Après tout, y a-t-il autre chose ici qu'une décoration? Voici ces vers si beaux traduits en prose; j'ai beau traduire exactement, de toutes ces beautés il ne reste presque rien:

Connais-toi donc toi-même, et ne te hasarde pas jusqu'à scruter Dieu.—La véritable étude de l'humanité, c'est l'homme.—Placé dans cet isthme de sa condition moyenne,—sage avec des obscurités, grand avec des imperfections,—avec trop de connaissances pour tomber dans le doute du sceptique,—avec trop de faiblesse pour monter jusqu'à l'orgueil du stoïcien,—il est suspendu entre les deux; ne sachant s'il doit agir ou se tenir tranquille,—s'il doit s'estimer un Dieu ou une bête,—s'il doit préférer son esprit ou son corps,—ne naissant que pour mourir, ne raisonnant que pour s'égarer,—sa raison ainsi faite qu'il demeure également dans l'ignorance,—soit qu'il pense trop, soit qu'il pense trop peu,—chaos de pensée et de passion, tout pêle-mêle,—toujours par lui-même abusé ou désabusé,—créé à moitié pour s'élever, à moitié pour tomber,—souverain seigneur et proie de toutes choses,—seul juge de la vérité, précipité dans l'erreur infinie,—la gloire, le jouet et l'énigme du monde.

Le lecteur n'est guère ému, ni moi non plus; il pense involontairement ici au livre de Pascal, et mesure l'étonnante différence qu'il y a entre un versificateur et un homme. Bon résumé, bon morceau, bien travaillé, bien écrit, voilà ce qu'on dit, et rien de plus; évidemment la beauté des vers venait de la difficulté vaincue, des sons choisis, des rhythmes symétriques; c'était tout, et ce n'était guère. Un grand écrivain est un homme qui, ayant des passions, sait le dictionnaire et la grammaire; celui-ci sait à fond le dictionnaire et la grammaire, mais s'en tient là.

Vous direz que ce mérite est mince, et que je ne donne pas envie de lire les vers de Pope. Cela est vrai, du moins je ne conseille pas d'en lire beaucoup. J'ajouterais bien, en manière d'excuse, qu'il y a un genre où il réussit, que son talent descriptif et son talent oratoire rencontrent dans les portraits la matière qui leur convient, qu'en cela il approche souvent de La Bruyère; que plusieurs de ses portraits, ceux d'Addison, de Sporus, de lord Wharton, de la duchesse de Marlborough, sont des médailles dignes d'entrer dans le cabinet de tous les curieux et de rester dans les archives du genre humain; que, lorsqu'il sculpte une de ces figures, les images abréviatives, les alliances de mots inattendues, les contrastes soutenus, multipliés, la concision perpétuelle et extraordinaire, le choc incessant et croissant de tous les coups d'éloquence assénés au même endroit, enfoncent dans la mémoire une empreinte qu'on n'oublie plus. Il vaut mieux renoncer à ces apologies partielles, et avouer franchement qu'en somme ce grand poëte, la gloire de son siècle, est ennuyeux; il est ennuyeux pour le nôtre. «Une femme de quarante ans, disait Stendhal, n'est jolie que pour ceux qui l'ont aimée dans leur jeunesse.» La pauvre muse dont il s'agit n'a pas quarante ans pour nous; elle en a cent quarante. Rappelons-nous, quand nous voulons la juger équitablement, le temps où nous faisions des vers français qui ressemblaient à nos vers latins. Le goût s'est transformé depuis un siècle; c'est que l'esprit humain a fait volte-face; avec le point de vue la perspective a changé; il faut tenir compte de ce déplacement. Aujourd'hui nous demandons des idées neuves et des sentiments nus; nous ne nous soucions plus du vêtement, nous voulons la chose; exordes, transitions, curiosités de style, élégances d'expression, toute la garde-robe littéraire s'en va à la friperie; nous n'en gardons que l'indispensable; ce n'est plus de l'ornement que nous nous inquiétons, c'est de la vérité. Les hommes de l'autre siècle étaient tout autres. On le vit bien le jour où Pope traduisit l'Iliade: c'était l'Iliade écrite dans le style de la Henriade; à cause de ce travestissement, le public l'admira. Il ne l'eût point admirée dans la simple robe grecque; il ne consentait à la voir qu'avec de la poudre et des rubans. C'était le costume du temps, il fallait bien l'endosser. «La demande des élégances, dit le brave Samuel Johnson dans son style commercial et académique, était si fort accrue, que la pure nature ne pouvait être supportée plus longtemps.» La bonne compagnie et les lettrés faisaient un petit monde à part, qui s'était formé et raffiné d'après les mœurs et les idées de la France. Ils avaient pris le style correct et noble en même temps que le bon ton et les belles façons. Ils tenaient à ce style comme à leur habit; c'était affaire de convenance ou de cérémonie; il y avait un patron accepté, immuable; on ne pouvait le changer sans indécence ou ridicule; écrire en dehors de la règle, surtout en vers, avec effusion et naturel, c'eût été se présenter dans un salon en pantoufles et en robe de chambre. Leur plaisir, en lisant des vers, était de vérifier si le patron était exactement suivi; l'invention n'était permise que dans les détails; on pouvait ajuster là une dentelle, ici un galon; mais on était tenu de conserver scrupuleusement la forme officielle, de brosser le tout avec minutie, et de ne paraître jamais qu'avec des dorures neuves et du drap lustré. L'attention ne se portait plus que sur les raffinements; une broderie plus ouvragée, un velours plus éclatant, une plume plus gracieusement posée, c'est à cela que se réduisaient les audaces et les tentatives; la moindre incorrection, la disparate la plus légère eût choqué les yeux; on perfectionnait l'infiniment petit. Les lettrés faisaient comme ces coquettes pour qui les superbes déesses de Michel-Ange et de Rubens ne sont que des vachères, mais qui poussent un petit cri de plaisir à l'aspect d'un ruban à vingt francs l'aune. Une coupe de vers, un rejet, une métaphore les ravissait, et c'était là tout ce qui pouvait les ravir encore. Ils allaient ainsi chaque jour brodant, pomponnant, étriquant le brillant habit classique, jusqu'à ce qu'enfin l'esprit humain, gêné, le déchira, le jeta, et se mit à courir. Maintenant qu'il est à terre, les critiques le ramassent, le pendent à la vue de tous dans leur musée de curiosités antiques, le secouent et tâchent de conjecturer d'après lui les sentiments des beaux seigneurs et des beaux parleurs qui le portaient.

V

Ce n'est pas tout d'avoir un bel habit, solidement cousu et à la mode; il faut encore pouvoir entrer commodément dans son habit. Lorsqu'on passe en revue toute la file des poëtes anglais du dix-huitième siècle, on s'aperçoit qu'ils n'entrent pas commodément dans l'habit classique. Ce justaucorps doré, si bien fait pour un Français, ne convient qu'à peu près à leur taille; de temps en temps un mouvement trop fort, incongru, le découd aux manches, et ailleurs. Voici, par exemple, Mathew Prior; au premier regard il semble qu'il ait toutes les qualités requises pour le bien porter: il a été ambassadeur en France, il écrit de jolis impromptus français; il tourne aisément de petits poëmes badins sur un dîner, sur une dame; il est galant, homme de société, aimable conteur, épicurien, sceptique même, à la façon des courtisans de Charles II, c'est-à-dire jusques et y compris la coquinerie politique; bref, c'est un mondain accompli dans son genre, ayant le style correct et coulant, maître du vers leste et du vers noble, et qui manie, d'après Bossu et Boileau, les pantins mythologiques. Avec tout cela, nous ne le trouvons ni assez gai ni assez fin. Bolingbroke l'appelle «visage de bois,» têtu, et dit qu'il y a du Hollandais dans sa personne. Ses mœurs se sentent bien fort de celles de Rochester et de toute cette canaille bien vêtue que la Restauration légua à la Révolution. Il prend la première venue, s'enferme plusieurs jours avec elle, boit sec, s'endort, et la laisse s'enfuir avec son argenterie et ses habits. Entre autres souillons assez laides et toujours sales, il finit par garder Élisabeth Cox, si bien qu'il manqua l'épouser: heureusement il mourut à propos. Telles mœurs, tel style. Quand il veut imiter le Hans Carvel de La Fontaine, il l'alourdit, il l'allonge; il ne sait pas être piquant, mais mordant; ses polissonneries ont une crudité cynique; sa moquerie est une satire, et il y a telle de ses poésies, l'avis à un jeune gentilhomme amoureux, où le coup de fouet est un coup d'assommoir. D'autre part, ce n'est pas un viveur ordinaire. De ses deux poëmes principaux, l'un, sur Salomon, paraphrase et met en scène le mot de l'Ecclésiaste: «Tout est vanité.» À ce trait, vous découvrez tout de suite que vous êtes en pays biblique: une pareille idée ne fût point venue alors à un camarade du Régent. Salomon conte ici qu'il a vainement interrogé ses sages, qu'il a été malheureux également par l'amour refusé et par l'amour obtenu, que le pouvoir ne l'a point contenté, et il finit par se remettre aux mains de Dieu. Ce sont là des tristesses et des conclusions anglaises[181]. D'ailleurs, sous la rhétorique et la facture uniforme des vers, on sent de la chaleur et de la passion, on aperçoit de riches peintures, une sorte de magnificence et l'épanchement d'une imagination trop pleine. La sève en ce pays est toujours plus forte que chez nous; leurs sensations sont plus profondes, comme leurs pensées plus originales. Son autre poëme, très-hardi et très-philosophique, contre les vérités et les pédanteries officielles, est une conversation bouffonne sur le siége de l'âme, où Voltaire a pris beaucoup d'idées et beaucoup d'ordures; tout l'arsenal des sceptiques et des matérialistes était bâti et rempli en Angleterre, quand les Français y sont venus; Voltaire n'a fait qu'y choisir, affiler des flèches. Notez encore que ce poëme est tout entier écrit en style de prose, avec un âpre bon sens et une franchise médicale que les plus crues des abominations n'effarouchent pas[182]. Candide et les Oreilles du comte de Chesterfield sont des écrits plus brillants, mais non plus vrais. Somme toute, brutalité, manque de goût, longueurs, perspicacité, passion, il y a quelque chose en cet homme qui ne s'accorde pas avec l'élégance classique. Il va au delà ou ne l'atteint pas.

Ce désaccord va croître, et des yeux attentifs découvrent vite sous l'enveloppe régulière une espèce d'imagination énergique et précise qui la rompra. En ce temps-là vivait Gay, sorte de La Fontaine, aussi voisin de La Fontaine qu'un Anglais peut l'être, c'est-à-dire assez peu, à tout le moins bon et aimable vivant, très-sincère, très-naïf, «singulièrement irréfléchi, né pour être dupé,» et jeune homme jusqu'au bout. Swift disait de lui qu'il n'aurait jamais dû avoir plus de vingt-deux ans. «Simplicité d'enfant, écrivait Pope, esprit d'homme.» Il vivait, comme La Fontaine, aux dépens des grands, voyageait autant qu'il pouvait à leurs frais, perdait son argent dans les spéculations de la mer du Sud, souhaitait une place à la cour, écrivait des fables pleines d'humanité pour former le cœur du duc de Cumberland[183], finissait par s'établir en parasite aimé, en poëte domestique, chez le duc et la duchesse de Queensbury. De sérieux, fort peu; de scrupule et de tenue, pas davantage. «C'est mon triste destin, disait-il, que je ne peux rien obtenir de la cour, que j'écrive contre elle ou pour elle.» Et il faisait mettre sur son tombeau: «La vie est une plaisanterie; je l'avais bien pensé autrefois, mais à présent je le sais.» C'est ce rieur insouciant qui, pour se venger du ministère, fit l'Opéra du Gueux, la plus féroce et la plus fangeuse des caricatures. En cette cour on égorge les gens pour les égratigner; les innocents manient le couteau comme les autres. Il était rieur pourtant, mais à sa manière, ou plutôt à la manière de son pays. Voyant «certains jeunes gens d'une délicatesse insipide,» Ambroise Philips par exemple, qui écrivait des pastorales élégantes et tendres, dans le goût de notre Fontenelle, il s'amusa à les contrefaire et à les contredire, et, dans la Semaine du Berger, fit entrer les mœurs réelles dans le mètre et dans la forme de la poésie d'apparat. «Courtois lecteur, dit-il dans sa préface, tu trouveras mes bergères occupées, non pas à souffler dans des chalumeaux, mais à lier les gerbes, à traire les vaches, ou à ramener les porcs à leur auge; mon berger ne dort point sous des myrtes, mais sous une haie; il ne veille pas diligemment à préserver son troupeau des loups, car il n'y en a point[184].» Figurez-vous un pâtre de Théocrite ou de Virgile à qui l'on met de force les souliers ferrés et l'attirail d'un vacher du Devonshire; ce sera un grotesque qui nous divertira par le contraste de sa personne et de ses habits. De même ici la Magicienne, le Combat des Bergers, toutes sortes d'églogues antiques sont travesties à la moderne. Écoutez ce chant du premier berger: «Les poireaux sont chers au Gallois, le beurre au Hollandais,—la pomme de terre est le mets du berger irlandais.—L'Écossais broie l'avoine pour son festin,—les raves douces sont la nourriture de ma maîtresse.—Tant qu'elle aimera les raves, je mépriserai le beurre.—Ni les poireaux, ni le gruau d'avoine, ni les pommes de terre ne toucheront mon cœur[185].» L'autre berger répond dans le même mètre, et le duo chemine, couplet par couplet, à l'antique, mais cette fois parmi les navets, la bière forte, les porcs gras, éclaboussé à plaisir par les vulgarités de la campagne moderne et par les fanges d'un climat du Nord. Van Ostade et Téniers aiment ces idylles triviales et bouffonnes, et chez Gay, comme chez eux, la drôlerie crue et sensuelle ne manque pas. Les gens du Nord, gros mangeurs, ont toujours aimé les kermesses. Les gaillardises des soûlards et des commères, l'expansion grotesque de la verve populacière et animale les mettent de belle humeur. Il faut être vraiment mondain ou artiste, Français ou Italien, pour y répugner. Elles sont un produit du pays, comme la viande et la bière; tâchons, pour en jouir, d'oublier nos vins, nos fruits délicats, de nous faire des sens obtus, de devenir par l'imagination compatriotes de ces gens-là. Nous nous sommes bien habitués à ces patauds ivrognes que Louis XIV appelait des magots, à ces cuisinières rougeaudes qui ratissent un cabiau, et au reste. Habituons-nous à Gay, à son poëme sur l'art de marcher dans les rues de Londres, à ses conseils à propos de ruisseaux sales et de bottes fortes, à sa description des amours de la déesse Cloacina et d'un boueux, d'où sont sortis les petits décrotteurs. Il est amateur du réel; il a l'imagination précise, il n'aperçoit pas les objets en gros par des vues générales, mais un à un, chacun avec tous ses contours et tous ses alentours, quel qu'il soit, beau ou laid, sale ou propre. Les autres font comme lui, même les classiques attitrés, même Pope. Il y a dans Pope telle description minutieuse garnie de mots colorés, de détails locaux, où les traits abréviatifs et caractéristiques sont enfoncés d'une main si libre et si sûre qu'on prendrait l'auteur pour un réaliste moderne, et qu'on trouverait dans l'œuvre un document d'histoire[186]. Quant à Swift, c'est le plus amer des positivistes, et plus encore en poésie qu'en prose. Lisez son églogue de Strephon et Chloé, si vous voulez savoir à quel point on peut ravaler la noble draperie poétique. Ils en font un torchon ou ils en habillent des rustres; la toge romaine et la chlamyde grecque ne vont pas à ces épaules de barbares. Ils sont comme ces chevaliers du moyen âge qui, ayant pris Constantinople, s'affublèrent par plaisanterie des longues robes byzantines et se mirent à chevaucher par les rues en cet équipage, traînant leurs broderies dans le ruisseau.

Ils feront bien, comme les chevaliers, de retourner dans leur manoir, à la campagne, dans la boue de leurs fossés et dans les fumiers de leurs basses-cours. Moins l'homme est propre à la vie sociale, plus il est propre à la vie solitaire. Il goûte d'autant mieux la campagne, qu'il goûte moins le monde. Les gens de ce pays ont toujours été plus féodaux et campagnards que nous. Sous Louis XIV et Louis XV, le pire malheur pour un gentilhomme était d'aller moisir dans ses terres; hors des sourires du roi et des beaux entretiens de Versailles, il n'y avait qu'à bailler et à mourir. Ici, en dépit de la civilisation artificielle et des révérences mondaines, le goût de la chasse et des exercices physiques, les intérêts politiques et les nécessités des élections ramènent les nobles dans leur domaine. À ce moment, l'instinct se réveille. Un homme passionné, triste, naturellement replié sur lui-même, fait la conversation avec les objets; un grand ciel grisâtre où dorment des vapeurs d'automne, un jet soudain de soleil qui vient illuminer une prairie humide l'abattent ou le raniment; les choses inanimées lui semblent vivantes; et la clarté faible, qui le matin vient rougir le bord du ciel, le remue autant que le sourire d'une jeune fille à son premier bal. Ainsi naît la vraie poésie descriptive. Elle perce dans Dryden, dans Pope lui-même, jusque dans les faiseurs des pastorales coquettes, et éclate dans les Saisons de Thompson. Celui-ci, fils d'un ecclésiastique et très-pauvre, vécut, comme la plupart des écrivains du temps, de gratifications et de souscriptions littéraires, de sinécures et de pensions politiques, ne se maria point faute d'argent, fit des tragédies parce que les tragédies étaient lucratives, et finit par s'établir dans une maison champêtre, restant au lit jusqu'à midi, indolent, contemplatif, mais bon homme et honnête homme, affectueux et aimé des autres. Il voyait et aimait la campagne jusque dans ses plus minces détails, non par grimace, comme Saint-Lambert, son imitateur; il en faisait sa joie, son divertissement, son occupation habituelle, jardinier de cœur, ravi de voir venir le printemps, heureux de pouvoir enclore un champ de plus dans son jardin. Il peint toutes les petites choses, il n'en a pas honte, elles l'intéressent; il prend plaisir à «l'odeur de la laiterie;» vous l'entendez parler des chenilles, et «de la feuille qui se recroqueville empoisonnée par leur morsure,» des oiseaux qui, sentant venir la pluie, «lissent d'huile leur plumage pour que l'eau luisante puisse glisser sur leur corps.» Il sent si bien les objets qu'il les fait voir: on reconnaît le paysage anglais, vert et humide, à demi noyé de vapeurs mouvantes, taché çà et là de nuages violacés qui fondent en ondées sur l'horizon qu'ils ternissent, mais où la lumière se distille finement tamisée dans la brume, et dont le ciel lavé reluit par instants avec une incomparable pureté. [187], «le vent du sud amollissant échauffe le large espace de l'air, et sur le vide du ciel souffle les lourdes nuées distendues par les pluies printanières. Tout le long du jour les nuages gonflés versent leurs ondées bienfaisantes, et la terre arrosée se gorge profondément de vie végétale, jusqu'à ce que, dans le ciel occidental, le soleil penché sorte resplendissant du milieu de la pourpre des nuages qu'il a rompus. Soudain le rapide rayonnement frappe la montagne illuminée, ruisselle à travers la forêt, ondoie sur les flots et, dans un brouillard jaunâtre qui fait fumer au loin l'interminable plaine, allume dans les gouttes de rosée des myriades d'étincelles.» Voilà de l'emphase, mais voilà de l'opulence. Il y a dans cet air et dans cette végétation, dans cette imagination et dans ce style, un entassement et comme un empâtement de teintes noyées ou éclatantes; elles sont ici la robe chatoyante et lustrée de la nature et de l'art. Il faut la voir dans Rubens, il est le peintre et le poëte du climat plantureux et humide; mais on la découvre aussi chez les autres, et, dans cette magnificence de Thompson, dans ce coloris surchargé, luxuriant, grandiose, on retrouve quelquefois la grasse palette de Rubens.

VI

Tout cela s'encadre assez mal dans la dorure classique. Ses imitations visibles de Virgile, ses épisodes insérés en façon de placage, ses invocations au Printemps, à la Muse, à la Philosophie, tous les souvenirs et les conventions de collége font disparate. Mais le contraste se marque bien davantage sur un autre point. La vie mondaine, tout artificielle, telle que Louis XIV l'avait mise à la mode, commençait à excéder les gens en Europe. On la trouvait sèche et vide; on se lassait d'être toujours en représentation, de subir l'étiquette. On sentait que la galanterie n'est point l'amour, ni les madrigaux la poésie, ni l'amusement le bonheur. On comprenait que l'homme n'est point une poupée élégante, qu'un petit-maître n'est pas le chef-d'œuvre de la nature, et qu'il y a un monde en dehors des salons. Un plébéien génevois, protestant et solitaire, que sa religion, son éducation, sa pauvreté et son génie avaient mené plus vite et plus avant que les autres, vint dire tout haut le secret du public, et l'on jugea qu'il avait découvert ou retrouvé la campagne, la conscience, la religion, les droits de l'homme et les sentiments naturels. Alors parut un nouveau personnage, idole et modèle de son temps, l'homme sensible qui, par son caractère sérieux et par son goût pour la nature, faisait contraste avec l'homme de cour. Sans doute ce personnage se sent des lieux qu'il a fréquentés. Il est raffiné et fade, s'attendrit à l'aspect des jeunes agneaux qui broutent l'herbe naissante, bénit les petits oiseaux qui célèbrent leur bonheur par leurs concerts. Il est emphatique et phraseur, compose des tirades sur le sentiment, invective contre le siècle, apostrophe la Vertu, la Raison, la Vérité et les divinités abstraites qu'on grave en taille-douce sur les frontispices. En dépit de lui-même, il reste homme de salon et d'académie; après avoir dit des douceurs aux dames, il en dit à la nature et déclame en périodes limées à propos de Dieu. Mais, en somme, c'est par lui que commence la révolte contre les habitudes classiques; et, à ce titre, il est plus précoce en Angleterre, pays germanique, qu'en France, pays latin. Trente ans avant Rousseau, Thompson avait exprimé tous les sentiments de Rousseau, presque dans le même style. Comme lui, il peignait la campagne avec sympathie et avec enthousiasme. Comme lui, il opposait l'âge d'or de la simplicité primitive aux misères et à la corruption moderne. Comme lui, il exaltait l'amour profond, la tendresse conjugale, «l'union des âmes, la parfaite estime animée par le désir;» l'affection paternelle et toutes les joies domestiques. Comme lui, il combattait la frivolité contemporaine et mettait en regard les anciennes républiques, «dont les désirs héroïques planaient si fort au-dessus de la petite sphère égoïste de notre vie sceptique.» Comme lui, il louait le sérieux, le patriotisme, la liberté, la vertu, s'élevait du spectacle de la nature à la contemplation de Dieu et montrait à l'homme par delà le tombeau les perspectives de la vie immortelle. Comme lui enfin, il altérait la sincérité de son émotion et la vérité de sa poésie par des fadeurs sentimentales, par des roucoulements de bergerades, et par une telle abondance d'épithètes, d'abstractions changées en personnes, d'invocations pompeuses et de tirades oratoires, qu'on y aperçoit d'avance le style décoratif et faux de Thomas, de David[188] et de la Révolution.