Voilà les contentements du home. Un hôte y entre qui fortifie ces inclinations de la nature par l'ascendant du devoir. La religion apparaît, comme elle doit apparaître, par des émotions et des visions; car ce n'est point une âme calme que celle-ci; l'imagination s'y déchaîne au moindre heurt et l'emporte jusqu'au seuil de la folie. Le jour où il voit les traces des sauvages, il est «comme frappé de la foudre; il fuit comme un lièvre effarouché à son gîte;» ses idées tourbillonnent, il n'en est plus maître; il a beau s'être barricadé et caché, il se croit découvert; il veut lâcher ses chèvres, abattre ses enclos, retourner son blé. Il entre dans toute sorte de rêveries; il se demande si ce n'est pas le diable qui a laissé cette empreinte de pied, et il en raisonne. «Je considérai que le diable aurait pu trouver quantité d'autres moyens de m'effrayer[87],» si c'était là son envie. «Comme je vivais tout à l'opposé de ce côté de l'île, il n'aurait jamais été si simple que de laisser cette marque à un endroit où il y avait dix mille chances contre une que je ne la verrais pas, dans le sable surtout, où la première houle par un grand vent l'eût effacée. Tout cela ne paraissait pas s'accorder avec la chose elle-même, ni avec les idées que nous nous faisons ordinairement de la subtilité du diable[88].» Dans cette âme passionnée et inculte qui «huit années durant est restée sans pensée et comme stupide,» enfoncée dans le travail manuel et sous les besoins du corps, la croyance prend racine, nourrie par l'anxiété et la solitude. Parmi les hasards de la toute-puissante nature, dans ce grand roulis incertain, un Français, un homme élevé comme nous, se croiserait les bras d'un air morne, en stoïcien, ou attendrait en épicurien le retour de la gaieté physique. Pour lui, à l'aspect des épis qui viennent de pousser à l'improviste, il pleure et commence par croire que Dieu les a semés tout exprès pour lui. Un autre jour il a une vision terrible; pendant la fièvre, il se repent; il ouvre la Bible, il y trouve des paroles qui conviennent à son état: «Invoque-moi dans tes jours d'angoisses, et je te délivrerai.» La prière alors vient à ses lèvres, la vraie prière, qui est l'entretien du cœur avec un Dieu qui répond et qu'on écoute. Puis, relisant ces paroles: «jamais, jamais je ne t'abandonnerai,—à l'instant l'idée me vint que ces paroles étaient pour moi; car pourquoi m'auraient-elles été adressées de cette façon, juste au moment où je m'affligeais de ma condition, me croyant abandonné de Dieu et des hommes[89]?» Désormais pour lui la vie spirituelle s'ouvre. Pour y pénétrer jusqu'au fond, le squatter n'a besoin que de sa Bible; il emporte avec elle sa foi, sa théologie et son culte; tous les soirs il y trouve quelque application à sa condition présente; il n'est plus seul; Dieu lui parle, et fournit à sa volonté la matière d'un second travail pour soutenir et compléter le premier. Car il entreprend maintenant contre son cœur le combat qu'il à soutenu contre la nature; il veut conquérir, transformer, améliorer, pacifier l'un comme il a fait de l'autre. Robinson jeûne, il observe le sabbat; trois fois par jour il lit l'Écriture. À force de travail intérieur, il obtient «de son esprit non-seulement la résignation à la volonté de Dieu, mais encore la gratitude sincère[90].»—«Je lui rendis d'humbles et ferventes actions de grâces pour avoir bien voulu me faire comprendre qu'il pouvait pleinement compenser les inconvénients de mon état solitaire et le manque de toute société humaine par sa présence, et par les communications de sa grâce à mon âme, me soutenant, me réconfortant, m'encourageant à me reposer ici-bas sur sa providence et à espérer sa présence éternelle pour le temps d'après[91].» Dans cette disposition d'esprit, il n'est rien qu'on ne puisse supporter ni faire; le cœur et la tête viennent aider les bras; la religion consacre le travail, la piété alimente la patience, et l'homme, appuyé d'un côté sur ses instincts, de l'autre sur ses croyances, se trouve capable de défricher, peupler, organiser et civiliser des continents.

II

C'est par hasard que de Foe, comme Cervantes, a rencontré ici un roman de caractères; d'ordinaire, comme Cervantes, il ne fait que des romans d'aventures; il connaît mieux la vie que l'âme, et le cours général du monde que les particularités de l'individu. Le branle est donné pourtant, et maintenant les autres suivent. Les mœurs chevaleresques se sont effacées, emportant avec elles le théâtre poétique et pittoresque. Les mœurs monarchiques s'effacent, emportant avec elles le théâtre spirituel et licencieux. Les mœurs bourgeoises s'établissent, amenant avec elles les lectures domestiques et pratiques. Comme la société, la littérature change de cours. Il faut des livres qu'on lise au coin du feu, à la campagne, en famille; c'est vers ce genre que se tournent l'invention et le génie. La séve de la pensée humaine, abandonnant les anciennes branches qui sèchent, vient affluer dans des rameaux inaperçus qu'elle fait tout d'un coup végéter et verdir, et les fruits qu'elle y développe témoignent à la fois de la température environnante et de la souche natale. Deux traits leur sont communs et leur sont propres. Tous ces romans sont des romans de caractères; c'est que les hommes de ce pays, plus réfléchis que les autres, plus enclins au mélancolique plaisir de l'attention concentrée et de l'examen intérieur, rencontrent autour d'eux des médailles humaines plus vigoureusement frappées, moins usées par le frottement du monde, et dont le relief intact est plus visible qu'ailleurs. Tous ces romans sont des œuvres d'observation et partent d'une intention morale; c'est que les hommes de ce temps, déchus de la haute imagination et installés dans la vie active, veulent tirer des livres une instruction solide, des documents exacts, des émotions efficaces, des admirations utiles et des motifs d'action.

On n'a qu'à regarder alentour; le même penchant commence de tous côtés la même œuvre. Le roman pousse de toutes parts, et sous toutes les formes montre le même esprit. C'est à ce moment[92] que paraissent le Tatler, le Spectator, le Guardian, et tous ces essais agréables et sérieux qui, comme le roman, vont chercher le lecteur à domicile pour l'approvisionner de documents et le munir de conseils, qui, comme le roman, décrivent les mœurs, peignent les caractères et tâchent de corriger le public, qui enfin, comme le roman, tournent d'eux-mêmes à la fiction et au portrait. Addison, en amateur délicat des curiosités morales, suit complaisamment les bizarreries aimables de son cher sir Roger de Coverley, sourit, et d'une main discrète conduit l'excellent chevalier dans tous les faux pas qui peuvent mettre en lumière ses préjugés campagnards et sa générosité native, pendant qu'à côté de lui le malheureux Swift, dégradant l'homme jusqu'aux instincts de la bête de proie et de la bête de somme, supplicie la nature humaine en la forçant à se reconnaître dans l'exécrable portrait du Yahou. Ils ont beau différer, tous deux travaillent à la même œuvre. Ils n'emploient l'imagination que pour étudier les caractères et suggérer des plans de conduite. Ils rabattent la philosophie dans l'observation et l'application. Ils ne songent qu'à réformer ou à flageller le vice. Ils ne sont que moralistes et psychologues. Ils se confinent tous deux dans la considération du vice et de la vertu, l'un avec une bienveillance sereine, l'autre avec une indignation farouche. Le même point de vue produit les portraits gracieux d'Addison et les épopées diffamatoires de Swift. Leurs successeurs font de même, et toutes les diversités des tempéraments et des talents n'empêchent pas leurs œuvres de reconnaître une source unique et de concourir à un seul effet.

Deux idées principales peuvent régir la morale et l'ont régie en Angleterre. Tantôt c'est la conscience qu'on accepte pour souveraine, et tantôt c'est l'instinct qu'on prend pour guide. Tantôt l'on a recours à la grâce, et tantôt l'on se fie à la nature. Tantôt on assujettit tout à la règle, tantôt on abandonne tout à la liberté. Les deux opinions ont tour à tour régné en Angleterre, et la structure de l'homme à la fois trop vigoureuse et trop raide y a justifié tour à tour leur ruine et leur succès. Les uns, alarmés par la fougue d'un tempérament trop nourri et par l'énergie des passions insociables, ont regardé la nature comme une bête dangereuse, et posé la conscience avec tous ses auxiliaires, la religion, la loi, l'éducation, les convenances, comme autant de sentinelles armées pour réprimer ses moindres saillies. Les autres, rebutés par la dureté d'une contrainte incessante et par la minutie d'une discipline morose, ont renversé gardiens et barrières, et lâché la nature captive pour la faire jouir du plein air et du soleil, loin desquels elle étouffait. Les uns et les autres, par leurs excès, ont mérité leur défaite et relevé leurs adversaires. De Shakspeare aux puritains, de Milton à Wycherley, de Congreve à de Foe, de Sheridan à Burke, de Wilberforce à lord Byron, le dérèglement a provoqué la contrainte, et la tyrannie la révolte; c'est encore ce grand débat de la règle et de la nature qui se développe dans les écrits de Fielding et de Richardson.

III

«Paméla ou la vertu récompensée, suite de lettres familières, écrites par une belle jeune personne à ses parents, et publiées afin de cultiver les principes de la vertu et de la religion dans les esprits des jeunes gens des deux sexes, ouvrage qui a un fondement vrai, et qui, en même temps qu'il entretient agréablement l'esprit par une variété d'incidents curieux et touchants, est entièrement purgé de toutes ces images qui, dans trop d'écrits composés pour le simple amusement, tendent à enflammer le cœur au lieu de l'instruire.» On ne s'y méprendra pas, ce titre est clair[93]. Les prédicateurs se réjouirent en voyant l'aide leur venir du côté du danger, et le docteur Sherlock, du haut de sa chaire, recommanda le livre. On s'enquit de l'auteur. C'était un imprimeur, fils de menuisier, qui, à l'âge de cinquante ans et pendant ses moments de relâche, écrivait dans son arrière-boutique: homme laborieux qui, à force de travail et de conduite, s'était élevé jusqu'à l'aisance et à l'instruction; du reste délicat, doux, nerveux, souvent malade, ayant le goût de la société des femmes, habitué à correspondre pour elles et avec elles, d'habitudes réservées et retirées, n'ayant pour défaut qu'une vanité craintive. Il était sévère de principes et se trouvait perspicace par rigorisme. En effet, la conscience est une lumière; un moraliste est un psychologue; la casuistique chrétienne est une sorte d'histoire naturelle de l'âme. Celui qui, par inquiétude de conscience, s'occupe à démêler les motifs bons ou mauvais de ses actions apparentes, qui aperçoit les vices et les vertus à leur naissance, qui suit le progrès insensible des pensées coupables et l'affermissement secret des résolutions honnêtes, qui peut marquer la force, l'espèce et le moment des tentations et des résistances, tient sous sa main presque toutes les cordes humaines, et n'a qu'à les faire vibrer avec ordre pour en tirer les plus puissants accords. En cela consiste l'art de Richardson; il combine en même temps qu'il observe; il y a en lui un méditatif qui développe les idées du moraliste. Nul en ce siècle ne l'a égalé pour ces conceptions détaillées et compréhensives qui, ordonnant en vue d'un but unique les passions de trente personnages, enchevêtrent et colorent les fils innombrables de toute la toile pour faire ressortir une figure, une action et une leçon.

Ce premier roman est une fleur, une de ces fleurs qui n'éclosent que dans une imagination vierge, à l'aurore de l'invention primesautière, dont le charme et la fraîcheur surpassent tout ce que la maturité de l'art et du génie peut cultiver ou arranger plus tard. Paméla est une enfant de quinze ans élevée par une vieille lady, demi-servante et demi-favorite, et qui, après la mort de sa maîtresse, se trouve exposée aux séductions et aux persécutions croissantes du jeune seigneur de la maison. C'est bien véritablement une enfant, naïve et bonne comme la Marguerite de Goethe, et du même sang. Au bout de vingt pages, on voit involontairement cette fraîche figure rose, toujours rougissante, et ses yeux souriants, si prompts aux larmes. Aux moindres bontés, elle est confuse; elle ne sait que dire, elle change de couleur, elle fait la révérence en baissant les yeux; ce pauvre cœur innocent se trouble ou se fond[94]. Nulle trace de la vivacité hardie et de la sécheresse nerveuse qui sont le fond d'une Française. Elle est, «comme un agneau,» aimée, aimante, sans orgueil, ni vanité, ni rancune, timide, toujours humble. Quand son maître entreprend de l'embrasser par force, elle s'étonne, elle ne veut pas croire que le monde soit si méchant. «Le gentleman s'est rabaissé jusqu'à prendre des libertés avec sa pauvre servante[95]!» Elle a peur d'en prendre avec lui; elle se reproche, en écrivant à ses parents, de dire trop souvent il et lui, au lieu de son honneur; «mais c'est sa faute si je le fais, car pourquoi a-t-il perdu toute sa dignité avec moi?» Nul outrage ne vient à bout de sa soumission; il lui a si fort serré le bras que ce bras est «tout noir et tout bleu;» il a essayé pis: il s'est conduit comme un charretier et comme un coquin; par surcroît, il la calomnie longuement devant les domestiques; il l'insulte, et redouble, il la provoque à parler; elle ne parle pas, elle ne veut pas manquer à son maître. «Monsieur, répond-elle doucement, vous avez le droit de dire ce qui vous plaît; moi, mon devoir est de dire seulement: Dieu bénisse votre honneur[96]!» Elle s'agenouille et le remercie de la renvoyer. Mais parmi tant de soumission quelle résistance! Tout est contre elle: il est son maître; il est justice of the peace, à l'abri de toute intervention, sorte de Dieu pour elle, avec tout l'ascendant et l'autorité d'un prince féodal. Bien plus, il a la brutalité du temps; il la rudoie, lui parle comme à une négresse, et se croit encore bien bon. Il la séquestre seule, pendant plusieurs mois, avec une mégère, sa complaisante, qui la bat et la menace. Il l'attaque par la crainte, l'ennui, la surprise, l'argent, la douceur. Enfin, ce qui est plus terrible, son cœur est contre elle: elle l'aime tout bas; bien plus, ses vertus lui nuisent; elle n'ose mentir quand elle en aurait tant besoin[97], et la piété la retient au bord du suicide quand le suicide semble sa seule ressource. Une à une les issues se ferment autour d'elle, tellement qu'elle n'espère plus rien, qu'on la croit perdue, et qu'on voit venir la dernière violence. Mais cette innocence native a été trempée dans la foi puritaine. Elle voit des tentations dans ses faiblesses; elle sait que «Lucifer est toujours prêt à pousser en avant son ouvrage et ses ouvriers[98];» elle est pénétrée de la grande idée chrétienne qui nivelle toutes les âmes devant la rédemption commune et le jugement final; elle se dit que «son âme est égale en importance à l'âme d'une princesse, quoique sa qualité soit inférieure à celle du moindre esclave[99].» Blessée, frappée, abandonnée, trahie, il n'importe; la conscience et la pensée d'une éternité heureuse ou malheureuse sont deux défenses que nul assaut ne peut emporter. Elle le sait bien, et n'a pas d'autre moyen pour expliquer le vice que de les supposer absentes, «Sûrement, dit-elle en parlant de l'entremetteuse, cette femme est athée. Ne pensez-vous pas qu'elle l'est?» La croyance en Dieu, la croyance du cœur, non pas la phrase du catéchisme, mais l'émotion intime, l'habitude de se représenter la justice toujours vivante et partout présente, voilà le sang nouveau que la Réforme a fait entrer dans les veines du vieux monde, et qui seul s'est trouvé capable de le rajeunir et de le ranimer.

Elle en est comme vivifiée; aux plus périlleux moments comme aux plus doux, ce grand sentiment lui revient, tant il s'est enlacé à tous les autres, tant il a multiplié ses attaches et enfoncé ses racines dans les derniers replis de son cœur! Le jeune seigneur songe à l'épouser à présent, et veut être sûr qu'elle l'aime; elle n'ose lui rien dire, elle a peur de lui donner prise sur elle; elle est toute troublée de sa bonté, et pourtant il faut qu'elle réponde. La religion arrive dans un demi-aveu sublime pour voiler l'amour. «Oh! monsieur, je ne crains pas, avec le secours de la grâce de Dieu, qu'aucune marque de bonté me fasse jamais oublier ce que je dois à mon honneur; mais ma nature est trop franche et ouverte pour me faire souhaiter d'être ingrate, et si je devais connaître une pensée que je n'ai point encore apprise, avec quel regret descendrais-je dans mon tombeau de penser que je ne saurais haïr l'auteur de ma perte, et qu'au grand dernier jour je dois me lever comme accusatrice de la pauvre malheureuse âme que je souhaiterais pouvoir sauver[100]!» Il est attendri et vaincu, il descend de cette hauteur immense où les mœurs aristocratiques l'ont placé, et désormais, jour par jour, les lettres de l'heureuse enfant racontent les préparatifs de leur mariage. Au milieu de cette gloire et de ce bonheur, elle reste humble, dévouée et tendre; son cœur est plein, et de toutes parts la reconnaissance y afflue encore. «Cette pauvre, pauvre sotte fille sera aujourd'hui, midi sonné, aussi bien sa femme que s'il épousait une duchesse! Oh! le cher charmant homme!» Elle s'enhardit, elle prend la liberté de lui baiser la main. «Mon cœur est si complétement à vous que je ne crains rien, sinon d'être plus empressée que vous ne le souhaitez[101].» Sera-ce lundi, ou bien mardi, ou bien mercredi? Elle n'ose dire oui; elle rougit et tremble; il y a une grâce délicieuse dans cette pudeur effarouchée, dans ces effusions contenues. Pour cadeau de noces, elle obtient la grâce des mauvaises gens qui l'ont maltraitée. «Je mis mes bras autour de son cou, et je n'eus pas honte de l'embrasser une fois, deux fois, trois fois, une fois pour chaque personne pardonnée[102].» Alors ils parlent de leurs projets: elle restera au logis, elle ne fréquentera point les assemblées, elle n'aime point les cartes. Ce sera elle qui tiendra les comptes de la maison et distribuera les charités de son mari; elle aidera la femme de charge à faire les confitures, les conserves, les friandises, le linge fin; elle surveillera le déjeuner et le dîner, surtout quand il y aura des convives; elle sait découper; elle attendra son mari, qui peut-être voudra bien lui accorder quelquefois une heure ou deux de sa conversation, «et sera indulgent pour les effusions maladroites de sa reconnaissance.» En son absence, elle lira «afin de polir son esprit pour se rendre plus digne de sa compagnie et de son entretien,» et priera Dieu, afin d'être plus exacte à remplir envers lui son devoir. Richardson esquissait ici le portrait de l'épouse anglaise, ménagère et sédentaire, studieuse et obéissante, aimante et pieuse, et Fielding allait l'achever dans Amélia.

Ceci est un combat, en voici un plus grand. La vertu, comme toute force, se mesure aux résistances, et il n'y a qu'à la soumettre à des épreuves plus violentes pour lui donner un relief plus haut. Cherchons dans les passions du pays des ennemis qui puissent l'assaillir, l'exercer et la roidir. Le mal comme le bien dans le caractère anglais, c'est la volonté trop forte[103]. Quand la tendresse et la haute raison y manquent, l'énergie native se tourne en dureté, en opiniâtreté, en tyrannie inflexible, et le cœur devient une caverne de passions malfaisantes acharnées à rugir et à se déchirer. C'est contre une telle famille que doit lutter Clarisse Harlowe. Son père «n'a jamais voulu être contrôlé ni même persuadé.» Jamais «il n'a cédé sur un point auquel il croyait avoir droit.» Il a brisé la volonté de sa femme et l'a réduite au rôle de servante silencieuse; il veut briser la volonté de sa fille[104], et lui imposer pour mari un sot brutal et sans cœur. Il est chef de famille, maître de tous les siens, despote et ambitieux comme un patricien de Rome, et il veut fonder une maison. Il s'est roidi dans ces deux sentiments âpres et tonne contre la rebelle. Par-dessus les éclats de sa voix, on entend les clameurs furieuses du fils, sorte de bouledogue sanguin et trop nourri, enfiévré de rapacité, de jeunesse, de fougue et d'autorité prématurée; les cris aigres de la fille aînée, laideron grossière et rougeaude, inexorablement jalouse, haineuse, et qui, dédaignée par Lovelace, se venge de la beauté de sa sœur; le grondement hargneux des deux oncles, vieux célibataires bornés, vulgaires, entêtés par principes de l'autorité masculine; les instances douloureuses de la mère, de la tante, de la vieille bonne, pauvres esclaves timides, réduites, une par une, à devenir des instruments de persécution. «Ils se sont liés les uns aux autres par un écrit signé, et engagés à pousser à bout leur entreprise en faveur de M. Solmes, et pour la défense de l'autorité du père.» À présent la chose est une affaire de politique et de guerre. «Puisque vous avez déployé vos talents et tâché d'ébranler tout le monde, sans être ébranlée vous-même, c'est à nous maintenant de nous tenir plus fermes et plus serrés ensemble.» Ils forment «une phalange rangée en bataille,» où chaque conviction alourdit les autres de tout son poids. Il ne s'agit plus ici de raisonnement; leur volonté devient machinale. À force de se répéter entre eux la même idée, ils la fixent dans leur cervelle, et s'exaspèrent quand on essaye de la leur ôter. «Nous sommes sept et vous êtes seule: qui doit céder de toute la famille ou d'une seule personne?» Elle offre toutes les soumissions. «Non, nous ne nous payons pas de respects.» Elle consent à abandonner son bien. «Non, nous ne voulons pas de transactions.» Elle propose de s'engager pour toujours au célibat. «Non, c'est le mariage avec Solmes que nous avons demandé, et c'est ce mariage qu'il nous faut.» Ils se sont butés à ce projet, ils l'exécuteront. Les engagements sont pris, c'est un point d'honneur. Une fille, une jeune fille sans expérience, sans importance, résister à des hommes, à des vieillards, à des gens établis, considérés, à toute sa famille, cela est monstrueux! et ils poussent en avant, en brutes qu'ils sont, aveuglément, serrant l'écrou de toutes leurs stupides mains réunies, ne voyant pas qu'à chaque tour ils rapprochent cette enfant de la folie, du déshonneur ou de la mort. Elle les supplie, elle les implore tous un à un avec toutes les raisons et toutes les prières; elle s'ingénie à inventer des concessions, elle s'agenouille, elle s'évanouit, elle les fait pleurer. Rien n'y fait. L'indomptable volonté écrasante appesantit tous les jours sur elle sa masse qui croît. Il n'y a pas d'exemple d'une torture morale si variée, si incessante, si obstinée. Ils s'y aheurtent comme à une tâche et s'irritent de trouver qu'elle leur rend la tâche si longue. Ils refusent de la voir, ils lui défendent d'écrire, ils ont peur de ses larmes. Arabella surtout, avec la rancune venimeuse d'une femme laide offensée, raffine les insultes: «La pieuse Clarisse éprise d'un viveur! Ses parents obligés de l'enfermer à clef pour qu'elle ne coure pas dans ses bras! Dites-moi, ma chère, quelle est maintenant la distribution de votre journée? Combien d'heures sur vingt-quatre donnez-vous à votre aiguille? Combien à vos prières? et combien à l'amour? Je crois, je crois, ma petite chérie, que ce dernier article est comme la verge d'Aaron, il avale le reste.... Vous plierez on vous romprez, voilà tout, mon enfant[105].» Là-dessus elle va prendre la harpe, et se met à chantonner en s'accompagnant pour montrer son indifférence: «Ma douce sœur Clary! mon cher cœur! mon petit amour! conduirai-je Votre Seigneurie en bas de l'escalier? Allons, ma chère maussade silencieuse, dites-moi un seul mot; vous en direz bientôt deux à M. Solmes[106].» Puis, voyant Clarisse éclater en sanglots, elle lui essuie les yeux avec une tendresse dérisoire: «Parfait! parfait! un cri de roman, le cri d'un tendre cœur qui saigne!»—«Tenez, voici les échantillons des étoffes; celui-ci est joli, mais cet autre est tout à fait charmant. À votre place j'en ferais une robe pour ma nuit de noces. Et que diriez-vous d'un vêtement de velours? Cela ferait une grande figure dans une église de village. Du velours cramoisi, je suppose. Un si beau teint que le vôtre, comme cela le fera ressortir! Vous soupirez, mon amour? Mais du velours noir! Du velours noir, belle comme vous l'êtes, avec ces yeux charmants, brillants comme un soleil d'avril à travers un nuage d'hiver? Est-ce que Lovelace ne vous dit pas que ces yeux-là sont charmants[107]?» Puis, lorsqu'on lui rappelle qu'il y a trois mois elle ne trouvait point Lovelace si méprisable, elle suffoque de fureur; elle veut battre sa sœur, elle ne peut plus parler, elle crie à sa tante d'une voix sifflante: «Partons, madame, laissons la créature s'enfler jusqu'à ce qu'elle crève de son venin[108]!» On croit voir une meute de chiens qui courent une biche, qui l'atteignent, la blessent et s'acharnent encore, d'autant plus féroces qu'ils ont déjà goûté son sang.