Au-dessus est la poésie. Elle a coulé, dans sa prose, mille fois plus sincère et plus belle que dans ses vers. De riches fantaisies orientales viennent s'y dérouler sans petillement d'étincelles comme dans Voltaire, mais sous une sereine et abondante lumière qui fait ondoyer les plis réguliers de leur pourpre et de leur or. La musique des larges phrases cadencées et tranquilles promène doucement l'esprit parmi les magnificences et les enchantements romanesques, et le profond sentiment de la nature toujours jeune rappelle la quiétude fortunée de Spenser[408]. À travers les discrètes moqueries ou les intentions morales, on sent que son imagination est heureuse, qu'elle se plaît à contempler les balancements des forêts qui peuplent les montagnes, l'éternelle verdure des vallées que vivifient les sources fraîches, et les larges horizons qui ondulent au bord du ciel lointain. Les sentiments grands et simples viennent d'eux-mêmes se lier à ces nobles images, et leur harmonie mesurée compose un spectacle unique, digne de ravir le cœur d'un honnête homme par sa gravité et par sa douceur. Telle est cette vision de Mirza qu'il faut traduire presque en entier[409]: «Le cinquième jour de la lune, étant monté sur les hautes collines de Bagdad, pour passer le reste du jour dans la méditation et dans la prière, je tombai en une profonde méditation sur la vanité de la vie humaine, et passant d'une pensée à l'autre: Sûrement, me dis-je, l'homme n'est qu'une ombre et la vie un songe.—Pendant que je rêvais ainsi, je jetai les yeux sur le sommet d'un roc qui n'était pas loin de moi, et j'y aperçus une figure en habit de berger, avec un instrument de musique à la main. Comme je le regardais, il porta l'instrument à ses lèvres et se mit à en jouer. Le son était infiniment doux et modulé en une variété de tons d'une mélodie inexprimable, tout à fait différente de ce que j'avais jamais entendu. Ils me firent penser à ces airs célestes qui accueillent les âmes envolées des justes à leur entrée dans le paradis pour effacer le souvenir de leur récente agonie et les préparer aux plaisirs de ce lieu bienheureux. Mon cœur se fondait dans un secret ravissement.... Le Génie me conduisit alors vers la plus haute cime du roc et me posa sur le faîte. Jette tes yeux vers l'orient, me dit-il; et raconte-moi ce que tu vois.—Je vois, répondis-je, une large vallée et un prodigieux courant de mer qui roule à travers elle.—Considère maintenant, me dit-il, cette mer, qui à ses deux extrémités est bornée par des ténèbres, et dis-moi ce que tu y découvres.—Je vois, repris-je, un pont qui s'élève au milieu du courant.—Le pont que tu vois, me dit-il, est la vie humaine: considère-le attentivement.—L'ayant regardé plus à loisir, je vis qu'il consistait en soixante-dix arches entières et en plusieurs arches rompues qui, avec les autres, faisaient environ cent. Comme je les comptais, le Génie me dit que ce pont était d'abord de mille arches, mais qu'une grande inondation avait balayé le reste, et l'avait laissé ruiné comme je le voyais maintenant.—Dis-moi encore, reprit-il, ce que tu y découvres.—Je vois, répondis-je, une multitude de gens qui le traversent, et un nuage noir suspendu sur chacune de ses deux issues.—Puis, regardant plus attentivement, je vis plusieurs des voyageurs tomber au travers dans la grande marée qui conduit au-dessous, et je découvris bientôt qu'il y avait dans ce pont d'innombrables trappes cachées, où l'on ne mettait le pied que pour s'enfoncer et disparaître à l'instant. Ces piéges étaient très-serrés à l'entrée du pont, en sorte que des multitudes d'arrivants, à peine sortis du nuage, s'y engloutissaient dès l'abord. Ils devenaient moins nombreux vers le milieu, mais se multipliaient et se pressaient en approchant des dernières arches complètes. Quelques voyageurs, à la vérité, mais leur nombre était bien petit, avançaient en clopinant jusque sur les arches rompues, mais tombaient tour à tour, au travers, épuisés comme ils étaient et accablés d'une si longue marche.... Mon cœur se remplit d'une profonde tristesse en voyant plusieurs des passants qui tombaient à l'improviste, au milieu de leur joie et de leurs éclats de rire, et s'accrochaient à tout ce qui était près d'eux pour se sauver. D'autres avaient les yeux vers le ciel, dans une attitude pensive, et au milieu de leur contemplation trébuchaient, et on ne les revoyait plus. Il y avait des multitudes affairées à la poursuite de babioles qui brillaient et dansaient devant leurs yeux; mais souvent, au moment où ils croyaient les saisir, le pied leur manquait, et ils étaient précipités.... Je poussai un profond soupir, et le Génie, touché de compassion, me dit de regarder vers cet épais brouillard dans lequel le courant portait les diverses générations de mortels engloutis. Je regardai, et mes yeux qu'il avait fortifiés virent que la vallée s'ouvrait à son extrémité et s'étendait en un océan immense où s'allongeait un roc énorme de diamant qui la divisait en deux parts. Les nuages reposaient encore sur une des deux moitiés, en sorte que de ce côté je ne pus rien découvrir; mais l'autre était un vaste océan semé d'îles innombrables: ces îles étaient couvertes de fruits et de fleurs, et entrecoupées de mille petites mers brillantes qui serpentaient tout au travers. J'y pus distinguer des personnages revêtus d'habits glorieux avec des couronnes sur leurs têtes, les uns passant parmi les arbres, d'autres couchés au bord des fontaines, d'autres reposant sur des lits de fleurs, et j'entendis une harmonie confuse de chants d'oiseaux, d'eaux murmurantes, de voix humaines et d'instruments mélodieux.—La joie entra dans mon cœur à la vue d'une apparition si délicieuse. Je souhaitai les ailes d'un aigle pour m'envoler jusqu'à ces demeures fortunées; mais le Génie me dit qu'on n'y pénétrait que par les portes de la mort que je voyais s'ouvrir à chaque instant sur le pont.—Ces îles, me dit-il, que tu vois si fraîches et si vertes et dont la face de l'Océan semble bigarrée aussi loin que tes regards portent, sont plus nombreuses que les grains de sable sur le rivage de la mer; il y en a des myriades derrière celles que tu découvres, au delà de ce que ton œil, et même de ce que ton imagination peut atteindre. Elles sont les demeures des hommes de bien après leur mort.... Ne sont-ce point là, ô Mirza, des asiles dont la possession mérite des efforts? La vie semble-t-elle misérable, lorsqu'elle fournit l'occasion de gagner une telle récompense? Dois-tu craindre la mort qui te conduit vers une vie si heureuse? Ne juge pas que l'homme ait été fait en vain, puisqu'une telle éternité lui a été réservée.—Je contemplai avec un plaisir inexprimable ces îles bienheureuses.—Maintenant, dis-je au Génie, montre-moi, je t'en supplie, les secrets cachés derrière ces noirs nuages qui couvrent l'Océan de l'autre côté du roc de diamant.—Comme le Génie ne me répondait pas, je me tournai pour lui faire une seconde fois ma demande, mais je trouvai qu'il m'avait quitté. Je voulus revoir alors la vision que j'avais si longtemps contemplée. Mais au lieu de la marée roulante, du pont avec ses arches, et des îles heureuses, je ne vis rien que la longue vallée creuse de Bagdad avec les troupeaux de bœufs, de brebis et de chameaux qui paissaient sur ses deux flancs.»

Dans cette morale ornée, dans cette belle raison si correcte et si éloquente, dans cette imagination ingénieuse et noble, je trouve en abrégé tous les traits d'Addison. Ce sont les nuances anglaises qui distinguent leur âge classique du nôtre, une raison plus étroite et plus pratique, une urbanité plus poétique et moins éloquente, un fonds d'esprit plus inventif et plus riche, moins sociable et moins délicat.

FIN DU TROISIÈME VOLUME.

TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME.

LIVRE III.
L'AGE CLASSIQUE.

Chapitre I. — La Restauration.

§ 1. Les viveurs.

§ 2. Les mondains.