Il semble que ce genre de talent soit fait pour les vers de société. Il est factice, et les mœurs de la société sont factices. Dire des galanteries, badiner avec les dames, parler élégamment de leur chocolat ou de leur éventail, railler les sots, juger la dernière tragédie, manier la fadeur ou l'épigramme, c'est là, ce semble, l'emploi naturel d'un esprit comme celui-ci, peu passionné, très-vaniteux, passé maître en fait de style, et qui soigne ses vers comme un petit-maître soigne son habit. Pope à écrit la Boucle de cheveux enlevée et la Sottisiade; ses contemporains s'extasièrent sur la grâce de son badinage comme sur la justesse de sa moquerie, et jugèrent qu'il avait surpassé le Lutrin et les Satires de Boileau.

Cela peut bien être; en tout cas, l'éloge serait médiocre. Il y a ordinairement deux sortes de vers dans Boileau, disait un homme d'esprit[168]; les plus nombreux qui semblent d'un bon élève de troisième, les moins nombreux qui semblent d'un bon élève de rhétorique. Boileau fait le second vers avant le premier; c'est pourquoi, une fois sur quatre, le premier vers chez lui ne sert qu'à boucher un trou. Sans doute Pope avait le mécanisme plus brillant et plus agile; mais cette habileté de main ne suffit pas pour faire un poëte, même un poëte de boudoir. Là comme ailleurs, il faut des passions vraies, ou du moins des goûts vrais. Quand on veut peindre les jolis riens de la conversation et du monde, il est à propos de les aimer. On ne peint bien que ce que l'on aime[169]. Est-ce qu'il n'y a pas des grâces charmantes dans le babil et la frivolité d'une jolie femme? Des peintres comme Watteau ont passé leur vie à s'en régaler. Une boucle de cheveux que l'on relève, un bras mignon qui sort d'un flot de dentelles, une taille penchée qui fait chatoyer les plis lustrés de la jupe, et le fin sourire demi-engageant, demi-moqueur de la bouche mutine, en voilà assez pour ravir un artiste. Certainement il sera sensible à la toilette, sensible autant que la dame elle-même, et ne la grondera jamais de passer trois heures à son miroir; il y a de la poésie dans l'élégance. Il en jouit comme d'un tableau; il jouit des raffinements de la vie mondaine, des grandes lignes tranquilles de ce haut salon lambrissé, du doux reflet des longues glaces et des porcelaines luisantes, de la gaieté nonchalante des petits Amours sculptés qui s'embrassent au-dessus de la cheminée, du son argentin de ces voix flûtées qui autour de la table à thé gazouillent des médisances. Pope n'en jouit pas ou n'en jouit guère; il reste satirique et Anglais au milieu de ce luxe aimable importé de France. Il a beau être le plus mondain de ces poëtes, il ne l'est pas assez; la société qui l'entoure ne l'est pas davantage. Lady Wortley Montagu, qui dans son temps fut la fleur des pois, et que l'on compare à Mme de Sévigné, a l'esprit si sérieux, le style si décidé, le jugement si précis et le sarcasme si âpre, qu'on la prendrait pour un homme. En somme, les Anglais, même lord Chesterfield et Horace Walpole, n'ont jamais attrapé le véritable ton des salons. Pope est comme eux; sa voix détonne et tout d'un coup devient mordante. À chaque instant une moquerie dure efface les gracieuses images qu'il commençait à éveiller. Prenez l'ensemble du poëme; c'est une bouffonnerie en style noble; lord Petre a coupé une boucle dans les cheveux d'une beauté à la mode, mistress Arabella Fermor; il s'agit de faire de cette bagatelle une épopée, avec les invocations, les apostrophes, l'intervention des êtres surnaturels et le reste des machines poétiques; la solennité du style contraste avec la petitesse des événements; on rit de ces tracasseries, comme d'une querelle d'insectes. Il en a toujours été ainsi dans ce pays: quand ils représentent la vie du monde, c'est avec une complaisance extérieure et officielle; au fond de leur admiration, il y a du mépris. Leurs fadeurs cachent une restriction mentale; en observant bien, vous verriez qu'ils regardent une jolie femme parée et coquette comme une poupée rose, bonne pour amuser les gens une demi-heure par son clinquant. Pope dédie son poëme à mistress Arabella Fermor avec toutes sortes de révérences; la vérité est qu'il n'est pas poli; une Française lui eût renvoyé son livre en lui conseillant d'apprendre à vivre; pour un éloge de sa beauté, elle y eût trouvé dix sarcasmes contre sa frivolité. Est-ce qu'il est bien agréable de s'entendre dire: «Vous avez les plus beaux yeux du monde, mais vous vivez de fadaises?» C'est pourtant à cela que se réduit tout son hommage[170]. Son emphase complimenteuse, sa déclaration que la boucle de cheveux est placée au ciel parmi les astres, tout son attirail de phrases n'est qu'une parade de galanterie qui laisse percer l'indélicatesse et la grossièreté. «Perdra-t-elle son cœur ou son collier au bal, fera-t-elle un accroc à son honneur ou à sa robe[171]?» Il n'y a pas un Français du dix-huitième siècle qui eût imaginé une gracieuseté semblable. Tout au plus cet ours de Rousseau, ancien laquais et Génevois moraliste, eût lancé ce coup de boutoir. En Angleterre, on ne le trouvait point trop rude. Mistress Arabella Fermor fut si contente du poëme, qu'elle en répandit des copies. Évidemment, elle n'était pas difficile; c'est qu'elle en avait entendu bien d'autres. Si vous lisez dans Swift la copie littérale d'une conversation à la mode, vous verrez qu'une femme à la mode dans ce temps-là pouvait souffrir beaucoup de choses sans se fâcher.

Mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ce badinage, pour nous du moins, n'est point du tout badin. La légèreté, la gaieté en sont à cent lieues. Dorat, Gresset en auraient été stupéfaits et scandalisés. Nous restons froids devant ses plus brillantes réussites. Tout au plus de temps en temps un bon coup de fouet nous réveille; mais ce n'est pas pour rire. Ces caricatures nous semblent étranges, mais ne nous amusent pas. Cet esprit n'est pas de l'esprit; tout y est calculé, combiné, artificieusement préparé; on attend un pétillement d'éclairs, et au dernier instant le coup rate. Par exemple, sir Petre, voulant se rendre les dieux propices, «bâtit un autel à l'Amour avec douze vastes romans français proprement dorés sur tranche, pose dessus trois jarretières, une demi-paire de gants, et tous les trophées de ses anciennes amours; puis, avec un tendre billet doux il allume le feu et ajoute trois soupirs amoureux pour attiser la flamme[172].» Nous demeurons désappointés, nous ne devinons pas ce que cette description a de comique. Nous continuons par conscience, et, dans la peinture de la Mélancolie et de son palais, nous trouvons des figures bien autrement étranges: «une jarre qui soupire, un pâté d'oie qui parle, des hommes qui, travaillés par l'imagination, se disent en mal d'enfant, des filles qui se croient changées en bouteilles et demandent à grands cris un bouchon[173].» Nous nous disons alors que nous sommes en Chine; qu'à une si grande distance de Paris et de Voltaire il ne faut s'étonner de rien, que ces gens ont d'autres oreilles que les nôtres, et qu'à Pékin un mandarin goûte avec délices un concert de chaudrons. Nous comprenons enfin que, même en cet âge correct et dans cette poésie artificielle, l'antique imagination subsiste; qu'elle se nourrit, comme autrefois, de bizarreries et de contrastes, que le goût, en dépit de toutes les cultures, ne réussira jamais à s'acclimater chez elle, que les disparates, au lieu de la choquer, la réjouissent, qu'elle est insensible à nos douceurs et à nos finesses; qu'elle a besoin de voir passer devant elle une suite de figures expressives, inattendues et grimaçantes, qu'elle préfère ce rude carnaval à nos insinuations délicates, que Pope est de son pays en dépit de sa politesse classique et de ses élégances voulues, et que sa fantaisie désagréable et vigoureuse est parente de celle de Swift.

À présent nous sommes préparés, et nous pouvons entrer dans son second poëme, la Dunciade; il faut beaucoup d'empire sur soi pour ne pas jeter par terre ce chef-d'œuvre comme insipide et même dégoûtant. Rarement on a dépensé plus de talent pour produire plus d'ennui. Pope veut se venger de ses ennemis littéraires, et chante la Sottise, auguste déesse de la littérature, «fille du Chaos et de la Nuit éternelle, lourde comme son père, grave comme sa mère,» reine des auteurs affamés, et qui choisit Théobald pour son fils et pour son favori. Le voilà roi, et pour célébrer son avénement, elle institue des jeux à la manière antique; d'abord la course des libraires qui se disputent la possession d'un poëte, puis le combat des écrivains qui braient et sautent dans la boue à qui mieux mieux, enfin la lutte des critiques qui doivent subir la lecture de deux in-folio sans dormir. Étranges parodies, n'est-ce pas? et certes bien peu piquantes. Qui n'a pas les oreilles rebattues de ces allégories usées, l'ennui, les pavots, les brouillards et le sommeil? Que serait-ce si j'entrais dans le détail, si je décrivais la poëtesse proposée en prix, «avec ses yeux de bœuf et ses mamelles de vache,» si je racontais les sauts des poëtes qui barbottent dans Fleet-Ditch, le plus ignoble égout de la ville, si je traduisais jusqu'au bout les vers extraordinaires où «les nymphes de la fange, charmées de la mine du plongeur l'attirent sur leur cœur, où la jeune Lutetia plus douce que le duvet, Nigrina la noire, et.... se disputent son amour dans les palais de jais de leurs bas-fonds[174].» Il faut s'arrêter; il y a tel passage, par exemple la chute de Curl, que Swift seul eût semblé capable d'écrire; encore on l'excuserait dans Swift; l'extrémité du désespoir, la rage de la misanthropie, le voisinage de la folie ont pu le porter à de tels excès. Mais Pope, qui vit tranquille et admiré dans sa villa, et qui n'est poussé que par des rancunes littéraires! Il n'a donc point de nerfs! Comment de gaieté de cœur un poëte a-t-il pu traîner son talent parmi de telles images, et contraindre ses vers si ingénieusement tissés à recevoir ces immondices? Figurez-vous une jolie corbeille de salon, qui devrait ne renfermer que des fleurs et des broderies, et qu'on envoie à la cuisine pour en faire un panier d'ordures. En effet, toutes les ordures de la vie littéraire y sont; et Dieu sait ce qu'elle était alors! La bohème en aucun siècle ne fut si mendiante et plus vile: pauvres diables comme Richard Savage, qui couchait l'hiver à la belle étoile sur les cendres d'une vitrerie, vivait d'une dédicace, connaissait la prison, dînait rarement, et buvait aux dépens de ses amis; pamphlétaires comme Tuchtin, le dos écorché par les verges; faussaire comme Ward, exposés au pilori et criblés d'œufs et de pommes pourries; courtisanes comme Élisa Haywood, célèbres par l'impudence de leurs confessions publiques; journalistes vendus, diffamateurs à gages, marchands de scandale et d'injures, demi-filous, viveurs parfaits, et toute cette vermine littéraire qui hantait les tripots, les maisons de filles, les caveaux à gin, et au signal d'un libraire mordait les honnêtes gens pour un écu. Ces vilenies, les chemises sales, l'habit crasseux, vieux de six ans, le poudding rance et le reste sont dans Pope comme dans Hogarth, avec une crudité et une précision anglaises. Voilà leur défaut: ils sont réalistes, même avec la perruque classique; ils ne déguisent pas le laid et l'ignoble; ils les marquent avec leurs contours exacts et leurs arêtes tranchantes; ils ne les enveloppent pas du beau manteau des idées générales; ils ne les couvrent pas sous les jolis sous-entendus de société. C'est pour cela que leurs satires sont si âpres. Pope ne fustige pas les sots, il les assomme; son poëme est vraiment dur et méchant; il l'est tant qu'il en est maladroit; pour ajouter au supplice des imbéciles, il remonte au déluge, il écrit des tirades d'histoire, il représente tout au long le règne passé, présent et futur de la sottise, la bibliothèque d'Alexandrie brûlée par Omar, les lettres éteintes par l'invasion des barbares et par la superstition du moyen âge, l'empire de la niaiserie qui s'étend et va envahir l'Angleterre. Quels pavés pour écraser des mouches! «La Vérité craintive s'enfuit dans son ancienne caverne, menacée par des montagnes de casuistique entassées sur sa tête. La Philosophie, qui jadis ne s'appuyait que sur le ciel, se rabat sur les causes secondes et disparaît; la Religion rougissante voile son feu sacré, et la Moralité, sans s'en douter, s'éteint; la vertu publique, la vertu privée n'osent plus jeter de flammes; il n'y a plus d'étincelle humaine, il n'y a plus d'éclair divin. Ô Chaos! voilà que tu rétablis ton funeste empire; la lumière meurt devant ta parole mortelle; ta main, grand anarque, laisse tomber le rideau, et l'obscurité universelle ensevelit le monde[175].» Tapage final, cymbales et trombones, pétarades et feux d'artifice. Pour moi, de cet opéra célèbre, je n'emporte que le souvenir d'un charivari. Involontairement, j'ai compté les lampions, je connais les machines, j'ai touché la laborieuse mise en scène des apparitions et des allégories. Je laisse là l'enlumineur, le machiniste, l'entrepreneur d'effets littéraires, et je vais chercher le poëte ailleurs.

IV

Il y a pourtant un poëte dans Pope, et, pour le découvrir, il n'y a qu'à le lire par petits morceaux; si l'ensemble est d'ordinaire ennuyeux ou choquant, le détail est admirable. Il en est ainsi à la fin de tous les âges littéraires. Pline le Jeune et Sénèque, si affectés et si tendus, sont charmants par parcelles: chacune de leurs phrases prise à part est un chef-d'œuvre; chaque vers dans Pope est un chef-d'œuvre s'il est pris à part. À ce moment, et après cent ans de culture, il n'y a aucun mouvement, aucun objet, aucune action qu'on ne sache décrire. Chaque aspect de la nature est noté: un lever de soleil, un paysage renversé dans l'eau[176], un coup de vent sur les feuilles, et le reste; demandez à Pope de peindre en vers une anguille, une perche ou une truite; il a sous la main la phrase parfaite; vous extrairiez chez lui de quoi remplir un Gradus. Il a le trait si juste, que du premier coup vous croiriez voir les choses; il a l'expression si abondante, que votre imagination, fût-elle obtuse, finira par les voir. Il marque tout dans le vol du faisan, le frou-frou de son essor, «ses teintes lustrées, changeantes,—sa crête de pourpre, ses yeux cerclés d'écarlate,—le vert si vif que déploie son plumage luisant,—ses ailes peintes, sa poitrine où l'or flamboie[177].» Il a la plus riche provision de mots brillants pour peindre les sylphes qui voltigent autour de son héroïne, «lumineux escadrons dont les chuchotements aériens semblent le bruissement des zéphyrs,—et qui, ouvrant au soleil leurs ailes d'insectes,—voguent sur la brise ou s'enfoncent dans des nuages d'or;—formes transparentes dont la finesse échappe à la vue des mortels,—corps fluides à demi dissous dans la lumière,—vêtements éthérés qui flottent abandonnés au vent,—légers tissus, voiles étincelants, formés des fils de la rosée,—trempés dans les plus riches teintes du ciel,—où la lumière se joue en nuances qui se mêlent,—où chaque rayon jette des couleurs passagères,—couleurs nouvelles qui changent à chaque mouvement de leurs ailes[178].» Sans doute ce ne sont point là les sylphes de Shakspeare; mais à côté d'une rose naturelle et vivante, on peut encore voir avec plaisir une fleur en diamants, comme il en sort des mains d'un joaillier, chef-d'œuvre d'art et de patience, dont les facettes font chatoyer la lumière et jettent une pluie d'étincelles sur le feuillage de filigrane qui les soutient. Vingt fois, dans un poëme de Pope, on s'arrête pour regarder avec étonnement quelqu'une de ces parures littéraires. Il sent si bien son talent qu'il en abuse; il se plaît aux tours de force. Quoi de plus plat qu'une partie de cartes, et de plus rebelle à la poésie que la dame de pique ou le roi de cœur? et pourtant, par gageure sans doute, il a raconté dans la Boucle de cheveux une partie d'hombre; on la suit, on l'entend, on reconnaît les costumes, «les quatre rois, majestés révérées, avec leurs favoris blancs et leurs barbes fourchues, les quatre belles dames dont les mains portent une fleur, emblème expressif de leur aimable puissance, les quatre valets en robes retroussées, troupe fidèle, une toque sur la tête, une hallebarde à la main, puis les quatre armées bigarrées, brillant cortége, rangées en bataille sur la plaine de velours vert[179].» On voit les atouts, les coupes, les levées, puis un instant après le café, la porcelaine, les cuillers, l'esprit de feu (entendez l'alcool); ce sont déjà les procédés et les périphrases de Delille. Vous savez que les célèbres vers où Delille pratique et peint du même coup l'harmonie imitative sont traduits de Pope[180]. C'est là de la poésie expirante, mais c'est encore de la poésie; un bijou de console est une œuvre d'art inférieur, mais pourtant une œuvre d'art.

Avec le talent descriptif, il a le talent oratoire. Cet art, qui est le propre de l'âge classique, est celui d'exprimer les idées générales moyennes. Pendant cent cinquante ans, les hommes dans les deux pays pensants, la France et l'Angleterre, y ont employé toute leur étude. Ils ont saisi ces vérités universelles et limitées qui, étant situées entre les hautes abstractions philosophiques et les petits détails sensibles, sont la matière de l'éloquence et de la rhétorique, et forment ce que nous appelons aujourd'hui les lieux communs. Ils les ont rangées en compartiments; ils les ont développées avec méthode; ils les ont rendues sensibles par des groupements et des symétries; ils les ont ordonnées en processions régulières qui, dignement, magistralement, s'avancent avec discipline et en corps. L'ascendant de cette raison oratoire est devenu si grand, qu'il s'est imposé à la poésie elle-même. Buffon finit par dire, pour louer des vers, qu'ils sont beaux comme de la belle prose. En effet, la poésie devient à ce moment une prose plus étudiée que l'on soumet à la rime. Elle n'est qu'une sorte de conversation supérieure et de discours plus choisi. Elle se trouve impuissante quand il faut peindre ou mettre en scène une action, quand il s'agit de voir et de faire voir des passions vivantes, de grandes émotions vraies, des hommes de chair et de sang; elle n'aboutit qu'à des épopées de collége comme la Henriade, à des odes et des tragédies glacées comme celles de Voltaire et de Jean-Baptiste Rousseau, comme celles d'Addison, de Thompson, de Johnson et du reste. Elle les compose de dissertations, parce qu'elle n'est plus capable que de dissertations. C'est là désormais qu'elle règne, et son œuvre finale est le poëme didactique qui est une dissertation mise en vers. Pope y triomphe, et les plus parfaits de ses poëmes sont ceux qui se composent de préceptes et de raisonnements. L'artifice n'y est point aussi choquant qu'ailleurs; un poëme, je me trompe, un traité comme le sien sur la critique, sur l'homme et le gouvernement de la Providence, sur le ressort premier du caractère des hommes, a le droit d'être écrit avec réflexion; c'est une étude, et presque un morceau de science; on peut, on doit même en peser tous les mots, en vérifier toutes les liaisons; l'art et l'attention n'y sont pas superflus, mais nécessaires; il s'agit de préceptes exacts et de raisonnements serrés. En cela, Pope est incomparable. Je ne crois pas qu'il y ait au monde une prose versifiée égale à la sienne: celle de Boileau n'en approche pas. Ce n'est pas que les idées y soient très-dignes d'attention: nous les avons usées, elles ne nous intéressent plus. L'Essai sur la critique ressemble aux Épîtres et à l'Art poétique de Boileau, excellents ouvrages qui ne sont plus lus que dans les classes. C'est une collection de bons préceptes bien sages dont le seul défaut est d'être trop vrais. Dire que le bon goût est rare, qu'il faut réfléchir et s'instruire avant de décider, que les règles de l'art sont tirées de la nature, que l'orgueil, l'ignorance, le préjugé, la partialité, l'envie pervertissent notre jugement, qu'un critique doit être sincère, modeste, poli, bienveillant, toutes ces vérités pouvaient alors être des découvertes, aujourd'hui point. Je suppose que sous Pope, Dryden et Boileau, les hommes avaient surtout besoin de mettre leurs idées en ordre, et de les voir bien claires en des phrases bien nettes. Aujourd'hui que ce besoin est satisfait, il a disparu: ce sont des idées qu'on demande, et non des arrangements d'idées; le casier est fabriqué; remplissez les cases. Pope s'est efforcé de le faire une fois dans l'Essai sur l'Homme, qui est une sorte de Vicaire savoyard, moins original que l'autre. Il y montre que Dieu a fait tout pour le mieux, que l'homme est borné et ne doit pas juger Dieu, que nos passions et nos imperfections servent au bien général et aux desseins de la Providence, que le bonheur est dans la vertu et dans la soumission aux volontés divines. Vous reconnaissez là une espèce de déisme et d'optimisme, comme il y en avait beaucoup alors, empruntés, comme ceux de Rousseau, à la théodicée de Leibnitz, mais tempérés, effacés et arrangés à l'usage des honnêtes gens. La conception n'est pas bien haute: ce Dieu écourté, qui fait son apparition au commencement du dix-huitième siècle, n'est qu'un résidu; la religion éteinte, il est resté au fond du creuset, et les raisonneurs du temps, n'ayant point d'invention métaphysique, l'ont gardé dans leur système pour boucher un trou. En cet état et à cet endroit il ressemble au vers classique. Il représente bien, on le comprend sans difficulté, il est dépourvu d'efficacité, il est l'œuvre de la froide raison raisonnante, et laisse fort tranquilles les gens qui s'occupent de lui; à tous ces titres il est parent de l'alexandrin. Cette pauvre conception est d'autant plus pauvre chez Pope qu'elle ne lui appartient pas; car il n'est philosophe que par rencontre et pour trouver des matières de poëme. Trois ou quatre systèmes, déformés et amoindris, se sont amalgamés dans son œuvre. Il se vante «de les avoir tempérés» l'un par l'autre, et d'avoir «navigué contre les extrêmes.» La vérité est qu'il ne les a point entendus, et qu'il mêle à chaque pas des idées disparates. Il y a tel passage où, pour obtenir un effet de style, il devient panthéiste; par-dessus tout il se guinde et prend le ton rogue, impératif d'un jeune docteur. Je ne trouve d'invention personnelle que dans ses épîtres sur les Caractères. Il y a là une théorie de la passion dominante qui vaut la peine d'être lue; en somme, il a été assez loin, plus loin que Boileau par exemple, dans la connaissance de l'homme. La psychologie est indigène en Angleterre, on l'y rencontre partout, même dans les esprits les moins créateurs. Elle suscite le roman, elle dépossède la philosophie, elle produit l'essai, elle entre dans les gazettes, elle remplit la littérature courante, comme ces plantes nationales qui pullulent sur tous les terrains.

Mais si les idées sont médiocres, l'art de les exprimer est véritablement merveilleux; merveilleux est le mot. «J'ai employé les vers, dit-il, plutôt que la prose, parce que je trouvais que je pouvais exprimer les idées plus brièvement en vers qu'en prose.» En effet, ici tous les mots portent; il faut lire chaque passage lentement; chaque épithète est un résumé; on n'a jamais écrit d'un style plus serré; et d'autre part, on n'a jamais plus habilement travaillé à faire entrer les formules philosophiques dans le courant de la conversation mondaine. Ses préceptes sont devenus proverbes. J'ouvre au hasard, et je tombe sur le début du second livre; un orateur, un écrivain de l'école de Buffon serait ravi d'admiration en voyant tant de trésors littéraires amassés dans un si petit espace. Il faut bien que le lecteur se résigne à lire un peu d'anglais, s'il veut les compter:

Know then thyself, presume not God to scan.
The proper study of mankind is man.
Plac'd on this isthmus of a middle state,
A being darkly wise, and rudely great:
With too much knowledge for the sceptic side,
With too much weakness for the stoic's pride,
He hangs between; in doubt to act or rest;
In doubt to deem himself a God or beast,
In doubt his mind or body to prefer;
Born but to die, and reas'ning but to err;
Alike in ignorance, his reason such,
Whether he thinks too little or too much:
Chaos of thought and passion, all confus'd,
Still by himself abused or disabus'd;
Created half to rise, and half to fall;
Great lord of all things, yet a prey to all.
Sole judge of truth, in endless error hurl'd,
The glory, jest, and riddle of the world.

Le premier vers résume tout le livre précédent, et le second résume tout le livre présent; c'est une sorte d'escalier qui conduit d'un temple à un temple, régulièrement composé de marches symétriques et si habilement placées, que de la première on aperçoit d'un coup d'œil tout l'édifice qu'on quitte, et que de la seconde on aperçoit d'un coup d'œil tout l'édifice qu'on va visiter. Vit-on jamais une plus belle entrée et plus conforme aux règles qui ordonnent de lier les idées, de les rappeler quand on les a déjà développées, de les annoncer quand on ne les a pas développées encore? Mais ce n'est pas assez. Après cette courte annonce qui avertit qu'on va traiter de la nature humaine, il faut une annonce plus longue et qui peigne d'avance avec le plus d'éclat possible cette nature humaine dont on va traiter. C'est là proprement l'exorde oratoire, pareil à ceux que Bossuet met au commencement de ses oraisons funèbres, sorte de portique luxueux qui reçoit les auditeurs à leur entrée et les prépare aux magnificences du temple. Deux à deux, les antithèses se suivent comme des rangées de colonnes; il y en a treize couples qui forment enfilade, et la dernière s'élève au-dessus du reste par un mot qui fait centre et relie tout. Sous une autre main, cette prolongation de la même figure deviendrait fastidieuse; chez Pope, elle intéresse, tant il y a de variété dans la disposition et dans les ornements. Tantôt l'antithèse est comprise dans un seul vers, tantôt elle en occupe deux; tantôt elle est dans les substantifs, tantôt dans les adjectifs et dans les verbes; tantôt elle n'est que dans les idées, tantôt elle pénètre jusque dans le son et la position des mots. En vain on la voit reparaître; on ne s'en lasse pas, parce que chaque fois elle ajoute quelque chose à notre idée, et nous montre l'objet sous un nouveau jour. Cet objet lui-même a beau être abstrait, obscur, déplaisant, contraire à la poésie; le style répand sur lui sa lumière; de nobles images, empruntées aux spectacles simples et grands de la nature, viennent l'illuminer et le décorer. C'est qu'il y a une architecture classique pour les idées comme pour les pierres, amie comme l'autre de la clarté et de la régularité, de la majesté et du calme; comme l'autre, elle a été inventée en Grèce, transmise par Rome à la France, par la France à l'Angleterre, et un peu altérée au passage. De tous les maîtres qui l'ont pratiquée en Angleterre, Pope est le plus savant.