Harold s'était bientôt reconnu le plus impropre des hommes—à vivre dans le troupeau des hommes. Il était—trop différent, incapable de plier ses pensées—à celles des autres, quoique son âme eût été foulée—dans sa jeunesse par ses propres pensées; toujours retranché dans son indépendance,—refusant de livrer le gouvernement de son esprit—à des âmes contre lesquelles la sienne se révoltait,—fier jusque dans un désespoir qui savait trouver—une vie en lui-même, et respirer en dehors de l'humanité!....

Comme le Chaldéen, il tenait ses yeux fixés sur les étoiles,—jusqu'à ce qu'il les eût peuplées d'êtres aussi brillants—que leurs propres rayons, et que la terre, et ses discordes fangeuses,—et les fragilités humaines fussent oubliées toutes.—S'il avait pu maintenir son âme dans cet essor,—il eût été heureux; mais notre argile étouffe—son étincelle divine, enviant à l'homme la lumière—vers laquelle il monte, comme pour briser sa chaîne—enchaîné loin du ciel qui là-haut nous ouvre ses plages.

Cependant, dans les demeures de l'homme, il était devenu une créature—anxieuse et harassée, sombre et déplaisante,—languissant comme un faucon sauvage dont l'aile est coupée,—pour qui l'air sans bornes serait la seule patrie.—Alors son accès lui revenait, et pour le dompter,—aussi ardemment que l'oiseau emprisonné heurte—sa poitrine et son bec contre le treillage de fer—jusqu'à ce que le sang teigne son plumage;—ainsi la chaleur de son âme captive allait dévorant le sang de son cœur[324].

Voilà les sentiments avec lesquels il parcourait la nature et l'histoire, non pour les comprendre en s'oubliant devant elles, mais pour y chercher ou y imprimer l'image de ses propres passions. Il ne laisse pas parler les objets, il les force à lui répondre. Au milieu de leur paix, il n'est occupé que de son trouble. Il les monte au ton de son âme, et les force à répéter ses propres cris. Tout est tendu ici, comme en lui-même; la vaste strophe roule emportant dans son lit comblé le flot des idées véhémentes; la déclamation s'étale, pompeuse et parfois artificielle (c'est sa première œuvre), mais puissante, et si souvent sublime que les vieilleries de la rhétorique qu'il garde encore disparaissent sous l'afflux des magnificences dont il la charge. Wordsworth, Walter Scott, à côté de cette prodigalité de splendeurs accumulées, semblaient pauvres et ternes; on n'avait point vu depuis Eschyle une pompe aussi tragique, et on suivait avec une sorte de saisissement le cortége des figures gigantesques qu'il amenait en files lugubres du fond du passé jusque sous nos yeux.

J'étais à Venise, sur le pont des Soupirs,—un palais et une prison de chaque côté.—Je voyais, du sein de la vague, ses monuments se lever—comme à l'attouchement d'une baguette magique.—Dix siècles étendent leurs ailes brumeuses—autour de moi, et une auréole mourante rayonne—jusque sur ces temps lointains où mainte contrée sujette—tenait ses yeux fixés sur les bâtisses de marbre du lion ailé,—quand Venise, assise dans sa pompe, posait son trône sur ses cent îles.

Elle semble une Cybèle des mers sortie de l'Océan,—s'élevant avec sa tiare de tours orgueilleuses,—dans le vague lointain, d'un mouvement majestueux,—souveraine des eaux et de leurs puissances.—Elle l'était jadis; ses filles avaient leur douaire—dans les dépouilles des nations, et l'inépuisable Orient—versait dans son giron les pierreries en pluies éblouissantes.—Elle trônait dans sa pourpre, et à ses fêtes—les monarques invités croyaient leur dignité accrue[325]....

La Bataille géante[326] est debout sur la montagne;—le soleil brunit l'éclat de ses tresses sanglantes;—dans ses mains de feu, les boulets flamboient,—et ses yeux brûlent tout ce que leur éclair a touché.—Çà et là, sans repos, elle roule, un instant fixe, puis au loin,—lançant sa flamme. Devant ses pieds de fer,—le Meurtre s'est blotti pour compter les œuvres de mort.—Car ce matin trois puissantes nations se rencontrent—pour verser devant son autel le sang qu'elle trouve le plus doux.

Par le ciel! c'est une splendide vue—pour celui qui n'a point là d'ami ni de frère—de voir leurs écharpes rivales, aux broderies bigarrées,—de voir leurs armes variées qui étincellent dans l'air!—Les vaillants dogues de la guerre se lancent hors de leur repaire,—et grincent de leurs crocs, et hurlent haut après la proie.—Tous se joignent à la chasse, mais peu auront part au triomphe;—le tombeau prendra pour soi le plus précieux du butin,—et le Massacre assouvi peut à peine, à force de joie, compter leurs files[327]....

Quel fruit retirerons-nous de notre maigre et pauvre être?—Nos sens étroits,—notre raison fragile,—la vie courte,—la vérité, une perle qui aime l'abîme,—toutes les choses pesées dans la fausse balance de la coutume;—l'opinion, souveraine toute-puissante, qui jette—sur la terre le manteau de ses obscurités, jusqu'à ce que le juste—et l'injuste semblent des accidents, et que les hommes pâlissent—de la crainte que leurs propres jugements n'éclatent au jour,—et que leurs libres pensées ne soient des crimes, et que la terre n'ait trop de lumière.

Voilà comme ils fouissent leur sillon dans leur misère inerte,—pourrissant de père en fils et d'âge en âge,—fiers de leur nature foulée. Voilà comme ils meurent,—léguant leur rage héréditaire—à une race nouvelle d'esclaves-nés, qui recommenceront la guerre—pour garder leurs chaînes, et, plutôt que d'être libres,—saigneront en gladiateurs, et toujours iront s'assaillant—dans cette même arène où ils voient—leurs compagnons tombés avant eux, comme les feuilles du même arbre[328].