I
Au dix-septième siècle s'ouvre en Europe un genre de vie nouveau, la vie mondaine, qui bientôt prime et façonne les autres. C'est en France surtout et en Angleterre qu'elle paraît et qu'elle règne, pour les mêmes causes et dans le même temps.
Pour remplir les salons, il faut un certain état politique, et cet état, qui est la suprématie du roi jointe à la régularité de la police, s'établissait à la même époque des deux côtés du détroit. La police régulière met la paix entre les hommes, les tire de l'isolement et de l'indépendance féodale et campagnarde, multiplie et facilite les communications, la confiance, les réunions, les commodités et les plaisirs. La suprématie du roi institue une cour, centre des conversations, source des grâces, théâtre des jouissances et des splendeurs. Ainsi attirés l'un vers l'autre et vers le trône par la sécurité, la curiosité, l'amusement et l'intérêt, les grands seigneurs s'assemblent, et du même coup ils deviennent gens du monde et gens de cour. Ce ne sont plus les barons du siècle précédent, debout dans la haute salle, armés et sombres, occupés de l'idée qu'ils pourront bien au sortir du palais se tailler en pièces, et que, s'ils se frappent dans le palais, le bourreau est là pour leur couper la main et boucher leurs veines avec un fer rouge; sachant de plus que le roi leur fera peut-être demain trancher la tête, partant prompts à s'agenouiller pour se répandre en protestations de fidélité soumise, mais comptant tout bas les épées qui prendront leur querelle et les hommes sûrs qui font sentinelle derrière le pont-levis de leur château[63]. Les droits, les pouvoirs, les contraintes et les attraits de la vie féodale ont disparu. Ils n'ont plus besoin que leur manoir soit une forteresse. Ils n'ont plus le plaisir d'y régner comme dans un État. Ils s'y ennuient, et ils en sortent. N'ayant plus rien à disputer au roi, ils vont chez lui. Sa cour est un salon, le plus agréable à voir et le plus utile à fréquenter. On y trouve des fêtes, des ameublements splendides, une compagnie parée et choisie, des nouvelles et des commérages: on y rencontre des pensions, des titres, des places pour soi et pour les siens; on s'y divertit et on y profite: c'est tout gain et tout plaisir. Les voilà donc qui vont au lever, assistent au dîner, reviennent pour le bal, s'assoient pour le jeu, sont là au coucher. Ils y font belle figure avec leurs habits demi-français, leurs perruques, leurs chapeaux chargés de plumes, leurs hauts-de-chausses en étages, leurs canons, et les larges rosettes de rubans qui couvrent leurs souliers. Les dames se fardent[64], se mettent des mouches[65], étalent des robes de satin et de velours magnifiques, toutes galonnées d'argent et traînantes, au-dessus desquelles paraît la blancheur de leur poitrine, dont l'éclatante nudité se continue sur toute l'épaule et jusqu'au bras. On les regarde, on salue et on approche. Le roi monte à cheval pour sa promenade à Hyde-Park; à ses côtés courent la reine, et avec elle les deux maîtresses, lady Castlemaine et mistress Stewart: «la reine[66] en gilet blanc galonné, en jupon court cramoisi, et coiffée à la négligence; mistress Stewart avec son chapeau à cornes, sa plume rouge, ses yeux doux, son petit nez romain, sa taille parfaite.» On rentre à White-Hall, «les dames vont, viennent, causant, jouant avec leurs chapeaux et leurs plumes, les échangeant, chacune essayant tour à tour ceux des autres et riant.» En si belle compagnie la galanterie ne manque pas. «Les gants parfumés, les miroirs de poche, les étuis garnis, les pâtes d'abricot, les essences, et autres menues denrées d'amour arrivent de Paris chaque semaine.» Londres fournit «des présents plus solides, comme vous diriez boucles d'oreilles, diamants, brillants et belles guinées de Dieu; les belles s'en accommodaient, comme si cela fût venu de plus loin[67].» Les intrigues trottent, Dieu sait combien et lesquelles. Naturellement aussi la conversation va son train. On développe tout haut les aventures de Mlle Warmestre la dédaigneuse, «qui, surprise apparemment pour avoir mal compté, prend la liberté d'accoucher au milieu de la cour.» On se répète tout bas les tentatives de Mlle Hobart, l'heureux malheur de Mlle Churchill, qui, étant fort laide, mais ayant eu l'esprit de tomber de cheval, toucha les yeux et le cœur du duc d'York. Le chevalier de Grammont conte au roi l'histoire de Termes ou de l'aumônier Poussatin; tout le monde quitte le bal pour venir l'écouter, et, le conte fait, chacun rit à se tenir les côtes. Vous voyez que si ce monde n'est pas celui de Louis XIV, c'est néanmoins le monde, et que, s'il a plus d'écume, il va du même courant. Le grand objet y est aussi de s'amuser et de paraître. On veut être homme à la mode; un habit rend célèbre: Grammont est tout désolé quand la coquinerie de son valet l'oblige à porter deux fois le même. Tel autre se pique de faire des chansons, de bien jouer de la guitare. «Russell avait un recueil de deux ou trois cents contredanses en tablature, qu'il dansait toutes à livre ouvert.» Jermyn est connu pour ses bonnes fortunes. «Un gentilhomme, dit Etheredge, doit s'habiller bien, danser bien, faire bien des armes, avoir du talent pour les lettres d'amour, une voix de chambre agréable, être très-amoureux, assez discret, mais point trop constant.» Voilà déjà l'air de cour tel qu'il dura chez nous jusque sous Louis XVI. Avec de pareilles mœurs, la parole remplace l'action. La vie se passe en visites, en entretiens. L'art de causer devient le premier de tous; bien entendu, il s'agit de causer agréablement, pour employer une heure, sur vingt sujets en une heure, toujours en glissant, sans jamais enfoncer, de telle façon que la conversation ne soit pas un travail, mais une promenade. Au retour, elle continue par des lettres qu'on écrit le soir, par des madrigaux ou des épigrammes qu'on lira le matin, par des tragédies de salon ou des parodies de société. Ainsi naît une littérature nouvelle, œuvre et portrait du monde qu'elle a pour public et pour modèle, qui en sort et y aboutit.
II
Encore faut-il qu'ils sachent causer, et ils commencent à l'apprendre. Une révolution s'est faite dans l'esprit comme dans les mœurs. En même temps que les situations reçoivent un nouveau tour, la pensée prend une nouvelle forme. La Renaissance finit, l'âge classique s'ouvre, et l'artiste fait place à l'écrivain. L'homme revient de son premier voyage autour des choses; l'enthousiasme, le trouble de l'imagination soulevée, le fourmillement tumultueux des idées neuves, toutes les facultés qu'éveille une première découverte se sont contentées, puis affaissées. Leur aiguillon s'est émoussé parce que leur œuvre s'est faite. Les bizarreries, les profondes percées, l'originalité sans frein, les irruptions toutes-puissantes du génie lancé au centre de la vérité à travers les extrêmes folies, tous les traits de la grande invention ont disparu. L'imagination se tempère; l'esprit se discipline: il revient sur ses pas; il parcourt une seconde fois son domaine avec une curiosité calmée, avec une expérience acquise. Il se déjuge et se corrige. Il trouve une religion, un art, une philosophie à reformer ou à réformer. Il n'est plus propre à l'intuition inspirée, mais à la décomposition régulière. Il n'a plus le sentiment ou la vue de l'ensemble; il a le tact et l'observation des parties. Il choisit et il classe; il épure et il ordonne. Il cesse d'être créateur, il devient discoureur. Il sort de l'invention, il s'assoit dans la critique. Il entre dans cet amas magnifique et confus de dogmes et de formes où l'âge précédent a entassé pêle-mêle les rêveries et les découvertes; il en retire des idées qu'il adoucit et qu'il vérifie. Il les range en longues chaînes de raisonnements aisés qui descendent anneau par anneau jusqu'à l'intelligence du public. Il les exprime en mots exacts, qui offrent leur série graduée, échelon par échelon, à la réflexion du public. Il institue dans tout le champ de la pensée une suite de compartiments et un réseau de routes qui, empêchant toute erreur et tout écart, mènent insensiblement tout esprit vers tout objet. Il atteint la clarté, la commodité, l'agrément. Et le monde l'y aide; les circonstances rencontrées achèvent la révolution naturelle; le goût change par sa propre pente, mais aussi par l'ascendant de la cour. Quand la conversation devient la première affaire de la vie, elle façonne le style à son image et selon ses besoins. Elle en chasse les écarts, les images excessives, les cris passionnés, toutes les allures décousues et violentes. On ne peut pas crier, gesticuler, rêver tout haut dans un salon: on s'y contient; les gens s'y critiquent et s'y observent; le temps s'y passe à conter et à discuter; il y faut des expressions nettes, un langage exact, des raisonnements clairs et suivis; sinon, on ne peut escarmoucher ni s'entendre. Le style correct, la bonne langue, le discours y naissent d'eux-mêmes, et ils s'y perfectionnent bien vite; car le raffinement est le but de la vie mondaine; on s'étudie à rendre toutes les choses plus jolies et plus commodes, les meubles comme les mots, les périodes comme les ajustements. L'art et l'artifice y sont la grande marque. On se pique de savoir parfaitement sa langue, de ne jamais manquer au sens exact des termes, d'écarter les expressions roturières, d'aligner les antithèses, d'employer les développements, de pratiquer la rhétorique. Rien de plus fort que le contraste des conversations de Shakspeare et de Fletcher, mises en regard de celles de Wycherley et de Congreve. Chez Shakspeare, les entretiens ressemblent à des assauts; vous croiriez voir des artistes qui s'escriment de mots et de gestes dans une salle d'armes. Ils bouffonnent, ils chantent, ils songent tout haut, ils éclatent en rires, en calembours, en paroles de poissardes et de poëtes, en bizarreries recherchées; ils ont le goût des choses saugrenues, éclatantes; tel danse en parlant; volontiers ils marcheraient sur leurs mains; il n'y a pas un grain de calcul et il y a plus de trois grains de folie dans leurs têtes. Ici les gens sont posés; ils dissertent ou disputent; le raisonnement est le fond de leur style; ils sont si bien écrivains qu'ils le sont trop, et qu'on voit à travers eux l'auteur occupé à combiner des phrases. Ils arrangent des portraits, ils redoublent les comparaisons ingénieuses, ils balancent les périodes symétriques. Tel personnage débite une satire, tel autre compose un petit essai de morale. On tirerait des comédies du temps un volume de sentences; elles sont pleines de morceaux littéraires qui annoncent déjà le Spectator[68]. Ils recherchent l'expression adroite et heureuse, ils habillent les choses hasardées avec des mots convenables, ils glissent prestement sur la glace fragile des bienséances et la rayent sans la briser. Je vois des gentilshommes, assis sur des fauteuils dorés, fort calmes d'esprit, fort étudiés dans leurs paroles, observateurs froids, sceptiques diserts, experts en matière de façons, amateurs d'élégance, curieux du beau langage autant par vanité que par goût, et qui, occupés à discourir entre un compliment et une révérence, n'oublieront pas plus leur bon style que leurs gants fins ou leur chapeau.
III
Parmi les meilleurs et les plus agréables modèles de cette urbanité naissante, paraît sir William Temple, un diplomate et un homme de monde, avisé, prudent et poli, doué de tact dans la conversation et dans les affaires, expert dans la connaissance des temps et dans l'art de ne pas se compromettre, adroit à s'avancer et à s'écarter, qui sut attirer sur soi la faveur et les espérances de l'Angleterre, obtenir les éloges des lettrés, des savants, des politiques et du peuple, gagner une réputation européenne, obtenir toutes les couronnes réservées à la science, au patriotisme, à la vertu et au génie, sans avoir beaucoup de science, de patriotisme, de génie ou de vertu. Une pareille vie est le chef-d'œuvre d'un pareil monde; des dehors très-beaux et un fond moins beau: en voilà l'abrégé. Ses façons d'écrivain sont conformes à ses maximes de politique. Principes et style, tout se tient en lui; c'est le véritable diplomate, tel qu'on le rencontre dans les salons, ayant sondé l'Europe et touché partout le fond des choses, revenu de tout, particulièrement de l'enthousiasme, admirable dans un fauteuil ou dans une réception, bon conteur, plaisant au besoin, mais avec discrétion, accompli dans l'art de représenter et de jouir. Celui-ci, dans sa retraite à Sheen, puis à Moor-Park, s'amuse à écrire; et il écrit comme parle un homme de son état, c'est-à-dire fort bien, avec dignité et avec aisance, surtout lorsqu'il parle des pays qu'il a visités, des événements qu'il a vus, des divertissements nobles qui occupent ses heures[69]. Il a quinze cents livres sterling de rente, et une belle sinécure en Irlande. Il a quitté les affaires au moment des violents débats, sans vouloir s'engager pour le roi, ni contre le roi, décidé, comme il le dit lui-même, à ne «point se mettre en travers du courant,» quand le courant est irrésistible. Il vit pacifiquement à la campagne avec sa femme, sa sœur, son secrétaire, ses gens, recevant les visites des étrangers qui veulent voir le négociateur de la Triple Alliance, et quelquefois celles du nouveau roi Guillaume, qui, ne pouvant obtenir ses services, vient parfois rechercher ses conseils. Il plante et jardine, sur un sol fertile, dans un pays dont l'air lui convient, parmi des plates-bandes régulières, au bord d'un canal bien droit et flanqué d'une terrasse bien correcte, et il se loue en bons termes, avec toute la discrétion convenable, du caractère qu'il possède et du parti qu'il a pris. «Je me suis souvent étonné, dit-il, qu'Épicure ait trouvé tant d'âpres et amers censeurs dans les âges qui l'ont suivi, lorsque la beauté de son esprit, l'excellence de son naturel, le bonheur de sa diction, l'agrément de son entretien, la tempérance de sa vie et la constance de sa mort l'ont fait tant aimer de ses amis, admirer de ses disciples et honorer par les Athéniens[70].» Il a raison de défendre Épicure, car il a suivi ses préceptes, évitant les grands bouleversements d'esprit, et s'installant comme un des dieux de Lucrèce dans un des interstices des mondes. «Quand les philosophes ont vu les passions entrer et s'enraciner dans l'État, ils ont cru que c'était folie pour les honnêtes gens que de se mêler des affaires publiques[71].... Le vrai service du public est une entreprise d'un si grand labeur et d'un si grand souci, qu'un homme bon et sage, quoiqu'il puisse ne point la refuser s'il y est appelé par son prince ou par son pays, et s'il croit pouvoir y rendre des services plus qu'ordinaires, doit pourtant ne la rechercher que rarement ou jamais, et la laisser le plus communément à ces hommes, qui, sous le couvert du bien public, poursuivent leurs propres visées de richesse, de pouvoir et d'honneurs illégitimes[72].» Voilà de quel air il s'annonce. Sa personne ainsi présentée, il en vient à parler du jardinage qu'il pratique, et d'abord des six grands Épicuriens qui ont illustré la doctrine de leur maître, César, Atticus, Lucrèce, Horace, Mécène, Virgile; puis des diverses espèces de jardins qui ont un nom dans le monde, depuis le paradis terrestre et le jardin d'Alcinoüs jusqu'à ceux de Hollande et d'Italie, tout cela un peu longuement, en homme qui s'écoute et qu'on écoute, qui fait un peu amplement à ses hôtes les honneurs de sa maison et de son esprit, mais qui fait tout cela avec agrément et dignité, sans air doctoral, ni morgue, en tons variés, et en modulant comme il faut ses gestes et sa voix. Il conte qu'il a importé quatre espèces de raisins en Angleterre, il avoue qu'il a trop dépensé; cependant il ne le regrette pas; depuis cinq ans il n'a pas eu envie une seule fois d'aller à Londres. Il mêle les anecdotes aux conseils techniques; il y en a une sur le roi Charles II, qui a loué le climat de l'Angleterre par-dessus tous les autres, disant que c'est celui où l'on peut rester en plein air sans malaise le plus de jours dans l'année; sur l'évêque de Munster, qui, ne pouvant avoir dans son verger que des cerises, en avait rassemblé toutes les espèces et si bien perfectionné les plants qu'il pouvait en manger depuis mai jusqu'en septembre. Le lecteur se réjouit intérieurement quand il entend un témoin oculaire conter des détails intimes sur de si grands personnages. Notre attention s'éveille à l'instant; nous nous croyons, par contre-coup, gens de cour, et nous sourions avec complaisance; peu importe que ces détails soient minces; ils font bien, ils sont comme un geste aristocratique, comme une façon noble de prendre du tabac ou secouer la dentelle de sa manchette. Voilà l'intérêt de la belle conversation de cour; elle peut rouler sur des riens; l'excellence des façons donne à ces riens un charme unique; on écoute le son de la voix; on est amusé par des demi-sourires; on se laisse aller au courant facile; on oublie que ces idées sont ordinaires; on regarde le conteur, sa rhingrave, sa canne dont il joue, ses souliers à rubans, sa démarche aisée sur le sable nivelé de ses allées, entre ses charmilles irréprochables; l'oreille, l'esprit lui-même sont flattés, séduits par la justesse de la diction, par l'abondance des périodes ornées, par la dignité et l'ampleur d'un style dont la régularité est devenue involontaire, et qui, artificiel d'abord comme le savoir-vivre, finit, comme le vrai savoir-vivre, par se changer en besoin sincère et en talent naturel.
Par malheur, ce talent conduit parfois aux balourdises; quand on parle bien de tout, on se croit le droit de parler de tout. On s'érige en philosophe, en critique, même en érudit; et on l'est en effet, au moins pour les dames. On écrit, comme sir William, des Essais sur le gouvernement, sur la Vertu héroïque[73], sur la poésie, c'est-à-dire de petits traités sur la société, sur le beau, sur la philosophie de l'histoire. On est un Locke, un Herder, un Bentley de salon, rien autre chose. Parfois, sans doute, l'esprit naturel rencontre de bons jugements neufs: Temple, le premier, trouve un souffle pindarique dans le vieux chant de Regnard Lodbrog, et met le Don Quichotte au premier rang parmi les grandes œuvres de l'invention moderne; de même encore lorsqu'il touche un sujet de sa compétence, par exemple les causes de la puissance et de la décadence des Turcs, il raisonne à merveille. Mais pour le reste il est écolier; même, chez lui, le pédant perce, le pire des pédants, celui qui, ne sachant pas, veut paraître savoir, qui cite l'histoire de tous les pays, allègue Jupiter, Saturne, Osiris, Fo-hi, Confucius, Manco-Capac, Mahomet, et disserte sur toutes ces civilisations si mal débrouillées, si inconnues, comme s'il les avait étudiées solidement, dans les sources, lui-même, et non pas sur des extraits de son secrétaire ou dans les livres de seconde main. Un jour l'entreprise tourna mal; ayant voulu prendre part à une querelle littéraire, et réclamer la supériorité pour les anciens contre les modernes, il se crut helléniste, antiquaire, raconta les voyages de Pythagore et l'éducation d'Orphée, fit remarquer que les anciens sages de la Grèce «étaient communément d'excellents poëtes et de grands médecins; si versés dans la philosophie naturelle, qu'ils prédisaient non-seulement les éclipses dans le ciel, mais les tremblements de terre et les tempêtes, les grandes sécheresses et les grandes pestes, l'abondance ou la rareté de telles sortes de fruits ou de grains[74],» talents admirables et que nous ne possédons plus aujourd'hui. Outre cela il regretta la décadence de la musique «qui autrefois enchantait les hommes, les bêtes, les oiseaux, les serpents, au point que leur nature même en était changée[75].» Il voulut énumérer les plus grands écrivains modernes et oublia dans son catalogue, «parmi les Italiens[76], Dante, Pétrarque, l'Arioste et le Tasse; parmi les Français, Pascal, Bossuet, Molière, Corneille, Racine et Boileau; parmi les Espagnols, Lope et Calderon; parmi les Anglais, Chaucer, Spencer, Shakspeare et Milton;» en revanche il y inséra Paolo Sarpi, Guevara, sir Philip Sidney, Selden, Voiture et Bussy-Rabutin, «auteur des Amours de Gaul.» Pour tout combler, il déclara authentiques et admirables les fables d'Ésope, cette pesante rédaction byzantine, et les lettres de Phalaris, cette méchante fabrication sophistique; deux ouvrages, selon lui, «qui, étant les plus anciens dans leur genre, sont aussi les meilleurs dans leur genre.» Enfin, pour s'enferrer lui-même sans remède, il remarqua gravement que «sans doute quelques savants, du moins de ceux qui passent pour tels sous le nom de critiques, n'avaient point estimé ces lettres authentiques; mais qu'il fallait être un bien médiocre peintre pour ne point y reconnaître une peinture originale. Une telle diversité de passions dans une telle variété d'actions et de circonstances de la vie et du gouvernement, une telle liberté de pensée, une telle hardiesse d'expression, une telle libéralité envers ses amis, un tel dédain de ses ennemis, une telle considération pour les hommes savants, une telle estime pour les gens de bien, une telle connaissance de la vie, un tel mépris de la mort, en même temps qu'une telle âpreté de naturel et une telle cruauté dans la vengeance, n'ont pu être jamais manifestés que par celui qui les a possédés; et j'estime Lucien auquel on les attribue aussi incapable de les écrire que de faire ce que Phalaris a osé[77].» Très-belle rhétorique; il est fâcheux qu'une phrase si bien faite couvre de telles sottises. Telle que la voilà, elle parut triomphante, et l'applaudissement universel dont fut accueilli ce beau bavardage oratoire, montre les goûts et la culture, l'insuffisance et la politesse de ce monde élégant dont Temple était la merveille, et qui, comme Temple, n'aimait de la vérité que le vernis.
IV
Ce sont là les mœurs oratoires et polies qui peu à peu, à travers l'orgie, percent et prennent l'ascendant. Insensiblement le courant se nettoie et marque sa voie, comme il arrive à un fleuve qui, entrant violemment dans un nouveau lit, clapote d'abord dans une tempête de bourbe, puis pousse en avant ses eaux encore fangeuses qui par degrés vont s'épurer. Ces débauchés tâchent d'être gens du monde et parfois y réussissent. Wycherley écrit bien, très-clairement, sans la moindre trace d'euphuïsme, presque à la française. Son Dapperwitt dit de Lucy, en périodes balancées: «Elle est belle sans affectation, folâtre sans grossièreté, amoureuse sans impertinence.» Au besoin il est ingénieux, ses gentlemen échangent des comparaisons heureuses. «Les maîtresses, dit l'un, sont comme les livres: si vous vous y appliquez trop, ils vous alourdissent, et vous rendent impropre au monde; mais si vous en usez avec discrétion, vous n'en êtes que plus propre à la conversation.—Oui, dit un autre, une maîtresse devrait être comme une petite retraite à la campagne, près de la ville, non pour y demeurer constamment, mais pour y passer la nuit de temps en temps. Et vite dehors, afin de mieux goûter la ville au retour[78]!» Ces gens font du style, même à contre-temps, et en dépit de la situation ou de la condition des personnages. Un cordonnier dit dans Etheredge: «Il n'y a personne dans la ville qui vive plus en gentilhomme que moi avec sa femme. Je ne m'inquiète jamais de ses sorties, elle ne s'informe jamais des miennes; nous nous parlons civilement et nous nous haïssons cordialement[79].» L'art est parfait dans ce petit discours: tout y est, jusqu'à l'antithèse symétrique de mots, d'idées et de sons; quel beau diseur que ce cordonnier satirique!—Après la satire, le madrigal. Tel personnage, au beau milieu du dialogue et en pleine prose, décrit «de jolies lèvres boudeuses avec une petite moiteur qui s'y pose, pareilles à une rose de Provins fraîche sur la branche, avant que le soleil du matin en ait séché toute la rosée[80].» Ne voilà-t-il pas les gracieuses galanteries de la cour? Rochester lui-même, parfois, en rencontre. Deux ou trois de ses chansons sont encore dans les recueils expurgés à l'usage des jeunes filles pudiques. Ils ont beau polissonner de fait; à chaque instant il faut qu'ils complimentent et saluent; devant les femmes qu'ils veulent séduire, ils sont bien obligés de roucouler des tendresses et des fadeurs; s'ils n'ont plus qu'un frein, l'obligation de paraître bien élevés, ce frein les retient encore. Rochester est correct même au milieu des immondices; il ne dit d'ordures que dans le style habile et solide de Boileau. Tous ces viveurs veulent être gens d'esprit et du monde. Sir Charles Sedley se ruine et se salit, mais Charles II l'appelle «le vice-roi d'Apollon.» Buckingham exalte «la magie de son style.» Il est le plus charmant, le plus recherché des causeurs; il fait des mots, et aussi des vers, toujours agréables, quelquefois délicats; il manie avec dextérité le joli jargon mythologique; il insinue en légères chansons coulantes toutes ces douceurs un peu apprêtées qui sont comme les friandises des salons. «Ma passion, dit-il à Chloris, croissait avec votre beauté; et l'Amour, pendant que sa mère vous favorisait, lançait à mon cœur un nouveau dard de flamme.» Puis il ajoute en manière de chute: «Ils employaient tout leur art amoureux, lui pour faire un amant, elle pour faire une beauté[81].»