C'est en cela que Tillotson est admirable. Sans doute il est «pédant,» comme disait Voltaire; il a toute la mauvaise grâce contractée à l'université:» il n'a point été «poli par le commerce des femmes,» il ne ressemble pas à ces prédicateurs français, académiciens, beaux diseurs, qui par un air de cour, par un Avent bien prêché, par les finesses d'un style épuré, gagnent le premier évêché vacant et la faveur de la bonne compagnie. Mais il écrit en parfait honnête homme, on voit qu'il ne cherche point du tout la gloire d'orateur; il veut persuader solidement, rien de plus. On jouit de cette clarté, de ce naturel, de cette justesse, de cette loyauté entière. «La sincérité, dit-il quelque part, a tous les avantages de l'apparence et beaucoup d'autres encore. Si l'étalage d'une chose est bon en quelque façon, il est sûr que la sincérité est meilleure. En effet, pourquoi un homme dissimule-t-il ou semble-t-il être ce qu'il n'est pas, sinon parce qu'il est bon d'avoir la qualité qu'il veut prendre? Car contrefaire et dissimuler, c'est mettre sur soi l'apparence de quelque mérite. Or le meilleur moyen du monde pour un homme de paraître quelque chose, c'est d'être réellement ce qu'il veut paraître, outre que bien des fois il est aussi incommode de soutenir le semblant d'une bonne qualité que de l'avoir. Et si un homme ne l'a pas, il y a dix à parier contre un qu'on découvrira qu'il en est dépourvu, et alors tout son travail et toutes les peines qu'il a prises pour la feindre sont perdus. Il est difficile de jouer un rôle et de faire le comédien longtemps, car lorsque la vérité n'est pas au fond, le naturel s'efforcera toujours de revenir, percera et se trahira un jour ou l'autre. C'est pourquoi, si un homme juge à propos de sembler bon, qu'il le soit effectivement, et alors sa bonté apparaîtra de façon à ce que personne n'en doute, de sorte que, tout compte fait, la sincérité est la vraie sagesse[293].» On est tenté de croire un homme qui parle ainsi; on se dit: «Cela est vrai, il a raison, il faut agir comme il le dit.» L'impression qu'on reçoit est morale, non littéraire; le discours est efficace, non oratoire; il ne donne point un plaisir, il conduit vers une action.
Dans cette grande manufacture de morale, où chaque métier tourne aussi régulièrement que son voisin avec un bruit monotone, on en distingue deux qui résonnent plus haut et mieux que les autres, Barrow et South: non pas que la lourdeur leur manque; Barrow avait toute l'apparence d'un cuistre de collége, et s'habillait si mal qu'un jour, prêchant à Londres devant un auditoire qui ne le connaissait pas, il vit la congrégation presque entière quitter l'église à l'instant. Il expliquait le mot εὐχαριστεῖν en chaire avec tous les agréments d'un dictionnaire, commentant, traduisant, divisant et subdivisant comme le plus hérissé des scoliastes[294], ne se souciant pas plus du public que de lui-même, si bien qu'une fois ayant parlé trois heures et demie devant le lord-maire, il répondit à ceux qui lui demandaient s'il n'était pas fatigué: «Oui, en effet, je commençais à être las d'être debout si longtemps.» Mais le cœur et l'esprit étaient si pleins et si riches que ses défauts se tournaient en puissance. Il eut une méthode et une clarté de géomètre[295], une fécondité inépuisable, une impétuosité et une ténacité de logique extraordinaires, écrivant le même sermon trois et quatre fois de suite, insatiable dans son besoin d'expliquer et de prouver, obstinément enfoncé dans sa pensée déjà regorgeante, avec une minutie de divisions, une exactitude de liaisons, une surabondance d'explications si étonnantes que l'attention de l'auditeur à la fin défaille, et que pourtant l'esprit tourne avec l'énorme machine, emporté et ployé comme par le poids roulant d'un laminoir.
Écoutez ses discours sur l'amour de Dieu et du prochain. On n'a jamais vu en Angleterre une plus copieuse et une plus véhémente analyse, une si pénétrante et si infatigable décomposition d'une idée en toutes ses parties, une logique plus puissante, qui enserre plus rigoureusement dans un réseau unique tous les fils d'un même sujet:
Quoiqu'il ne puisse arriver à Dieu ni bien ni avantage qui augmente sa félicité naturelle et inaltérable, ni mal ou dommage qui la diminue (car il ne peut être réellement plus ou moins riche, ou glorieux, ou heureux qu'il ne l'est, et nos désirs ou nos craintes, nos plaisirs ou nos peines, nos projets ou nos efforts n'y peuvent rien et n'y contribuent en rien), cependant il a déclaré qu'il y a certains objets et intérêts que par pure bonté et condescendance il affectionne et poursuit comme les siens propres, et comme si effectivement il recevait un avantage de leur bon succès ou souffrait un tort de leur mauvaise issue; qu'il désire sérieusement certaines choses et s'en réjouit grandement, qu'il désapprouve certaines autres choses et en est grièvement offensé, par exemple qu'il porte une affection paternelle à ses créatures et souhaite sérieusement leur bien-être, et se plaît à les voir jouir des biens qu'il leur a préparés; que pareillement il est fâché du contraire, qu'il a pitié de leur misère, qu'il s'en afflige, que par conséquent il est très-satisfait lorsque la piété, la paix, l'ordre, la justice, qui sont les principaux moyens de notre bien-être, sont florissants; qu'il est fâché lorsque l'impiété, l'injustice, la dissension, le désordre, qui sont pour nous des sources certaines de malheur, règnent et dominent; qu'il est content lorsque nous lui rendons l'obéissance, l'honneur et le respect qui lui sont dus; qu'il est hautement offensé lorsque notre conduite à son égard est injurieuse et irrévérencieuse par les péchés que nous commettons et par la violation que nous faisons de ses plus justes et plus saints commandements, de sorte que nous ne manquons point de matière suffisante pour témoigner à la fois par nos sentiments et nos actions notre bon vouloir envers lui, et nous nous trouvons capables non-seulement de lui souhaiter du bien, mais encore en quelque façon de lui en faire en concourant avec lui à l'accomplissement des choses qu'il approuve et dont il se réjouit[296].
Cet enchevêtrement vous lasse; mais quelle force et quel élan dans cette pensée si méditée et si complète! La vérité ainsi appuyée sur toutes ses assises ne saurait plus être ébranlée. Et remarquez que la rhétorique est absente. Il n'y a point d'art ici; tout l'artifice de l'orateur consiste dans la volonté de bien expliquer et de bien prouver ce qu'il veut dire. Même il est négligé, naïf; et justement cette naïveté l'élève jusqu'au style antique. Vous trouveriez chez lui telle image qui semble appartenir aux plus beaux temps de la simplicité et de la majesté latines. «Nous pouvons observer, dit-il, que c'est ordinairement dans le milieu des cités, aux endroits les mieux garantis, les plus beaux et les plus marquants, qu'on choisit une place pour les statues et les monuments dédiés à la mémoire des hommes de bien qui ont noblement mérité de leur patrie; pareillement nous devrions dans le cœur et le centre de notre âme, dans le meilleur et le plus riche de ses logis, dans les endroits les plus exposés à la vue ordinaire et les mieux défendus contre les invasions des pensées mondaines, élever des effigies vivantes et des commémorations durables de la bonté de Dieu[297].» Il y a ici comme une effusion de gratitude, et sur la fin du discours, quand on le croit épuisé, l'épanchement devient plus abondant par l'énumération des biens infinis, où nous nageons comme les poissons dans la mer, sans les apercevoir, parce que nous en sommes entourés et inondés. Pendant dix pages, l'idée déborde en une seule phrase continue du même tour, sans crainte de l'entassement et de la monotonie, en dépit de toutes les règles, tant le cœur et l'imagination sont comblés et contents d'apporter et d'amasser toute la nature comme une seule offrande «devant celui qui, par ses nobles fins et sa façon obligeante de donner, surpasse ses dons eux-mêmes et les augmente de beaucoup; qui, sans être contraint par aucune nécessité, ni tenu par aucune loi ou par aucun contrat préalable, ni conduit par des raisons extérieures, ni engagé par nos mérites, ni fatigué par nos importunités, ni poussé par les passions importunes de la pitié, de la honte et de la crainte, comme nous avons coutume de l'être; ni flatté par des promesses de récompense, ni séduit par l'attente de quelque avantage qui pourrait lui revenir; mais étant maître absolu de ses propres actions, seul législateur et conseiller de lui-même, se suffisant, et incapable de recevoir un accroissement quelconque de son parfait bonheur, tout volontairement et librement, par pure bonté et générosité, se fait notre ami et notre bienfaiteur; prévient non-seulement nos désirs, mais encore nos idées, surpasse non-seulement nos mérites, mais nos désirs et même nos imaginations, par un épanchement de bienfaits que nul prix ne peut égaler, que nulle reconnaissance ne peut payer; n'ayant d'autre objet en nous les conférant que notre bien effectif et notre félicité, notre profit et notre avantage, notre plaisir et notre contentement[298].»
La force du zèle et le manque de goût: tels sont les traits communs à toute cette éloquence. Quittons ce mathématicien, homme de cabinet, homme antique, qui prouve trop et s'acharne, et voyons parmi les gens du monde celui qu'on appelait «le plus spirituel» des ecclésiastiques, Robert South, homme aussi différent de Barrow par son caractère et sa vie que par ses œuvres et son esprit; tout armé en guerre, royaliste passionné, partisan du droit divin et de l'obéissance passive, controversiste acrimonieux, diffamateur des dissidents, adversaire de l'Acte de tolérance, et qui ne refusa jamais à ses inimitiés la licence d'une injure ou d'un mot cru. À côté de lui, le P. Bridaine, qui nous sembla si rude, était poli. Ses sermons ont l'air d'une conversation, d'une conversation du temps, et vous savez de quel style on causait à ce moment en Angleterre. Il n'y a point d'image populaire et passionnée dont il ait peur. Il expose les petits faits vulgaires avec leurs détails bas et frappants. Il ose toujours, il ne se gêne jamais; il est peuple. Il a le style de l'anecdote, saillant, brusque, avec les changements de ton, les gestes énergiques et bouffons, avec toutes les originalités, les violences et les témérités. Il ricane en chaire, il invective, il se fait mime et comédien. Il peint les gens comme s'il les avait sous les yeux. Le public les reconnaîtra dans la rue; il n'y a plus qu'à écrire des noms sous ses portraits. Lisez ce morceau sur les tartufes. «Supposez un homme infiniment ambitieux et également rancunier et malicieux, quelqu'un qui empoisonne les oreilles des grands par des chuchotements venimeux et s'élève par la chute de gens qui valent mieux que lui. Pourtant, s'il s'avance avec une mine de vendredi et une face de carême, avec un «doux Jésus!» et une complainte gémissante sur les vices du siècle, oh! alors, c'est un saint sur la terre, un Ambroise, un Augustin, non pour la science des livres, qui est une chose toute terrestre, une drogue (car, hélas! ils sont au-dessus d'elle, ou du moins elle est au-dessus d'eux), mais pour le zèle et les jeûnes, et les yeux dévotement levés au ciel, et la sainte rage contre les péchés d'autrui. Et heureuses ces personnes religieuses, ces dames qui peuvent avoir pour confesseurs de tels hommes, si pleins d'abnégation, si prospères, si capables! Et trois fois heureuses les familles où ils daignent prendre leur collation du vendredi, pour prouver au monde quelle abstinence chrétienne, quelle vigueur antique, quel zèle pour les mortifications il y a dans l'abandon d'un dîner qui leur rend l'estomac plus dispos pour le souper[299]!» Un homme qui a ce franc parler devait louer la franchise; il l'a louée avec l'ironie poignante, avec la brutalité d'un Wycherley. La chaire avait le sans-façon et la rudesse du théâtre, et, dans cette peinture des braves gens énergiques que le monde taxe de mauvais caractères, on retrouvait la familiarité âcre du Plain-Dealer. «Certainement il y a des gens qui ont une mauvaise roideur naturelle de langue, en sorte qu'ils ne peuvent point se mettre au pas et applaudir ce vaniteux ou ce hâbleur qui fait la roue, se loue lui-même et conte d'insipides histoires à son propre éloge pendant trois ou quatre heures d'horloge, pendant qu'en même temps il vilipende le reste du genre humain et lui jette de la boue.—Il y a aussi certains hommes singuliers et d'un mauvais caractère qu'on ne peut engager, par crainte ni espérance, par froncement de sourcils ni sourires, à se laisser mettre sur les bras quelque parente de rebut, quelque nièce délaissée, mendiante, d'un lord ou d'un grand spirituel ou temporel.—Enfin il y a des gens d'un si mauvais caractère, qu'ils jugent très-légitime et très-permis d'être sensibles quand on leur fait tort et qu'on les opprime, quand on diffame leur bonne renommée et quand on nuit à leurs justes intérêts, et qui par surcroît osent déclarer ce qu'ils pensent et sentent, et ne sont point des bêtes de somme pour porter humblement ce qu'on leur jette sur le dos, ni des épagneuls pour lécher le pied qui les frappe et pour remercier le bon seigneur qui leur confère toutes ces faveurs d'arrière-train[300].» Dans ce style saugrenu, tous les coups portent: on dirait un assaut de boxe où les ricanements accueillent les meurtrissures. Mais regardez l'effet de ces trivialités de butors. On sort de là l'âme remplie de sentiments énergiques; on a vu les objets eux-mêmes, tels qu'ils sont, sans déguisement; on se trouve froissé, mais empoigné par une main vigoureuse. Cette chaire agit, et en effet, si on la compare à la chaire française, tel est son caractère. Ces sermons n'ont point l'art et l'artifice, la correction et la mesure des sermons français; ils ne sont pas comme eux des monuments de style, de composition, d'agrément, de science dissimulée, d'imagination tempérée, de logique déguisée, de goût continu, de proportion exquise, égaux aux harangues du forum romain ou de l'agora athénienne. Ils ne sont point classiques. C'est qu'ils sont pratiques. Il fallait cette grosse pioche de travail, rudement maniée et tout encrassée de rouille pédantesque, pour creuser dans cette civilisation grossière. L'élégant jardinage français n'y eût rien fait. Si Barrow est redondant, Tillotson pesant, South trivial, le reste illisible, ils sont tous convaincants; leurs discours ne sont point des modèles d'éloquence, mais des instruments d'édification. Leur gloire n'est point dans leurs livres, mais dans leurs œuvres. Ils ont fait des mœurs et non des écrits.
Ce n'est pas tout de former les mœurs, il faut défendre les croyances; avec le vice il faut combattre le doute, et la théologie accompagne le sermon. Elle pullule à ce moment en Angleterre. Anglicans, presbytériens, indépendants, quakers, baptistes, antitrinitariens, se réfutent «avec autant de cordialité qu'un janséniste damne un jésuite,» et ne se lassent pas de fabriquer des armes de combat. Qu'y a-t-il à prendre ou à garder dans tout cet arsenal? En France, du moins, la théologie est belle; les plus fines fleurs de l'esprit et du génie s'y sont épanouies sur les ronces de la scolastique; si le sujet rebute, la parure attire. Pascal et Bossuet, Fénelon et La Bruyère, Voltaire, Diderot et Montesquieu, amis et ennemis, tous y ont prodigué toutes leurs perles et tout leur or. Sur la trame usée des doctrines arides, le dix-septième siècle a brodé une majestueuse étole de pourpre et de soie, et le dix-huitième siècle qui la chiffonne et la déchire, la disperse en milliers de fils d'or qui chatoient comme une robe de bal. Ici tout est lourd, sec et triste; les grands hommes eux-mêmes, Addison et Locke, lorsqu'ils se mêlent de défendre le christianisme, deviennent plats et ennuyeux. Depuis Chillingworth jusqu'à Paley, les apologies, réfutations, expositions, discussions, pullulent et font bâiller; ils raisonnent bien, et c'est tout. Le théologien entre en campagne contre les papistes au dix-septième siècle, contre les déistes au dix-huitième[301], en tacticien, selon les règles, prend position sur un principe, établit tout à l'entour une maçonnerie d'arguments, recouvre le tout de textes, et chemine paisiblement sous terre dans les longs boyaux qu'il a creusés; on approche, et l'on voit sortir une sorte de pionnier pâle, le front contracté, les mains roidies, les habits sales; il se croit à l'abri de toute attaque; ses yeux fichés en terre n'ont pas vu à côté de son bastion le large chemin commode par lequel l'ennemi va le tourner et le surprendre. Une sorte de médiocrité incurable les retient la bêche à la main dans des tranchées où personne ne passera. Ils n'entendent ni leurs textes ni leurs formules. Ils sont impuissants dans la critique et la philosophie. Ils traitent les figures poétiques des Écritures, les audaces de style, les à-peu-près de l'improvisation, les émotions hébraïques et mystiques, les subtilités et les abstractions de la métaphysique alexandrine, avec une précision de juristes et de psychologues. Ils veulent absolument faire de l'Évangile un code exact de prescriptions et de définitions combinées par des législateurs en parlement. Ouvrez le premier venu, un des plus anciens, John Hales. Il commente un passage de saint Matthieu où il est question d'une chose défendue le jour du sabbat. Quelle était cette chose? «Était-ce d'aller dans le blé? ou d'en éplucher les épis? ou d'en manger?» Là-dessus les divisions et les argumentations pleuvent par myriades[302]. Prenez les plus célèbres. Sherlock, appliquant la psychologie nouvelle, invente une explication de la Trinité, et suppose trois âmes divines, chacune d'elles ayant conscience de ce qui se passe dans les deux autres. Stillingfleet réfute Locke, qui pensait que l'âme, à la résurrection, quoique ayant un corps, n'aura peut-être pas précisément le corps dans lequel elle aura vécu. Allez jusqu'au plus illustre, au savant Clarke, mathématicien, philosophe, érudit, théologien: il s'occupe à refaire l'arianisme. Le grand Newton lui-même commente l'Apocalypse et prouve que le pape est l'Antechrist. Ils ont beau avoir du génie; dès qu'ils touchent à la religion, ils redeviennent surannés, bornés; ils n'avancent pas, ils sont aheurtés, et obstinément choquent leur tête à la même place. Génération après génération, ils viennent s'enterrer dans le trou héréditaire avec une patience et une conscience anglaises, pendant qu'une lieue plus loin l'ennemi défile: cependant on consulte dans le trou; on le fait carré, puis rond, on le revêt de pierres, puis de briques, et on s'étonne de voir que malgré tous ces expédients l'ennemi avance toujours. J'ai lu une foule de ces traités, et je n'en ai pas retiré une idée. On s'afflige de voir tant de travail perdu; on s'étonne que, pendant tant de générations, des hommes si vertueux, si zélés, si réfléchis, si loyaux, si bien munis de lectures, si bien exercés par la discussion, ne soient parvenus qu'à remplir des bas-fonds de bibliothèques. On rêve tristement à cette seconde scolastique, et l'on finit par découvrir que si elle s'est trouvée sans effet dans le royaume de la science, c'est qu'elle ne s'employait véritablement qu'à féconder le royaume de l'action.
Tous ces spéculatifs ne sont tels qu'en apparence. Ce sont des apologistes et non pas des chercheurs. Ils se préoccupent non de la vérité, mais de la morale[303]. Ils s'alarmeraient de traiter Dieu comme une hypothèse et la Bible comme un document. Ils verraient une disposition vicieuse dans la large indifférence du critique et du philosophe. Ils auraient des remords de conscience, s'ils se lançaient sans arrière-pensée dans le libre examen. En effet, il y a une sorte de péché dans l'examen vraiment libre, puisqu'il suppose le doute, chasse le respect, pèse le bien et le mal dans la même balance, et accepte également toutes les doctrines, scandaleuses ou édifiantes, sitôt qu'elles sont prouvées. Ils écartent ces spéculations dissolvantes; ils les regardent comme des occupations d'oisifs; ils ne cherchent dans le raisonnement que des motifs et des moyens de se bien conduire. Ils ne l'aiment pas pour lui-même, ils le répriment dès qu'il veut être indépendant; ils exigent que la raison soit chrétienne et protestante, ils la démentiraient sous une autre forme; ils la réduisent à l'humble rôle de servante, et lui donnent pour souverain leur sens intime biblique et utilitaire. En vain, au commencement du siècle, les libres penseurs s'élèvent; quarante ans plus tard[304], ils sont noyés dans l'oubli. Le déisme et l'athéisme ne sont ici qu'une éruption passagère que le mauvais air du grand monde et le trop-plein des forces natives développent à la surface du corps social. Les professeurs d'irréligion, Toland, Tindal, Mandeville, Bolingbroke, rencontrent des adversaires plus forts qu'eux. Les chefs de la philosophie expérimentale[305], les plus doctes et les plus accrédités entre les érudits du siècle[306], les écrivains les plus spirituels, les plus aimés et les plus habiles[307], toute l'autorité de la science et du génie s'emploie à les abattre. Les réfutations surabondent. Chaque année, selon la fondation de Robert Boyle, des hommes célèbres par leur talent ou leur savoir viennent prêcher à Londres huit sermons «pour établir la religion chrétienne contre les athées, les théistes, les païens, les mahométans et les juifs.» Et ces apologies sont solides, capables de convaincre un esprit libéral, infaillibles pour convaincre un esprit moral. Les ecclésiastiques qui les écrivent, Clarke, Bentley, Law, Watt, Warburton, Butler, sont au niveau de la science et de l'intelligence laïques. Par surcroît les laïques les aident. Addison compose la Défense du Christianisme, Locke la Conformité du Christianisme et de la Raison, Ray la Sagesse de Dieu manifestée dans les œuvres de la création. Par-dessus ce concert de voix graves perce une voix stridente: Swift, de sa terrible ironie, complimente les coquins élégants qui ont eu la salutaire idée d'abolir le christianisme. Quand ils seraient dix fois plus nombreux, ils n'en viendraient pas à bout; car ils n'ont pas de doctrine qu'ils puissent mettre à sa place. La haute spéculation, qui seule peut en tenir lieu, s'est montrée ou déclarée impuissante. De toutes parts les conceptions philosophiques avortent ou languissent. Si Berkeley en rencontre une, la suppression de la matière, c'est isolément, sans portée publique, par un coup d'État théologique, en homme pieux qui veut ruiner par la base l'immoralité et le matérialisme. Newton atteint tout au plus une idée manquée de l'espace, il n'est que mathématicien. Locke, presque aussi pauvre[308], tâtonne, hésite, n'a guère que des conjectures, des doutes, des commencements d'opinion que tour à tour il avance et retire, sans en voir les suites lointaines, et surtout sans rien pousser à bout. En somme, il s'interdit les hautes questions et se trouve fort porté à nous les interdire. Il a fait son livre pour savoir «quels objets sont à notre portée ou au-dessus de notre compréhension.» Ce sont nos limites qu'il cherche; il les rencontre vite et ne s'en afflige guère. Enfermons-nous dans notre petit domaine et travaillons-y diligemment. «Notre affaire en ce monde n'est pas de connaître toutes choses, mais celles qui regardent la conduite de notre vie.» Si Hume, plus hardi, va plus loin, c'est sur la même route; il ne conserve rien de la haute science; c'est la spéculation entière qu'il abolit; à son avis, nous ne connaissons ni substances, ni causes, ni lois; quand nous affirmons qu'un fait est attaché à un fait, c'est gratuitement, sans preuve valable, par la force de la coutume; «les événements semblent être par nature isolés et séparés[309];» si nous leur attribuons un lien, c'est notre imagination qui le fabrique; il n'y a de vrai que le doute; encore faut-il en douter; la conclusion est que nous ferons bien de purger notre esprit de toute théorie et de ne croire que pour agir. Examinons nos ailes, mais pour les couper, et bornons-nous à marcher avec nos jambes. Un pyrrhonisme aussi achevé n'est bon qu'à rejeter le public vers les croyances établies. En effet, l'honnête Reid s'alarme; il voit la société qui se dissout, Dieu qui disparaît en fumée, la famille qui s'évapore en hypothèses: il réclame en père de famille, en bon citoyen, en homme religieux, et institue le sens commun comme souverain juge de la vérité. Rarement, je crois, dans ce monde la spéculation est tombée plus bas. Reid n'entend même pas les systèmes qu'il discute; il lève les bras au ciel quand il essaye d'exposer Aristote et Leibnitz. Si quelque corps municipal commandait un système, ce serait cette philosophie de marguilliers. Au fond, les gens de ce pays ne se soucient pas de la métaphysique; pour les intéresser, il faut qu'elle se réduise à la psychologie. À ce titre, elle est une science d'observation, positive et utile comme la botanique; encore les meilleurs fruits qu'ils en retirent, c'est la théorie des sentiments moraux. C'est dans ce domaine que Shaftesbury, Hutcheson, Price, Smith, Ferguson et Hume lui-même travaillent de préférence; c'est là qu'ils ont trouvé leurs idées les plus originales et les plus durables. Sur ce point l'instinct public est si fort qu'il enrôle les plus indépendants à son service, et ne leur permet de découvertes que celles qui tournent à son profit. Sauf deux ou trois, littérateurs par excellence, et qui d'esprit sont français ou francisés, ils ne se préoccupent que de morale. C'est cette pensée qui rallie autour du christianisme toutes les forces que Voltaire tourne contre lui en France. Ils le défendent tous au même titre, comme lien de la société civile et comme appui de la vertu privée. Jadis l'instinct le soutenait; à présent l'opinion le consacre, et c'est la même force secrète qui, par un travail insensible, ajoute maintenant l'autorité de l'opinion à la pression de l'instinct. C'est le sens moral qui, après lui avoir gardé la fidélité des basses classes, lui a conquis l'assentiment des hautes intelligences. C'est le sens moral qui de la conscience publique le fait passer dans le monde littéraire, et de populaire le rend officiel.
V
À regarder de loin la constitution anglaise, on ne se douterait guère de cette inclination publique; à regarder de près la constitution, on l'aperçoit d'abord. Elle semble un amas de priviléges, c'est-à-dire d'injustices consacrées; la vérité est qu'elle est un corps de contrats, c'est-à-dire de droits reconnus. Chacun a le sien, petit ou grand, qu'il défend de toute sa force. Ma terre, mon bien, mon droit garanti par ma charte, quel qu'il soit, suranné, indirect, inutile, privé, public, personne n'y touchera, ni roi, ni lords, ni communes; il s'agit d'un écu, je le défendrai comme un million: c'est ma personne qu'on entame. Je quitterai mes affaires, je perdrai mon temps, je jetterai mon argent, j'entreprendrai des ligues, je payerai des amendes, j'irai en prison, je mourrai à la peine: il n'importe; je n'aurai pas fait de lâcheté, je n'aurai pas plié sous l'injustice, je n'aurai pas cédé une seule parcelle de mon droit.