Dryden, qui un des premiers[30] entre dans cette voie, n'y entre pas résolument. Une sorte de fumée lumineuse, reste de l'âge précédent, plane encore sur son théâtre. Sa riche imagination le retient à demi dans la comédie romanesque. Un jour il arrange le Paradis de Milton, la Tempête et le Troilus de Shakspeare. Un autre jour, dans l'Amour au Couvent, dans le Mariage à la mode, dans le Faux Astrologue, il imite les imbroglios et les surprises espagnoles. Il a tantôt des images éclatantes et des métaphores exaltées comme les vieux poëtes nationaux, tantôt des figures recherchées et de l'esprit pointillé comme Calderon et Lope. Il mêle le tragique et le plaisant, les renversements de trônes et les peintures de mœurs. Mais dans ce compromis maladroit l'âme poétique de l'ancienne comédie a disparu: il n'en reste que le vêtement et la dorure. L'homme nouveau se montre grossier et immoral, avec ses instincts de laquais sous ses habits de grand seigneur, d'autant plus choquant que Dryden en cela contrarie son talent, qu'il est au fond sérieux et poëte, qu'il suit la mode et non sa pensée, qu'il fait le libertin par réflexion, et pour se mettre au goût du jour[31]. Il polissonne maladroitement et dogmatiquement; il est impie sans élan, en périodes développées. Un de ses galants s'écrie: «Est-ce que l'amour sans le prêtre et l'autel n'est pas l'amour? Le prêtre est là pour son salaire et ne s'inquiète pas des cœurs qu'il unit. L'amour seul fait le mariage[32].»—«Je voudrais, dit Hippolyte, qu'il y eût un bal en permanence dans notre cloître, et que la moitié des jolies nonnes y fût changée en hommes pour le service des autres[33].» Nul ménagement, nul tact. Dans son Moine espagnol, la reine, assez honnête femme, dit à Torrismond qu'elle va faire tuer le vieux roi détrôné pour l'épouser, lui Torrismond, plus à son aise. Bientôt on leur annonce le meurtre: «Maintenant, dit la reine, marions-nous. Cette nuit, cette heureuse nuit, est à vous et à moi[34].» À côté de cette tragédie sensuelle, l'intrigue comique, poussée jusqu'aux familiarités les plus lestes, étale l'amour d'un cavalier pour une femme mariée qui à la fin se trouve être sa sœur. Dryden ne trouve dans ce dénoûment rien qui froisse son cœur. Il a perdu jusqu'aux plus vulgaires répugnances de la pudeur naturelle. Quand il traduit une pièce hasardée, Amphitryon, par exemple, il la trouve trop modeste; il en ôte les adoucissements, il en alourdit le scandale. «Le roi et le prêtre, dit Jupiter, sont en quelque manière contraints par convenance d'être des hypocrites bien masqués[35].» Là-dessus, le dieu étale crûment son despotisme. Au fond, ses sophismes et son impudence sont pour Dryden un moyen de décrier par contre-coup les théologiens et leur Dieu arbitraire. «Un pouvoir absolu, dit Jupiter, ne peut faire de mal. Je n'en puis faire à moi-même, puisque c'est ma volonté que je fais, ni aux hommes, puisque tout ce qu'ils ont est à moi. Cette nuit je jouirai de la femme d'Amphitryon, car lorsque je la fis, je décrétai que mon bon plaisir serait de l'aimer. Ainsi je ne fais point de tort à son mari, car je me suis réservé le droit de l'avoir tant qu'elle me plairait[36].» Cette pédanterie ouverte se change en luxure ouverte sitôt qu'il voit Alcmène. Nul détail n'est omis: Jupiter lui dit tout, et devant les suivantes, et le lendemain, quand il sort, elle fait pis que lui, elle s'accroche à lui, elle entre dans des peintures intimes. Toutes les façons royales de la haute galanterie ont été arrachées comme un vêtement incommode; c'est le sans-gêne cynique au lieu de la décence aristocratique; la scène est écrite d'après Charles II et la Castlemaine[37] au lieu d'être écrite d'après Louis XIV et Mme de Montespan.
IX
J'en passe plusieurs: Crowne, l'auteur de Sir Courtly Nice; Shadwell, l'imitateur de Ben Jonson; mistress Afra Behn, qui se fit appeler Astrée, espion et courtisane, payée par le gouvernement et par le public. Etheredge est le premier qui, dans son Homme à la mode, donne l'exemple de la comédie imitative et peigne uniquement les mœurs d'alentour; du reste franc viveur et contant librement ses habitudes. «Pourchasser les filles, hanter le théâtre, ne songer à rien toute la journée, et toute la nuit aussi, direz-vous:» c'étaient là ses occupations à Londres. Plus tard, à Ratisbonne, «il fait de graves révérences, converse avec les sots, écrit des lettres insipides[38],» et se console mal avec les Allemandes. C'est avec ce sérieux qu'il prenait ses fonctions d'ambassadeur. Un jour, ayant trop dîné, il tomba du haut d'un escalier et se cassa le cou; la perte n'était pas grande. Mais le héros de ce monde fut William Wycherley, le plus brutal des écrivains qui aient sali le théâtre. Envoyé en France pendant la révolution, il s'y fit papiste, puis au retour abjura, puis à la fin, dit Pope, abjura encore. Privées du lest protestant, ces têtes vides allaient de dogme en dogme, de la superstition à l'incrédulité ou à l'indifférence, pour finir par la peur. Il avait appris chez M. de Montausier l'art de bien porter des gants et une perruque; cela suffisait alors pour faire un gentleman. Ce mérite et le succès d'une pièce ignoble, l'Amour au bois, attirèrent sur lui les yeux de la duchesse de Cleveland, maîtresse du roi et de tout le monde. Cette femme, qui ramassait des danseurs de corde, le ramassa un jour au beau milieu du Ring. Elle mit la tête à la portière et lui cria publiquement: «Monsieur, vous êtes un maraud, un drôle, un fils de.....» Touché de ce compliment, il accepta ses bonnes grâces, et obtint par contre-coup celles du roi. Il les perdit, épousa une femme de mauvaises mœurs, se ruina, resta sept ans en prison pour dettes, passa le reste de sa vie dans les embarras d'argent, regrettant sa jeunesse, perdant la mémoire, écrivaillant de mauvais vers qu'il faisait corriger par Pope avec toutes sortes de tiraillements d'amour-propre, rimant des obscénités plates, traînant son corps usé et son cerveau lassé à travers la misanthropie et le libertinage, jouant le misérable rôle de viveur édenté et de polisson en cheveux blancs. Onze jours avant sa mort, il avait épousé une jeune fille qui se trouva une coquine. Il finit comme il avait commencé, par la maladresse et l'inconduite, n'ayant réussi ni à être heureux ni à être honnête, n'ayant employé un esprit viril et un talent vrai que pour son mal et le mal d'autrui.
C'est qu'il n'était pas né épicurien. Son fonds, vraiment anglais, c'est-à-dire énergique et sombre, répugnait à l'insouciance aisée et aimable qui permet de prendre la vie comme une partie de plaisir. Son style est travaillé et pénible. Son ton est virulent et acerbe. Il fausse souvent la comédie pour arriver à la satire haineuse. L'effort et l'animosité se marquent dans tout ce qu'il dit et fait dire. C'est un Hobbes, non pas méditatif et tranquille comme l'autre, mais actif et irrité, qui ne voit que du vice dans l'homme, et se sent homme jusqu'au fond. Le seul travers qu'il repousse, c'est l'hypocrisie; le seul devoir qu'il prescrive, c'est la franchise. Il veut que les autres avouent leur vice, et il commence par avouer le sien. «Quoique je ne sache pas mentir comme les poëtes, dit-il, je suis aussi vain qu'eux;» puis, parlant de sa reconnaissance: «Voilà, madame, la gratitude des poëtes, qui, en bon anglais, n'est qu'orgueil et ambition[39].» Chez lui, nulle poésie d'expression, nulle conception d'idéal, nul établissement de morale qui puisse consoler, relever ou épurer les hommes. Il les parque dans leur perversité et dans leur ordure, et s'y installe avec eux. Il leur montre les vilenies du bas-fond où il les confine; il veut qu'ils respirent cette fange; il les y enfonce, non pour les en dégoûter comme d'une chute accidentelle, mais pour les y accoutumer comme à une assiette naturelle. Il arrache les compartiments et les ornements par lesquels ils essayent de couvrir leur état ou de régler leur désordre. Il s'amuse à les faire battre, il se complaît dans le tapage des instincts déchaînés; il aime les retours violents du pêle-mêle humain, l'embrouillement des méchancetés, la dureté des meurtrissures. Il déshabille les convoitises, il les fait agir tout au long, il les ressent par contre-coup, et, tout en les jugeant nauséabondes, il les savoure. En fait de plaisir, on prend ce qu'on trouve: les ivrognes de barrière, à qui l'on demande comment ils peuvent aimer leur vin bleu, répondent qu'il soûle tout de même et qu'ils n'ont que cela d'agrément.
Qu'on puisse oser beaucoup dans un roman, on le comprend. C'est une œuvre de psychologie, voisine de la critique et de l'histoire, ayant des libertés presque égales, parce qu'elle contribue presque également à exposer l'anatomie du cœur[40]. Il faut bien qu'on puisse représenter les maladies morales, surtout lorsqu'on le fait pour compléter la science, froidement, exactement, et en style de dissection. Un tel livre de sa nature est abstrait: il se lit dans un cabinet, sous la lampe. Mais transportez-le sur le théâtre, empirez ces scènes d'alcôve, réchauffez-les par des scènes de mauvais lieux, donnez-leur un corps par les gestes et les paroles vibrantes des actrices; que les yeux et tous les sens s'en remplissent, non pas les yeux d'un spectateur isolé, mais ceux de mille hommes et femmes confondus dans le parterre, irrités par l'intérêt de la fable, par la précision de l'imitation littérale, par le ruissellement des lumières, par le bruit des applaudissements, par la contagion des impressions qui courent comme un frisson dans tous les nerfs excités et tendus! Voilà le spectacle qu'a fourni Wycherley et qu'a goûté cette cour. Est-il possible qu'un public, et un public de choix, soit venu écouter de pareilles scènes? Dans l'Amour au bois, à travers les complications des rendez-vous nocturnes et des viols acceptés ou commencés, on voit un bel esprit, Dapperwitt, qui veut vendre Lucy, sa maîtresse, à un beau gentilhomme du temps, Ranger. Il la vante, avec quels détails! Il frappe à sa porte; l'acheteur cependant s'impatiente et le traite comme un nègre. La mère ouvre, veut vendre Lucy pour elle-même et à son profit, les injurie et les renvoie. On amène alors un vieil usurier puritain et hypocrite, Gripe, qui d'abord ne veut pas financer. «Payez donc à dîner!» Il donne un groat pour un gâteau et de l'ale[41]. L'entremetteuse se récrie, il lâche une couronne. «Mais pour les rubans, les pendants d'oreille, les bas, les gants, la dentelle et tout ce qu'il faut à la pauvre petite?» Il se débat.—Allons! une demi-guinée.—«Une demi-guinée!» dit la vieille.—«Je t'en prie, va-t'en; prends l'autre guinée aussi, deux guinées, trois guinées, cinq; voilà, c'est tout ce que j'ai.—Il me faut aussi ce grand anneau à cachet, ou je ne bouge pas[42]!» Elle s'en va enfin, ayant tout extorqué, et Lucy fait l'innocente, semble croire que Gripe est un maître à danser, et lui demande sa leçon. Ici quelles scènes et quelles équivoques! Enfin elle crie, la mère et des gens apostés enfoncent la porte; Gripe est pris au piége, on le menace d'appeler le constable, on lui escroque cinq cents livres sterling.—Faut-il conter le sujet de l'Épouse campagnarde? On a beau glisser, on appuie trop. Horner, gentilhomme qui revient de France, répand le bruit qu'il ne peut plus faire tort aux maris. Vous devinez ce qu'entre les mains de Wycherley une pareille donnée peut fournir, et il en tire tout ce qu'elle contient. Les femmes causent de son état, et devant lui; elles se font détromper par lui, et s'en vantent. Il y en a trois qui viennent chez lui, font ripaille, boivent, chantent, et quelles chansons! C'est le débordement de l'orgie qui triomphe, se décerne elle-même la couronne et s'étale en maximes. «Notre vertu, dit l'une d'elles, est comme la conscience de l'homme d'État, la parole du quaker, le serment du joueur, l'honneur du grand seigneur: rien qu'une grimace pour duper ceux qui se fient à nous.» À la dernière scène, les soupçons éveillés se calment sur une nouvelle déclaration de Horner. Tous les mariages sont salis, et ce carnaval finit par une danse des maris trompés. Pour comble, Horner propose au public son exemple, et l'actrice qui vient dire l'épilogue achève l'ignominie de la pièce en avertissant les faux galants qu'ils aient à se bien tenir, et que s'ils peuvent duper les hommes, «ce n'est pas aux femmes qu'on en peut donner à garder[43].»
Mais ce qui est véritablement unique, et le plus extraordinaire des signes de ce temps, c'est qu'au milieu de ces provocations nulle circonstance repoussante n'est omise, et que le conteur semble tenir autant à nous dégoûter qu'à nous dépraver[44]. À chaque instant, les élégants, même les dames, mettent en tiers dans la conversation ce qui, depuis le seizième siècle, accompagne l'amour. Dapperwitt, en offrant Lucy, dit pour excuser les retards: «Laissez-lui le temps de mettre sa longue mouche sous l'œil gauche et de corriger son haleine avec un peu d'écorce de citron[45].» Lady Flippant, seule dans le parc, s'écrie: «Malheureuse femme que je suis! j'ai quitté le troupeau pour mettre les chiens à mes trousses, et pas un vagabond ivrogne qui vienne trébucher sur mon chemin! Les mendiantes en loques, les ramasseuses de cendres ont meilleure chance que moi.[46]» Ce sont là les morceaux les plus doux, jugez des autres! Il prend à tâche de révolter même les sens; l'odorat, les yeux, tout souffre devant ses pièces; il faut que ses auditeurs aient eu des nerfs de matelot. Et c'est de cet abîme que la littérature anglaise est remontée jusqu'à la sévérité morale, jusqu'à la décence excessive qu'elle s'impose aujourd'hui! Ce théâtre est comme une guerre déclarée à toute beauté, à toute délicatesse. Si Wycherley emprunte à quelque écrivain un personnage, c'est pour le violenter ou le dégrader jusqu'au niveau des siens. S'il imite l'Agnès de Molière[47], il la marie afin de profaner le mariage, lui ôte l'honneur, bien plus la pudeur, bien plus encore la grâce, change sa tendresse naïve en instinct éhonté et en confessions scandaleuses[48]. S'il prend la Viola de Shakspeare[49], c'est pour la traîner dans des bassesses d'entremetteuse, parmi les brutalités et les coups de main. S'il traduit le rôle de Célimène, il efface d'un trait les façons de grande dame, les finesses de femme, le tact de maîtresse de maison, la politesse, le grand air, la supériorité d'esprit et de savoir-vivre, pour mettre à la place l'impudence et les escroqueries d'une courtisane «forte en gueule.» S'il invente une fille presque honnête, Hippolyta, il commence par lui mettre dans la bouche des paroles telles qu'on n'en peut rien transcrire. Quoi qu'il fasse et quoi qu'il dise, qu'il crée ou qu'il copie, qu'il blâme ou qu'il loue, son théâtre est une diffamation de l'homme, qui rebute en même temps qu'elle attire, et qui écœure quand elle corrompt.
Un don surnage pourtant, la force, qui ne manque jamais dans ce pays, et y donne un tour propre aux vertus comme aux vices. Quand on a écarté les phrases d'auteur tout oratoires et pesamment composées d'après les Français, on aperçoit le vrai talent anglais, le sentiment poignant de la nature et de la vie. Wycherley a ce lucide et hardi regard qui saisit dans une situation les gestes, l'expression physique, le détail sensible, qui fouille jusqu'au fond des crudités et des bassesses, qui atteint, non pas l'homme en général et la passion telle qu'elle doit être, mais l'individu particulier et la passion telle qu'elle est. Il est réaliste, non pas de parti pris, comme nos modernes, mais par nature. Il plaque violemment son plâtre sur la figure grimaçante et bourgeonnée de ses drôles pour nous porter sous les yeux le masque implacable où s'est collée au passage l'empreinte vivante de leur laideur. Il charge ses pièces d'incidents, il multiplie l'action, il pousse la comédie jusqu'aux situations dramatiques; il bouscule ses personnages à travers les coups de main et les violences, il va jusqu'à les fausser pour outrer la satire. Voyez dans Olivia, qu'il copie d'après Célimène, la fougue des passions qu'il manie. Elle peint ses amis comme Célimène[50], mais avec quels outrages! «Milady Automne?—Un vieux carrosse repeint.—Sa fille?—Splendidement laide, une mauvaise croûte dans un cadre riche.—Et la dégoûtante vieille au haut bout de sa table....—Renouvelle la coutume grecque de servir une tête de mort dans les banquets.» Nos nerfs modernes ne supporteraient pas le portrait qu'elle fait de Manly, son amant; celui-ci l'entend par surprise; à l'instant elle se redresse, le raille en face, se déclare mariée, lui dit qu'elle garde les diamants qu'elle a reçus de lui, et le brave. «Mais, lui dit-on, par quel attrait l'aimiez-vous? Qu'est-ce qui avait pu vous donner du goût pour lui?—Ce qui force tout le monde à flatter et à dissimuler, sa bourse; j'avais une vraie passion pour elle[51].» Son impudence est celle d'une courtisane déclarée. Amoureuse dès la première vue de Fidelio, qu'elle prend pour un jeune homme, elle se pend à son cou, «l'étouffe de baisers;» puis dans l'obscurité elle tâtonne pour le trouver en disant: «Où sont tes lèvres?» Il y a une sorte de «férocité» animale dans son amour. Elle renvoie son mari par une comédie improvisée; puis, avec un mouvement de danseuse: «Va-t'en, mon mari, et viens, mon ami. Justement les seaux dans le puits: l'un descendant fait monter l'autre.» Elle éclate d'un rire mordant: «Pourvu qu'ils n'aillent pas comme eux se heurter en route et se casser l'un l'autre[52]!» Surprise en flagrant délit et ayant tout avoué à sa cousine, dès qu'elle entrevoit une espérance de salut, elle revient sur son aveu avec une effronterie d'actrice: «Eh bien! cousine, lui dit l'autre, je le confesse, c'était là de l'hypocrisie raisonnable.—Quelle hypocrisie?—Je veux dire, ce conte que vous avez fait à votre mari; il était permis, puisque c'était pour votre défense.—Quel conte? Je vous prie de savoir que je n'ai jamais fait de conte à mon mari.—Vous ne me comprenez pas, bien sûr: je dis que c'était une bonne manière d'en sortir, et honnête, de faire passer votre galant pour une femme.—Qu'est-ce que vous voulez dire, encore une fois, avec mon galant, et qui est-ce qui a passé pour une femme?—Comment! vous voyez bien que votre mari l'a pris pour une femme!—Qui?—Mon Dieu! mais l'homme qu'il a trouvé avec vous!—Seigneur! vous êtes folle à coup sûr.—Oh! ce jeu-là est trop insipide, Il en est blessant.—Et se jouer de mon honneur est encore plus blessant.—Quelle impudence admirable!—De l'impudence, moi! à moi un tel langage! Oh bien! je ne reverrai plus votre visage. Lettice, où êtes-vous? Venez, laissons là cette méchante femme médisante.—Un mot d'abord, madame, je vous prie; pourriez-vous jurer que votre mari ne vous a pas trouvée avec...—Jurer! Oui, que quiconque est monté dans ma chambre, inconnu, dans l'obscurité, homme ou femme, je ne le connais pas, et par le ciel, et par tout ce qui est bon; et si je meurs, puissé-je n'avoir jamais une seule joie dans ce monde ni dans l'autre! Oui, et je veux être éternellement...—Damnée! et vous l'êtes; mais vous n'avez plus besoin de vous parjurer: autant jouer franc jeu.—Ô horrible! horrible avis! Sortons, ne l'entendons pas; viens, Lettice, elle nous corromprait[53].» Voilà de la verve, et si j'osais conter les audaces et les vérifications de l'action nocturne, on verrait que Mme Marneffe a une sœur et Balzac un devancier.
Il est un personnage qui montre en abrégé son talent et sa morale, tout composé d'énergie et d'indélicatesse, Manly, le plain dealer, si visiblement son favori, que les contemporains ont donné à l'auteur en surnom le nom de son héros. Manly est peint d'après Alceste, et l'énormité des différences mesure la différence des deux mondes et des deux pays[54]. Il n'est pas gentilhomme de cour, mais capitaine de vaisseau, avec les allures des marins du temps, la casaque tachée de goudron et sentant l'eau-de-vie[55], prompt aux voies de fait et aux jurons sales, appelant les gens chiens et esclaves, et, quand ils lui déplaisent, les jetant à coups de pied dans l'escalier. «Mylord, dit-il à un seigneur avec un grondement de dogue, les gens de votre espèce sont comme les prostituées et les filous, dangereux seulement pour ceux que vous embrassez.» Puis, quand le pauvre homme essaye de lui parler à l'oreille: «Mylord, tout ce que vous m'avez appris en me chuchotant ce que je savais d'avance, c'est que vous avez l'haleine puante; voilà un secret pour votre secret[56].» Quand il est dans le salon d'Olivia avec «ces perroquets bavards, ces singes, ces échos d'hommes,» il vocifère comme sur son gaillard d'arrière: «Silence, bouffons de foire!» et il les prend au collet. «Pas de caquetage, babouins! dehors tout de suite, ou bien[57]....» Et il les met à la porte. Voilà ses façons d'homme sincère.—Il a été ruiné par Olivia qu'il aime et qui le renvoie. La pauvre Fidelia, déguisée en homme et qu'il prend pour un adolescent timide, vient le trouver pendant qu'il ronge sa colère: «Je puis vous servir, monsieur; au pis, j'irais mendier ou voler pour vous.—Bah! encore des vanteries.... Tu dis que tu irais mendier pour moi?—De tout mon cœur, monsieur.—Eh bien! tu iras faire l'entremetteur pour moi?—Comment, monsieur?—Oui, auprès d'Olivia. Va, flatte, mens, agenouille-toi, promets n'importe quoi pour me l'avoir. Je ne peux pas vivre sans l'avoir[58].» Et lorsque Fidelia revient lui disant qu'Olivia l'a embrassée, de force, avec un emportement d'amour: «Son amour!... l'amour d'une prostituée, d'une sorcière! Ah! ah! n'est-ce pas qu'elle embrasse bien, monsieur? Bien sûr, je me figurais que ses lèvres.... Mais je ne dois plus me les figurer. Et pourtant elles sont si belles que je voudrais les baiser encore,—m'y coller,—puis les arracher avec mes dents, les mâcher en morceaux et les cracher à la face de son entreteneur[59]!...» Ces cris de sauvage annoncent des actions de sauvage. Il va la nuit avec Fidelia pour entrer sous son nom chez Olivia, et Fidelia, par jalousie, résiste. Son sang s'émeut alors, un flot de fureur lui monte à la face, et il lui crie tout bas d'une voix sifflante: «Ah! tu es donc mon rival? Eh bien! alors tu vas rester ici et garder la porte à ma place, pendant que j'entre à ta place. Puis, quand je serai dedans, si tu oses bouger de cette planche ou souffler un mot, je lui couperai la gorge, à elle d'abord; et si tu l'aimes, tu ne risqueras pas sa vie. Et la tienne aussi, je sais que la tienne, au moins, tu l'aimes. Pas un mot, où je commence par toi[60]!» Il renverse le mari, autre traître, reprend à Olivia la cassette de bijoux qu'il lui avait donnée, lui en jette quelques-uns, disant «qu'il n'a jamais quitté une fille sans la payer[61],» et donne cette même cassette à Fidelia, qu'il épouse. Toutes ces actions paraissaient alors convenables. Wycherley prenait dans sa dédicace le titre de son héros, Plain dealer; il croyait avoir tracé le portrait d'un franc honnête homme, et s'applaudissait d'avoir donné un bon exemple au public; il n'avait donné que le modèle d'une brute déclarée et énergique. C'est là tout ce qui restait de l'homme dans ce triste monde. Wycherley lui ôtait son manteau mal ajusté de politesse française, et le montrait avec la charpente de ses muscles et l'impudence de sa nudité.
À côté d'eux, un grand poëte aveugle et tombé, l'âme remplie des misères présentes, peignait ainsi le tumulte de l'orgie infernale: «Bélial vint le dernier, le plus impur des esprits tombés du ciel, le plus grossier dans l'amour du vice pour lui-même.... Nul n'est plus souvent dans les temples et aux autels, quand le prêtre devient athée, comme les fils d'Éli qui remplirent de leurs débauches et de leurs violences la maison de Dieu. Il règne aussi dans les cours et dans les palais, dans les cités luxurieuses, où le bruit de l'orgie monte au-dessus des plus hautes tours, avec l'injure et l'outrage, quand la nuit obscurcit les rues, et que ses fils se répandent au dehors, gorgés d'insolence et de vin[62].»