On a parlé beaucoup des grands hommes malheureux, de Pascal par exemple. Je trouve que ses cris et ses angoisses sont doux auprès de cette tranquille dissertation.

Tel est ce grand et malheureux génie, le plus grand de l'âge classique, le plus malheureux de l'histoire, Anglais dans toutes ses parties, et que l'excès de ses qualités anglaises a inspiré et dévoré, ayant cette profondeur de désirs qui est le fond de la race, cette énormité d'orgueil que l'habitude de la liberté, du commandement et du succès a imprimée dans la nation, cette solidité d'esprit positif que la pratique des affaires a établie dans le pays; relégué hors du pouvoir et de l'action par ses passions déchaînées et sa superbe intraitable; exclu de la poésie et de la philosophie par la clairvoyance et l'étroitesse de son bon sens; privé des consolations qu'offre la vie contemplative et de l'occupation que fournit la vie pratique; trop supérieur pour embrasser de cœur une secte religieuse ou un parti politique, trop limité pour se reposer dans les hautes doctrines qui concilient toutes les croyances ou dans les larges sympathies qui enveloppent tous les partis; condamné par sa nature et ses alentours à combattre sans aimer une cause, à écrire sans s'éprendre de l'art, à penser sans atteindre un dogme, condottiere contre les partis, misanthrope contre l'homme, sceptique contre la beauté et la vérité. Mais ces mêmes alentours et cette même nature, qui le chassaient hors du bonheur, de l'amour, du pouvoir et de la science, l'ont élevé, dans cet âge d'imitation française et de modération classique, à une hauteur extraordinaire, où, par l'originalité et la puissance de son invention, il se trouve l'égal de Byron, de Milton et de Shakspeare, et manifeste en haut relief le caractère et l'esprit de sa nation. La sensibilité, l'esprit positif et l'orgueil lui ont forgé un style unique, d'une véhémence terrible, d'un sang-froid accablant, d'une efficacité pratique, trempé de mépris, de vérité et de haine, poignard de vengeance et de guerre qui a fait crier et mourir ses ennemis sous sa pointe et sous son poison. Pamphlétaire contre l'opposition et le gouvernement, il a déchiré ou écrasé ses adversaires par son ironie ou ses sentences, avec un ton de juge, de souverain et de bourreau. Homme du monde et poëte, il a inventé la plaisanterie atroce, le rire funèbre, la gaieté convulsive des contrastes amers, et, tout en traînant comme une guenille obligée le harnais mythologique, il s'est fait une poésie personnelle par la peinture des détails crus de la vie triviale, par l'énergie du grotesque douloureux, par la révélation implacable des ordures que nous cachons. Philosophe contre toute philosophie, il a créé l'épopée réaliste, parodie grave, déduite comme une géométrie, absurde comme un rêve, croyable comme un procès-verbal, attrayante comme un conte, avilissante comme un torchon posé en guise de couronne sur la tête d'un dieu. Ce sont là ses misères et ses forces; on sort d'un tel spectacle le cœur serré, mais rempli d'admiration, et l'on se dit qu'un palais est beau, même lorsqu'il brûle; des artistes ajouteront: «Surtout lorsqu'il brûle.»

CHAPITRE VI.
Les romanciers.

Au milieu de ces écrits achevés et parfaits, un nouveau genre paraît, approprié aux penchants et aux circonstances publiques, le roman anti-romanesque, œuvre et lecture d'esprits positifs, observateurs et moralistes, destiné non à exalter ou amuser l'imagination comme les romans d'Espagne et du moyen âge, non à reproduire ou embellir la conversation comme les romans de France et du dix-septième siècle, mais à peindre la vie réelle, à décrire des caractères, à suggérer des plans de conduite et à juger des motifs d'action. Ce fut une apparition étrange et comme la voix d'un peuple enseveli sous terre, lorsque, parmi la corruption splendide du beau monde, se leva cette sévère pensée bourgeoise, et que les polissonneries d'Afra Behn, qui divertissaient encore les dames à la mode, se rencontrèrent sur la même table avec le Robinson de Daniel de Foe.

I

Celui-ci dissident, pamphlétaire, journaliste, romancier, tour à tour marchand de bas, fabricant de tuiles, comptable dans les douanes, fut un de ces infatigables travailleurs et de ces obstinés combattants, qui, maltraités, calomniés, emprisonnés, à force de probité, de bon sens et d'énergie, parvinrent à ranger l'Angleterre de leur parti. À vingt-trois ans, ayant pris les armes pour Monmouth, c'est grand hasard s'il n'est point pendu ou déporté. Sept ans plus tard, il est ruiné et obligé de se cacher. En 1702, pour un pamphlet entendu à contre-pied, on le condamne à l'amende, on le met au pilori, on lui coupe les oreilles, on l'emprisonne pendant deux ans à Newgate, et c'est la charité du trésorier Godolphin qui empêche sa femme et ses six enfants de mourir de faim. Relâché et employé en Écosse pour l'union des deux royaumes, il manque d'être lapidé. Un autre pamphlet, mal compris encore, le mène en prison, le force à payer une caution de huit cents livres, et c'est juste à temps qu'il reçoit le pardon de la reine. On le contrefait, on le vole et on le diffame. Il est obligé de réclamer contre les pillards faussaires qui impriment et altèrent ses œuvres à leur profit; contre l'abandon des whigs, qui ne le trouvent pas assez docile; contre l'animosité des tories, qui voient en lui le premier champion des whigs. Au milieu de son apologie, il est frappé d'apoplexie, et de son lit continue à se défendre. Il vit pourtant, et il en coûte de vivre; pauvre et chargé de famille, à cinquante-cinq ans, il se retourne vers la fiction et compose Robinson Crusoé, puis tour à tour Moll Flanders, Captain Singleton, Duncan Campbell, Colonel Jack, the History of the Great Plague in London, et d'autres encore. Cette veine épuisée, il pioche à côté et en exploite une autre, le Parfait négociant anglais, Un Voyage à travers la Grande-Bretagne. La mort approche, et la pauvreté reste. En vain il a écrit en prose, en vers, sur tous les sujets, politiques et religieux, d'occasion et de principes, satires et romans, histoires et poëmes, voyages et pamphlets, traités de négoce et renseignements de statistique, en tout deux cent dix ouvrages, non d'amplification, mais de raisonnements, de documents et de faits, serrés et entassés les uns par-dessus les autres avec une telle prodigalité que la mémoire, la méditation et l'application d'un homme semblent trop petites pour un tel labeur; il meurt sans un sou, laissant des dettes. De quelque côté qu'on regarde sa vie, on n'y voit qu'efforts prolongés et persécutions subies. La jouissance en semble absente; l'idée du beau n'y a point d'accès. Quand il arrive à la fiction, c'est en presbytérien et en plébéien, avec des sujets bas et des intentions morales, pour étaler les aventures et réformer la conduite des voleurs et des filles, des ouvriers et des matelots. Tout son plaisir fut de penser qu'il y avait un service à rendre, et qu'il le rendait. «Celui qui a la vérité de son côté, dit-il, est un sot aussi bien qu'un lâche, quand il a peur de la confesser à cause du grand nombre des opinions des autres hommes. Certainement il est dur à un homme de dire: Tout le monde se trompe, excepté moi; mais si en effet tout le monde se trompe, qu'y peut-il faire[78]?» Rien, sinon marcher tout droit et tout seul à travers les coups et les éclaboussures. De Foe ressemble à l'un de ces braves soldats obscurs et utiles qui, l'estomac vide, le dos chargé, les pieds dans la boue, font les corvées, emboursent les coups, reçoivent tout le jour le feu de l'ennemi et quelquefois par surcroît celui de leurs camarades, et meurent sergents, heureux quand de rencontre ils ont accroché la croix d'honneur.

Il avait le genre d'esprit qui convient à un si dur service, solide, exact, absolument dépourvu de finesse, d'enthousiasme et d'agrément[79]. Son imagination est celle d'un homme d'affaires et non d'un artiste, toute remplie et comme bourrée de faits. Il les dit comme ils lui viennent, sans arrangement ni style, en manière de conversation, sans songer à faire un effet ou à combiner une phrase, avec les mots de métier et les tournures vulgaires, revenant au besoin sur ses pas, répétant deux et trois fois la même chose, n'ayant pas l'air de soupçonner qu'il y a des moyens d'amuser, de toucher, d'entraîner ou de plaire, n'ayant d'autre envie que de décharger sur le papier le trop-plein des renseignements dont il s'est muni. Même en fait de fiction, ses renseignements sont aussi précis qu'en fait d'histoire. Il donne les dates, l'année, le mois, le jour; il marque le vent, nord-est, sud-ouest, nord-ouest; il écrit un journal de voyage, des catalogues de marchandises, des comptes d'avoué et de marchand, le nombre des moïdores (monnaie portugaise), les intérêts, les payements en espèces, en nature, le prix de revient, le prix de vente, la part du roi, des couvents, des associés et des facteurs, le total liquide, la statistique, la géographie et l'hydrographie de l'île, tellement que le lecteur est tenté de prendre un atlas et de dessiner lui-même une petite carte de l'endroit, pour entrer dans tous les détails de l'histoire et voir les objets aussi nettement et pleinement que l'auteur. Il semble que celui-ci ait fait tous les travaux de son Robinson, tant il les décrit exactement, avec les nombres, les quantités, les dimensions, comme un charpentier, un potier ou un matelot émérite. On n'avait jamais vu un tel sentiment du réel, et on ne l'a point revu. Nos réalistes aujourd'hui, peintres, anatomistes, hommes de métier et de parti pris, sont à cent lieues de ce naturel; l'art et le calcul percent dans leurs descriptions trop minutieuses. Celui-ci fait illusion, car ce n'est point l'œil qu'il trompe, c'est l'esprit, et cela à la lettre; son récit de la grande peste a passé plus d'une fois pour vrai, et lord Chatam prenait ses Mémoires d'un Cavalier pour une histoire authentique. Aussi bien il y aspirait. «L'éditeur,» disent les vieilles éditions de Robinson, «croit que ce livre est une vraie histoire de faits. Du reste, on n'y voit aucune apparence de fiction[80].» C'est là tout son talent, et de cette façon ses imperfections lui servent; son manque d'art devient un art profond; ses négligences, ses répétitions, ses longueurs, contribuent à l'illusion; on ne peut pas supposer que tel détail, si petit, si plat, soit inventé; un inventeur l'eût supprimé; il est trop ennuyeux pour qu'on l'ait mis exprès; l'art choisit, embellit, intéresse; ce n'est donc point l'art qui a mis en monceau ce paquet d'accidents ternes et vulgaires, c'est la vérité.

Qu'on lise par exemple, la Relation véritable de l'apparition d'une mistress Veal, le jour d'après sa mort, à une mistress Bargrave, à Cantorbery, le 8 septembre 1705, apparition qui recommande la lecture du Livre des Consolations contre la crainte de la mort, par Drelincourt[81]. Les bouquins de six sous qu'épellent les bonnes femmes tricoteuses ne sont pas plus monotones. Il y a un tel appareil de détails circonstanciés et légalisés, un tel cortége de témoins cités, désignés, contrôlés, confrontés, une si complète apparence de bonne foi bourgeoise et de gros bon sens vulgaire, qu'on prendrait l'auteur pour un brave bonnetier retiré, trop borné pour inventer un conte; nul écrivain soigneux de sa réputation n'eût composé cette fadaise d'almanach. En effet, ce n'est point de sa réputation que de Foe est soigneux; il a d'autres vues en tête; nous ne les devinons pas, nous autres écrivains: c'est que nous ne sommes qu'écrivains. En somme, il veut faire vendre un livre pieux qui ne se vend pas, le livre de Drelincourt, et, par surcroît, confirmer les gens, dans leur foi en persuadant qu'il revient des âmes de l'autre monde. C'est la grande preuve qu'on offre alors aux incrédules; le grave Johnson lui-même tâchera de voir un revenant, et il n'y a point d'événement qui en ce temps-là soit mieux approprié aux croyances de la classe moyenne. Ici comme ailleurs, de Foe, ainsi que Swift, est un homme d'action; l'effet le touche et non le bruit; il compose Robinson pour avertir les impies, comme Swift écrivait la vie du dernier pendu pour faire peur aux voleurs. «Cette histoire, dit la préface, est racontée pour instruire les autres par un exemple, et aussi pour justifier et honorer la sagesse de la Providence.» Dans ce monde positif et religieux, parmi ces bourgeois politiques et puritains, la pratique est de telle importance qu'elle réduit l'art à n'être que son instrument.

Jamais l'art ne fut l'instrument d'une œuvre plus morale et plus anglaise. Robinson est bien de sa race et peut l'instruire encore aujourd'hui. Il a cette force de volonté, cette fougue intérieure, ces sourdes fermentations d'imagination violente qui jadis faisaient les rois de la mer, et qui aujourd'hui font les émigrants et les squatters. Les malheurs de ses deux frères, les larmes de ses proches, les conseils de ses amis, les remontrances de sa raison, les remords de sa conscience ont beau le retenir: «il y a une inclination fatale dans sa nature;» sa tête a travaillé, il faut qu'il aille à la mer. En vain, à la première tempête, le repentir le prend: il noie dans le vin ces «accès» de conscience. En vain un naufrage et le voisinage de la mort l'avertissent, il s'endurcit et s'obstine. En vain la captivité chez les Maures et la possession d'une plantation fructueuse lui conseillent le repos: l'instinct indomptable se réveille; «il est né pour être son propre destructeur,» et il se rembarque. Le vaisseau périt, il est jeté seul dans une île déserte; c'est alors que l'énergie native trouve son canal et son emploi; il faut que, comme ses descendants les pionniers d'Australie et d'Amérique, il refasse et reconquière une à une les inventions et les acquisitions de l'industrie humaine: une à une, il les reconquiert et les refait. Rien n'enraye son effort; ni la possession ni la lassitude. «J'avais maintenant, dit-il, après avoir fait et chargé onze radeaux en treize jours, le plus gros magasin d'objets de toute sorte qui eût jamais été amassé, je crois, pour un seul homme; mais je n'étais point encore satisfait; car tant que le navire était debout dans cette posture, il me semblait que je devais en tirer tout ce que je pourrais. Et véritablement je crois que si le temps calme eût continué, j'aurais emporté tout le navire pièce à pièce[82].» À ses yeux, le travail est chose naturelle. Quand, pour se barricader, il va couper dans les bois des pieux qu'il enfonce, et dont chacun lui coûte un jour de peine, il remarque que «cet ouvrage était très-laborieux et très-ennuyeux; mais quel besoin avais-je de considérer si une chose que je faisais était ennuyeuse ou non, puisque j'avais assez de temps pour la faire, et que je n'avais point d'autre occupation?... Mon temps et mon travail étaient de peu de valeur, et ainsi ils étaient aussi bien employés d'une façon que de l'autre[83].» L'application et la fatigue de la tête et des bras occupent ce trop-plein d'activité et de forces; il faut que cette meule trouve du grain à moudre, sans quoi, tournant dans le vide, elle s'userait elle-même. Il travaille donc tous les jours et tout le jour, à la fois charpentier, rameur, portefaix, chasseur, laboureur, potier, tailleur, laitière, vannier, émouleur, boulanger, invincible aux difficultés, aux mécomptes, au temps, à la peine. N'ayant qu'une hache et un rabot, il lui faut quarante-deux jours pour faire une planche. Il emploie deux mois à fabriquer ses deux premières jarres; il met cinq mois à construire son premier canot; ensuite, «par une quantité prodigieuse de travail,» il aplanit le terrain depuis son chantier jusqu'à la mer; puis, ne pouvant amener son canot jusqu'à la mer, il tente d'amener la mer jusqu'à son canot, et commence à creuser un canal; enfin, calculant qu'il lui faudrait dix ou douze ans pour achever l'œuvre, il construit à un autre endroit un autre canot, avec un autre canal long d'un demi-mille, profond de quatre pieds, large de six. Il y met deux ans, «J'avais appris à ne désespérer d'aucune chose. Dès que je vis celle-là praticable, je ne l'abandonnai plus.» Toujours reviennent ces fortes paroles d'indomptable patience[84]. Cette dure race est taillée pour le travail, comme ses moutons pour la boucherie et ses chevaux pour la course. On entend encore aujourd'hui ses vaillants coups de hache et de pioche dans les claims de Melbourne et dans les log-houses du Lac Salé. La raison de leur succès est la même là-bas qu'ici: ils font tout avec calcul et méthode; ils raisonnent leur acharnement; c'est un torrent qu'ils canalisent. Robinson ne procède que chiffres en main et toutes réflexions faites. Quand il cherche un emplacement pour sa tente, il numérote les quatre conditions que l'endroit doit réunir. Quand il veut se retirer du désespoir, il dresse impartialement, «comme un comptable,» le tableau de ses biens et de ses maux, et le divise en deux colonnes, actif et passif, article contre article, en sorte que la balance est à son profit. Son courage n'est que l'ouvrier de son bon sens. «En examinant, dit-il, et en mesurant chaque chose selon la raison, et en portant sur les choses le jugement le plus rationnel possible, tout homme avec le temps peut se rendre maître de tout art mécanique. Je n'avais jamais manié un outil de ma vie, et cependant avec le temps, par le travail, l'application, les expédients, je vis enfin que je ne manquerais de rien que je n'eusse pu faire, surtout si j'avais eu des outils; même sans outils, je fis quantité de choses[85].» Il y a un plaisir sérieux et profond dans cette pénible réussite et dans cette acquisition personnelle. Le squatter, comme Robinson, se réjouit des objets non-seulement parce qu'ils lui sont utiles, mais parce qu'ils sont son œuvre. Il se sent homme en retrouvant partout autour de lui la marque de son labeur et de sa pensée; il est satisfait «de voir toutes les choses si prêtes sous sa main, et tous ses biens en si bon ordre, et son magasin d'objets nécessaires si grand[86].» Il rentre volontiers chez lui, parce qu'il y est maître et auteur de toutes les commodités qu'il y rencontre; il y dîne gravement «et en roi.»