Jamais style a-t-il mieux exprimé l'âme? On la voit ici qui travaille et s'épanche. Longuement et orageusement les idées y ont bouillonné comme les pièces de métal entassées dans la fournaise. Elles y ont fondu sous l'effort de la chaleur intense; elles y ont mêlé leurs laves avec des frémissements et des explosions, et voilà qu'enfin la porte s'ouvre: un lourd ruisseau de feu descend dans le canal ménagé d'avance, embrasant l'air qui frissonne, et ses teintes flamboyantes brûlent les yeux qui s'obstinent à le regarder.
III
Ce n'était pas assez pour lui de la description et du monologue; il avait besoin, pour exprimer son personnage idéal, d'événements et d'actions. Il n'y a que les événements qui mettent à l'épreuve la force et le ressort de l'âme; il n'y a que les actions qui manifestent et mesurent cette force et ce ressort. Parmi les événements, il a cherché les plus puissants, parmi les actions, les plus fortes, et l'on a vu paraître coup sur coup la Fiancée d'Abydos, le Giaour, le Corsaire, Lara, Parisina, le Siége de Corinthe, Mazeppa et le Prisonnier de Chillon.
Je le sais, ces éclatants poëmes se sont ternis en quarante ans. Dans ce collier de pierreries orientales, on a découvert les verroteries, et Byron, qui ne les aimait qu'à demi, avait mieux jugé que ses juges. Encore avait-il mal jugé; les morceaux qu'il préférait sont les plus faux. Son Corsaire est taché d'élégances classiques; la chanson des pirates qu'il met au commencement n'est pas plus vraie qu'un chœur de l'Opéra italien; ses chenapans y font des antithèses philosophiques aussi équilibrées que celles de Pope. Cent fois l'Ambition, la Gloire, l'Envie, le Désespoir et le reste des personnages abstraits, tels qu'on les mettait sur les pendules au temps de l'Empire, font invasion au milieu des passions vivantes[329]. Les plus nobles passages sont défigurés par des apostrophes de collége, et la prétendue diction poétique vient y étaler sa friperie usée et ses ornements convenus[330]. Bien pis, il vise à l'effet et suit la mode. Les ficelles mélodramatiques viennent tirer à propos son personnage pour obtenir la grimace qui fera frémir le public: «Écoutez!—Qui vient là sur un noir coursier?—Approche, bas esclave rampant, et réponds: ne sont-ce point là les Thermopyles[331]?» Tristes procédés, emphatiques et vulgaires, imités de Lucain et de nos Lucains modernes, mais qui font effet pendant la chaleur de la première lecture et sur la populace des auditeurs. Il y a un moyen sûr d'attirer la foule autour de soi, c'est de crier fort; avec des naufrages, des siéges, des meurtres et des combats, on l'intéressera toujours; montrez-lui des forbans, des aventuriers désespérés: ces figures contractées ou furieuses la tireront de sa vie régulière et monotone; elle ira les voir comme elle va aux théâtres du boulevard et par le même instinct qui lui fait lire les romans à quatre sous. Joignez-y, en façon de contraste, des femmes angéliques, tendres et soumises, surtout belles comme des anges. Byron n'y manque pas, et ajoute à toutes ces séductions la fantasmagorie de la scène, le décor oriental ou pittoresque; les vieux châteaux des Alpes, les vagues de la Méditerranée, les soleils couchants de la Grèce, le tout en haut relief, avec des ombres marquées et des couleurs voyantes. Nous sommes tous peuple à l'endroit des émotions, et la grande dame, comme la femme de chambre, donne d'abord ses larmes sans chicaner l'auteur sur les moyens.
Et cependant la vérité surnage. Non, cet homme n'est point un arrangeur d'effets ou un faiseur de phrases. Il a vécu parmi les spectacles qu'il décrit; il a éprouvé les émotions qu'il raconte. Il est allé dans la tente d'Ali-Pacha, il a goûté l'âpre saveur des aventures maritimes et des mœurs sauvages. Il a senti vingt fois le voisinage de la mort: en Morée, dans les angoisses de la solitude et de la fièvre; à Suli, dans un naufrage; à Malte, en Angleterre et en Italie, dans des menaces de duel, dans des projets d'insurrection, dans des commencements de coups de main, en mer, armé, ou à cheval, ayant vu à sa porte, et plus d'une fois, l'assassinat, les plaies, l'agonie. «Je vis ici, écrivait-il, exposé tous les jours à être assassiné[332], car je me suis fait un ennemi d'un homme puissant qui n'a pas de conscience. Cela ne me fait pas dormir plus mal, ni ne m'empêche d'aller à cheval dans les endroits solitaires, parce que la précaution est inutile. On pense à cela comme à une maladie qui peut ou non vous frapper[333].» Il disait vrai: nul devant le danger ne s'est tenu plus droit et plus ferme. Un jour, près du golfe de San-Fiorenzo[334], son yacht fut jeté à la côte; la mer était horrible et les écueils en vue; les passagers baisaient leur rosaire ou s'évanouissaient d'horreur, et les deux capitaines, consultés, déclarèrent le naufrage infaillible. «Bien, dit lord Byron, nous sommes tous nés pour mourir. Je m'en irai avec regret, mais certainement sans crainte.» Et il ôta ses habits, engageant les autres à en faire autant, non qu'on pût se sauver parmi de telles vagues: «mais, disait-il, comme les enfants qui se laissent aller d'eux-mêmes au sommeil une fois qu'ils se sont fatigués à force de crier, nous mourrons plus tranquillement quand nous nous serons épuisés à nager[335].» Là-dessus il s'assit, croisant ses bras, fort calme; même il plaisanta le capitaine, qui mettait ses dollars dans les poches de son gilet. Cependant les longues lames pesantes déferlaient sur les rocs avec le craquement d'une forêt de chênes fracassés par un tourbillon,» le navire arrivait sur l'écueil; on ne vit point pendant tout ce temps Byron changer de visage.—Un homme ainsi éprouvé et trempé pouvait peindre les situations et les sentiments extrêmes. Après tout, on ne les peint jamais que comme lui, par expérience[336]. Les plus inventifs, Dante et Shakspeare, quoique tout autres, ne font pas autrement. Leur génie a beau monter haut, il a toujours les pieds plongés dans l'observation, et leurs plus folles comme leurs plus magnifiques peintures n'arrivent jamais qu'à offrir au monde l'image de leur siècle ou de leur propre cœur. Tout au plus ils déduisent, c'est-à-dire qu'ayant deviné, sur deux ou trois traits, le fond de l'homme qui est en eux et des hommes qui sont autour d'eux, ils en tirent, par un raisonnement subit dont ils n'ont point conscience, l'écheveau nuancé des actions et des sentiments. Ils ont beau être artistes, ils sont observateurs. Ils ont beau inventer, ils décrivent. Leur gloire ne consiste point dans l'étalage d'une fantasmagorie, mais dans la découverte d'une vérité. Ils entrent les premiers dans quelque province inexplorée de la nature humaine, qui devient leur domaine, et désormais, comme un apanage, soutient leur nom. Byron a trouvé la sienne, qui est celle des sentiments tendres et tristes; c'est une lande, et pleine de ruines, mais il est chez lui, et il est seul.
Quel séjour! Et c'est sur cette désolation qu'il s'appesantit. Il la médite. Regardez passer les frères de Childe Harold, les personnages qui la peuplent. Celui-ci est dans un cachot, enchaîné avec les deux frères qui lui restent. Trois autres et leur père ont péri en combattant ou ont été brûlés pour leur foi. Un à un, sous les yeux de l'aîné, les deux derniers languissent et défaillent: agonie silencieuse et lente dans l'obscurité humide où perce à travers une crevasse un rayon de lumière malade. Le premier meurt, et les survivants demandent qu'on l'enterre du moins à l'endroit où vient cette pauvre clarté. Les geôliers rient et lui font la fosse à la place où il est mort, «dans la terre plate et sans gazon,» laissant pendre au-dessus «sa chaîne vide.» Jour par jour alors, le plus jeune se flétrit «comme une fleur sur sa tige,» sans se plaindre, au contraire encourageant son frère qui se tait, désespéré et morne[337]. Les piliers sont trop loin, il ne peut approcher du jeune homme mourant; il prête l'oreille, et entend ses soupirs qui se ralentissent; il crie à l'aide, et nul ne vient. Il rompt sa chaîne d'un grand bond; tout est fini. Il prend cette main froide, et là, devant le corps demeuré inerte, ses sens se bouchent, sa pensée s'arrête, il est comme un homme qui se noie, qui, après avoir traversé l'angoisse, se laisse enfoncer aussi fixe qu'une pierre, et qui ne sent plus son être que par un roidissement universel d'horreur.—En voici un autre, lié nu et lancé à travers le steppe sur un cheval sauvage. Il se tord, et ses membres enflés, coupés par les cordes, saignent. Un jour entier il court, et derrière lui les loups hurlent. Toute la nuit il entend leur long galop monotone, et à la fin sa force s'abat: «la terre s'enfonçait, le ciel roulait;—il me sembla que je tombais à terre:—je me trompais, j'étais trop bien lié!—Mon cœur devint malade, mon cerveau douloureux;—il palpita un temps, puis ne battit plus.—Le ciel tournoyait comme une grande roue.—Je vis les arbres chanceler comme des hommes ivres.—Un éclair faible passa devant mes yeux,—qui ne virent plus. Celui qui meurt—ne peut pas mourir davantage.—Je sentais les ténèbres venir et s'en aller,—et je luttais pour m'éveiller; mais je ne pouvais m'accrocher et gravir jusqu'à la vie.—Je me sentais comme un naufragé à la mer sur une planche,—quand toutes les vagues qui fondent sur lui—le soulèvent en même temps et l'engloutissent[338].» Les nommerai-je tous? Hugo, Parisina, les Foscari, le Giaour, le Corsaire. Toujours son héros est l'homme aux prises avec la pire angoisse, en face du naufrage, de la torture, de la mort, de sa propre mort douloureuse et prolongée, de la mort amère de ses plus chers bien-aimés, avec le remords pour compagnon, parmi les lugubres perspectives de l'éternité menaçante, sans autre soutien que l'énergie native et l'orgueil endurci. Ils ont trop désiré, trop impétueusement, d'un élan insensé, comme un cheval sans bouche, et désormais leur destin intérieur les pousse dans le gouffre qu'ils voient et ne veulent plus éviter. Quelle nuit que celle d'Alp devant Corinthe! Il est renégat et vient avec des musulmans assiéger des chrétiens, d'anciens amis, Minotti, le père de la jeune fille qu'il aime. Demain il va donner l'assaut, et il pense à sa propre mort qu'il pressent, au carnage des siens qu'il prépare. Nul appui intérieur, sinon le ressentiment enraciné et la fixité de la volonté roidie. Les musulmans le méprisent, les chrétiens l'exècrent, et sa gloire ne fait que publier sa trahison. Oppressé et fiévreux, il sort à travers le camp endormi, et va errer sur le rivage. «Il est minuit; sur les montagnes brunes,—la froide lune ronde luit descendue;—la mer bleue roule, le ciel bleu—s'étend comme un océan suspendu dans les hauteurs,—parsemé d'îles de lumière.—Les vagues sur les deux rivages reposaient,—calmes, transparentes, aussi azurées que l'air.—À peine si leur écume ébranlait les cailloux du bord,—et leur murmure était aussi doux que celui d'un ruisseau.» «—Les vents étaient endormis sur les vagues,—les étendards laissaient retomber leurs plis le long de leurs hampes,—et ce profond silence n'était point interrompu,—sauf quand la sentinelle criait son signal,—sauf quand un cheval poussait son hennissement vibrant et aigu,—sauf quand le vaste bourdonnement de cette multitude sauvage—allait bruissant comme font les feuilles, d'une côté à l'autre côte[339].» Comme le cœur se sent malade en face de pareils spectacles! Quel contraste entre son agonie et la paix de l'immortelle nature! Comme les bras se tendent alors vers la beauté idéale, et comme ils retombent impuissants au contact de notre fange et de notre immortalité! Alp avance sur la grève, jusqu'au pied du bastion, sous le feu des sentinelles: il n'y songe guère. «Il regardait les chiens maigres sous le mur,—qui faisaient leur carnaval sur les morts,—se gorgeant et grondant sur les carcasses et les membres.—Ils étaient trop affairés pour aboyer contre lui.—Ils avaient arraché la chair du crâne d'un Tartare,—comme on pèle une figue quand le fruit est frais,—et les crocs blancs grinçaient sur le crâne encore plus blanc,—quand il glissait à travers leurs mâchoires émoussées.—Eux, paresseusement, allaient mâchonnant les os des morts,—et pouvant à peine se traîner hors de l'endroit où ils s'étaient emplis,—tant ils avaient bien rompu leur long jeûne,—sur ceux qui étaient tombés pour leur repas de la nuit.—Alp reconnut, aux turbans, qui avaient roulé sur le sable,—les premiers entre les plus braves de sa troupe;—rouges et verts étaient les châles qui ceignaient leurs têtes,—et chaque crâne avait une longue touffe de cheveux;—tout le reste était rasé et nu.—Leurs crânes étaient dans la gueule du chien sauvage,—et leur chevelure entortillée autour de sa mâchoire.—Tout auprès, sur le rivage, au bord du golfe,—un vautour s'était posé, battant des ailes, pour chasser un loup—qui était descendu furtivement des collines, mais se tenait à l'écart,—effarouché par les chiens, loin de la proie humaine.—Pourtant il attrappa sa part d'un cheval qui gisait,—rongé par les oiseaux sur les sables de la baie[340].» Voilà l'issue de l'homme; la chaude frénésie de la vie aboutit là; enseveli ou non, peu importe: vautours ou chacals, ses fossoyeurs se valent. La tempête de ses colères et de ses efforts n'a servi qu'à le leur jeter en pâture, et il n'arrive sous leurs becs ou sous leurs mâchoires qu'avec le sentiment de ses espérances frustrées et de ses désirs inassouvis. Quelqu'un de nous a-t-il pu oublier la mort de Lara après l'avoir lue? Quelqu'un a-t-il vu ailleurs, sauf dans Shakspeare, une plus lugubre peinture de la destinée de l'homme en vain cabré contre son frein? Quoique généreux comme Macbeth, il a tout osé, comme Macbeth, contre la loi et contre la conscience, même contre la pitié et le plus vulgaire honneur; les crimes commis l'ont acculé à d'autres crimes, et le sang versé l'a fait glisser dans une mare de sang. Corsaire, il a tué; coupe-jarret, il assassine, et les meurtres anciens qui peuplent ses rêves viennent avec leurs ailes de chauves-souris heurter aux portes de son cerveau. On ne les chasse point, ces noires visiteuses; la bouche a beau rester muette, le front pâli et l'étrange sourire témoignent de leur venue. Et pourtant c'est un noble spectacle que de voir l'homme debout, la contenance calme jusque sous leur attouchement. Le dernier jour est venu, et six pouces de fer ont eu raison de toute cette force et de toute cette furie. Il est couché sous un tilleul, et sa plaie ruisselle. À chaque convulsion, le flot jaillit plus noir, puis s'arrête; le sang ne tombe plus que goutte à goutte, et déjà son front est humide, son œil terne. Les vainqueurs arrivent, il ne daigne pas leur répondre; le prêtre approche la croix bénite, il l'écarte avec mépris. Ce qui lui reste de vie est pour ce pauvre page, seul être qui l'ait aimé, qui l'a suivi jusqu'au bout, qui maintenant essaye d'étancher le sang de sa blessure. «Lara peut à peine parler, mais fait signe que c'est en vain;»—il lui prend la main, le remercie d'un sourire, et, lui parlant sa langue, une langue inconnue, lui montre du doigt le côté du ciel où en ce moment le soleil se lève, et la patrie perdue où il veut le renvoyer. Des assistants nul souci; sur lui-même aucun retour; son visage reste «immobile et sombre, sans repentir,» comme dans sa vie. «Cependant son souffle haletant soulève péniblement sa poitrine,—et le nuage s'épaissit sur ses yeux troubles,—ses membres s'étendent en tremblotant, et sa tête retombe[341].» Tout est fini, et de ce hautain esprit il ne reste plus qu'une pauvre argile. Après tout, pour de tels cœurs c'est là le sort désirable; ils ont mal pris la vie, et ne reposent bien que dans le tombeau.
Étrange poésie toute septentrionale, qui a sa racine dans l'Edda et sa fleur dans Shakspeare, née jadis d'un ciel inclément, au bord d'une mer tempétueuse, œuvre d'une race trop volontaire, trop forte et trop sombre, et qui, après avoir prodigué les images de la désolation et de l'héroïsme, finit par étendre comme un voile noir sur toute la nature vivante le rêve de l'universelle destruction. Ce rêve est ici comme dans l'Edda, presque aussi grandiose. «J'eus un songe qui n'était pas tout entier un songe.—Le clair soleil était éteint, et les étoiles—erraient dans les ténèbres de l'éternel espace,—sans rayons, ne voyant plus leur route, et la terre froide—se balançait aveugle et noircissante dans l'air sans lune.—Le matin venait, s'en allait et venait encore, mais n'apportait point de jour....—Les hommes mirent le feu aux forêts pour s'éclairer; mais heure par heure—elles tombaient et se consumaient; les troncs pétillants—s'éteignaient avec un craquement, puis tout était noir.—Ils vivaient près de ces feux nocturnes, et les trônes,—les palais des rois couronnés, les cabanes, les habitations de tous les êtres qui vivent sous un toit—flambèrent en guise de torches. Les cités furent incendiées,—et les hommes se tenaient assemblés autour de leurs maisons brûlantes—pour se regarder encore une fois la face les uns des autres. Leurs fronts sous cette lumière désespérée avaient un aspect infernal, lorsque par saccades—les éclairs arrivaient sur eux. Quelques-uns gisaient à terre,—et cachaient leurs yeux et pleuraient.—D'autres, souriant,—appuyaient leur menton sur les mains crispées.—D'autres couraient çà et là et nourrissaient—avec du bois leurs bûchers funéraires, et levaient les yeux—avec une anxiété folle vers le ciel morne,—linceul d'un monde mort; puis de nouveau,—avec des malédictions, ils se jetaient sur la poussière,—grinçaient des dents et hurlaient. Les oiseaux sauvages criaient,—et dans leur épouvante venaient tomber à terre—et battaient l'air de leurs ailes inutiles. Les brutes les plus farouches—arrivaient apprivoisées et craintives, et les vipères rampaient—et s'entrelaçaient parmi la multitude—avec des sifflements, mais sans morsure. On les tua pour s'en nourrir.—La Guerre, qui pour un moment s'était apaisée,—s'assouvit de nouveau: ils achetèrent un repas—avec du sang, et chacun, morne, s'assit à part,—se gorgeant dans l'ombre. Plus d'amour;—la terre n'avait plus qu'une pensée, celle de la mort,—de la mort présente et sans gloire, et la dent—de la famine mordait toutes les entrailles. Les hommes—mouraient, et leurs os étaient sans tombe comme leur chair.—Les maigres étaient dévorés par les maigres.—Même les chiens assaillirent leurs maîtres, tous sauf un;—et celui-ci fut fidèle au cadavre, écartant—les oiseaux, et les bêtes, et les hommes affamés, par ses hurlements,—jusqu'à ce que la faim leur eût serré la gorge, ou que les morts qui tombaient—eussent alléché leurs mâchoires maigres.—Lui-même n'alla point chercher de nourriture,—mais d'un piteux et perpétuel gémissement,—avec des cris pressés et désolés, léchant la main—qui ne lui répondait point par une caresse, il mourut.—La foule périt de faim par degrés; mais deux hommes—dans une énorme cité survécurent,—et ils étaient ennemis. Ils se rencontrèrent—auprès des brandons mourants d'un autel—où un amas de choses saintes avaient été empilées—pour un usage profane. Ils les ramassèrent,—et, grelottant, de leurs froides mains de squelettes—ils grattèrent—les faibles cendres, et leur faible souffle—tâcha d'y souffler une petite vie, et fit une flamme—qui était une dérision. Puis, comme elle devenait plus claire,—ils levèrent leurs yeux et regardèrent—chacun la face de l'autre; ils se virent, crièrent et moururent.—Ils moururent d'épouvante par l'horreur de leur propre aspect[342].»
IV
Entre ces poëmes effrénés et funéraires, qui tous incessamment reviennent et s'obstinent sur le même sujet, il y en a un plus imposant et plus haut, Manfred, frère jumeau du plus grand poëme du siècle, le Faust de Gœthe. «Lord Byron m'a pris mon Faust, disait Gœthe, et l'a fait sien. Il en a employé les ressorts moteurs à sa façon, pour son but propre, de sorte qu'aucun d'eux ne reste le même, et c'est pour cette raison surtout que je ne saurais trop admirer son génie.» En effet, l'œuvre était originale. «Je n'ai jamais lu le Faust de Gœthe, écrivait Byron, car je ne sais pas l'allemand; mais Matthew Monk Lewis, en 1816, à Coligny, m'en traduisit la plus grande partie de vive voix, et naturellement j'en fus très-frappé. Néanmoins c'est le Steinbach et la Jungfrau, et quelque chose d'autre encore, bien plus que Faust, qui m'ont fait écrire Manfred.»—«L'œuvre est si entièrement renouvelée, ajoutait Gœthe, que ce serait une tâche intéressante pour un critique de montrer non-seulement les altérations, mais leurs degrés.» Parlons-en donc tout à notre aise: il s'agit ici de l'idée dominante du siècle, exprimée de manière à manifester le contraste de deux maîtres et de deux nations.
Ce qui fait la gloire de Gœthe, c'est qu'au dix-neuvième siècle il a pu faire un poëme épique, j'entends un poëme où agissent et parlent de véritables dieux. Cela semblait impossible au dix-neuvième siècle, puisque l'œuvre propre de notre âge est la considération épurée des idées créatrices et la suppression des personnes poétiques par lesquelles les autres âges n'ont jamais manqué de les figurer. Des deux familles divines, la grecque et la chrétienne, aucune ne paraissait capable de rentrer dans le monde épique. La littérature classique avait entraîné dans sa chute les mannequins mythologiques, et les dieux antiques dormaient sur leur vieil Olympe, où l'histoire et l'archéologie pouvaient seules aller les réveiller. Les anges et les saints du moyen âge, aussi étrangers et presque aussi lointains, étaient couchés sur le vélin de leurs missels et dans les niches de leurs cathédrales, et si quelque poëte, comme Chateaubriand, essayait de les faire rentrer dans le monde moderne[343], il ne parvenait qu'à les rabaisser jusqu'à l'office de décors de sacristie et de machines d'opéra. La crédulité mythique avait disparu par l'accroissement de l'expérience; la crédulité mystique avait disparu par l'accroissement du bien-être. Le paganisme, au contact de la science, s'était réduit à la reconnaissance des forces naturelles; le christianisme, au contact de la morale, se réduisait à l'adoration de l'idéal. Pour diviniser de nouveau les puissances physiques, il eût fallu que l'homme redevînt un enfant bien portant comme sous Homère. Pour diviniser de nouveau les puissances spirituelles, il eût fallu que l'homme redevînt un enfant malade comme sous Dante. Mais il était adulte, et ne pouvait remonter vers les civilisations, ni vers les épopées d'où le courant de sa pensée et de sa vie l'avait retiré pour jamais. Comment lui montrer ses dieux, les dieux modernes? comment les revêtir pour lui d'une forme personnelle et sensible, puisque c'est justement de toute forme personnelle et sensible qu'il a travaillé et réussi à les dépouiller? Au lieu d'écarter la légende, Gœthe la reprend. C'est une histoire du moyen âge qu'il choisit pour thème. Soigneusement, pieusement, il suit à la trace les vieilles mœurs et la vieille croyance. Un laboratoire d'alchimiste, un grimoire de sorcière, de grosses gaîtés de villageois, d'étudiants ou d'ivrognes, le sabbat sur le Brocken, la messe à l'église: vous croiriez voir une gravure du temps de Luther, consciencieuse et minutieuse; rien n'est omis. Les personnages célestes apparaissent dans les attitudes consacrées, selon le texte de l'Écriture, à la façon des anciens mystères. C'est le Seigneur avec les anges, puis avec le diable, qui vient lui demander la permission de tenter Faust, comme autrefois il a tenté Job. C'est le ciel comme l'imaginait saint François et le peignait Van Eyck, avec les anachorètes, les saintes femmes et les docteurs, les uns dans un paysage de rochers bleuâtres, les autres au-dessus dans l'air sublime, autour de la Vierge glorieuse, rangés par régions et flottant en chœurs. Gœthe pousse l'affectation d'orthodoxie jusqu'à inscrire au-dessous de chacun son nom latin et sa niche dans la Vulgate[344]. Et justement cette fidélité le proclame sceptique. On voit que s'il ressuscite le vieux monde, c'est en historien, non en croyant. Il n'est, chrétien que par souvenir et poésie. Chez lui, l'esprit moderne déborde avec calcul du vase étroit où par calcul il semble s'enfermer. Le penseur perce derrière le conteur. À chaque instant, un mot voulu, qui paraît involontaire, ouvre par delà les voiles de la tradition les perspectives de la philosophie. Qui sont-ils, ces personnages surnaturels, ce Dieu, ce Méphistophélès et ces anges? Leur substance incessamment va se dissolvant et se reformant, pour montrer et cacher tour à tour l'idée qui l'emplit. Sont-ce des abstractions ou des personnes? Ce Méphistophélès révolutionnaire et philosophe, qui a lu Candide et gouaille cyniquement les puissances, est-il autre chose parfois que «l'esprit qui nie?» Ces anges «qui se réjouissent de la riche beauté vivante, que la trame incessante de l'être vient envelopper dans les suaves liens de l'amour, qui fixent en pensées stables la vapeur onduleuse des apparitions changeantes,» sont-ils autre chose, pour un instant du moins, que l'intelligence idéale qui, par la sympathie, arrive à tout aimer, et par les idées, à tout comprendre? Que dirons-nous de ce Dieu, d'abord biblique et personnel, qui peu à peu se déforme, s'évanouit, et reculant dans les profondeurs, derrière les magnificences de la nature vivante et les splendeurs de la rêverie mystique, se confond avec l'inaccessible absolu? Ainsi se développe le poëme entier, action et personnages, hommes et dieux, antiquité et moyen âge, ensemble et détails, toujours sur la limite de deux mondes: l'un sensible et figuré, l'autre intelligible et sans formes; l'un qui comprend les dehors, mobiles de l'histoire ou de la vie, et toute cette floraison colorée et parfumée que la nature prodigue à la surface de l'être, l'autre qui contient les profondes puissances génératrices et les invisibles lois fixes par lesquelles tous ces vivants arrivent sous la clarté du jour[345]. Enfin, les voilà, nos dieux; nous ne les travestissons plus, comme nos ancêtres, en idoles ou en personnes; nous les apercevons tels qu'ils sont en eux-mêmes, et nous n'avons pas besoin pour cela de renoncer à la poésie, ni de rompre avec le passé. Nous restons à genoux devant les sanctuaires où pendant trois mille ans a prié l'humanité; nous n'arrachons pas une seule rose aux guirlandes dont elle a couronné ses divines madones; nous n'éteignons pas une seule des lampes qu'elle entassait sur les marches de son autel; nous contemplons avec un plaisir d'artistes les châsses précieuses où, parmi les candélabres ouvragés, les soleils de diamants et les chapes resplendissantes, elle a répandu les plus purs trésors de son génie et de son cœur. Mais notre pensée perce plus loin que nos yeux. A de certains instants, pour nous, ces draperies, ces marbres, tout cet appareil vacille; ce ne sont plus que de beaux fantômes, ils se dissipent en fumée, et nous découvrons à travers eux et derrière eux l'impalpable idéal qui a dressé ces piliers, illuminé ces voûtes, et plané pendant des siècles sur la multitude agenouillée.