Comprendre la légende et aussi comprendre la vie, voilà l'objet de cette œuvre et de toute l'œuvre de Gœthe. Chaque chose, brute ou pensante, vile ou sublime, fantastique ou tangible, est un groupe de puissances dont notre esprit, par l'étude et la sympathie, peut reproduire en lui-même les éléments et l'arrangement. Reproduisons-la et donnons-lui dans notre pensée un nouvel être. Est-ce qu'une commère comme Marthe, bavarde et sotte, est-ce qu'un ivrogne comme Frosch, braillard et sale, et le reste des magots hollandais sont indignes d'entrer dans un tableau? Même cette guenon et ces singes qui font bouillir la marmite de la sorcière, avec leurs cris rauques et leur imagination détraquée, valent la peine que l'art les ranime. Partout où est la vie, même bestiale ou maniaque, est la beauté. Plus on regarde la nature, plus on la trouve divine, divine jusque dans ses rochers et ses plantes. Considérez ces forêts, elles semblent inertes; mais les feuilles respirent, et la séve y monte insensiblement, à travers les troncs massifs et les branches, jusque dans les minces rameaux étendus comme des doigts ouverts au bout des tiges; elle emplit des canaux gorgés, elle suinte en formes vivantes, elle comble les frêles chatons de poussières fécondantes, elle répand à profusion dans l'air qui fermente les vapeurs et les senteurs; cet air lumineux, ce dôme de verdure, cette longue colonnade de troncs, ce sol silencieux travaillent et se transforment; ils accomplissent une œuvre, et le cœur du poëte n'a qu'à les écouter pour trouver une voix à leurs instincts obscurs. Ils parlent dans ce cœur; bien mieux ils chantent, et les autres êtres font de même; chacun avec sa mélodie distincte, courte ou longue, étrange ou simple, seule appropriée à sa nature, capable de la manifester tout entière, comme un son, par son timbre, sa hauteur et sa force, manifeste la structure intérieure du corps qui l'a produit. Cette mélodie, le poëte la respecte; il évite de l'altérer par le mélange de ses idées ou de son accent; tout son soin est de la garder intacte et pure. Ainsi se forme son œuvre, écho de l'universelle nature, gigantesque chœur où les dieux, les hommes, le passé, le présent, tous les moments de l'histoire, toutes les conditions de la vie, tous les ordres de l'être viennent s'accorder sans se confondre, et où le génie flexible du musicien, qui tour à tour s'est métamorphosé en chacun d'eux pour les interpréter et les comprendre, ne témoigne de sa pensée propre qu'en faisant entrevoir, par delà cette immense harmonie, le groupe de lois idéales d'où elle dérive et la raison intérieure qui la soutient.

À côté de cette conception si haute, qu'est-ce que le surnaturel de Manfred? Sans doute Byron est ému par les grandes choses de la nature: il sort des Alpes, il a vu ces glaciers qui sont «comme un ouragan gelé,» ces cataractes formidables qui ondulent au-dessus des précipices «comme la queue du cheval pâle de l'Apocalypse;» mais il n'en a rien rapporté, sauf des images. Sa sorcière, ses esprits, son Ahrimane ne sont que des dieux de théâtre. Il n'y croit pas plus que nous. C'est à un tout autre prix qu'on fait de vrais dieux: il faut y croire; il faut, comme Gœthe, avoir assisté longuement, en philosophe et en savant, à leur naissance; il faut avoir vu d'eux autre chose que leur dehors. Celui qui, en restant poëte, s'est fait naturaliste et géologue, qui a suivi dans les fissures des roches les eaux tortueuses lentement distillées et poussées enfin par leur propre poids vers la lumière, peut se demander, comme autrefois les Grecs, en les regardant tournoyer et chatoyer sous leurs teintes d'émeraude, ce qu'elles peuvent penser, si elles pensent. Quelle étrange vie que la leur, tour à tour reposée et violente! Combien loin de la nôtre? Avec quel effort faut-il nous arracher à nos passions compliquées et vieillies pour comprendre la jeunesse et la simplicité divine d'un être affranchi de la réflexion et de la forme! Combien difficile est une telle œuvre pour un moderne! Combien impossible pour un Anglais! Shelley, Keats en ont approché, grâce à la délicatesse nerveuse de leur imagination malade ou débordante; mais que cette approche est encore lointaine! Et comme on sent, en les lisant, qu'il leur eût fallu, ainsi qu'à Goëthe, l'aide de la culture publique et l'aptitude du génie national! Ce que la civilisation tout entière a développé uniquement chez l'Anglais, c'est la volonté énergique et les facultés pratiques. L'homme s'est trouvé roidi dans l'effort, concentré dans la résistance, attaché à l'action, et partant exclu de la spéculation pure, de la sympathie ondoyante et de l'art désintéressé. Chez lui, la liberté métaphysique a péri sous les préoccupations utilitaires, et la rêverie panthéistique sous les préoccupations morales. Comment ferait-il pour plier son imagination jusqu'à suivre les contours innombrables et fuyants des êtres, surtout des êtres vagues? Comment ferait-il pour sortir de sa religion jusqu'à reproduire avec indifférence les puissances de l'indifférente nature? Et qui est plus loin de la flexibilité et de l'indifférence que celui-ci? L'eau coulante, qui chez Goëthe va se modelant sur toutes les formes du terrain, et qu'on aperçoit dans le lointain sinueux et lumineux sous le brouillard doré qu'elle exhale, s'est prise tout d'un coup chez Byron en une masse de glace, et ne fait plus qu'un bloc rigide de cristal. Ici comme ailleurs, il n'y a qu'un personnage, le même qu'ailleurs. Hommes, dieux, nature, tout le monde changeant et multiple de Goëthe s'est évanoui. Seul le poëte subsiste, exprimé dans son personnage. Enfermé invinciblement en lui-même, il n'a pu voir que lui-même; s'il fait venir d'autres êtres, c'est pour qu'ils lui donnent la réponse, et à travers cette épopée prétendue il a persisté dans son monologue éternel.

Mais aussi comme toutes ces puissances rassemblées en un seul être le font grand! Dans quelle médiocrité et quelle platitude recule auprès de lui le Faust de Goëthe! Sitôt qu'on cesse de voir en ce Faust l'humanité, qu'est-ce qu'il devient? Est-ce là un héros? Triste héros, qui pour toute œuvre parle, a peur, étudie les nuances de ses sensations et se promène! Sa plus forte action est de séduire une grisette et d'aller danser la nuit en mauvaise compagnie, deux exploits que tous les étudiants ont accomplis. Ses volontés sont des velléités, ses idées des aspirations et des rêves. Une âme de poëte dans une tête de docteur, toutes deux impropres à l'action et faisant mauvais ménage, la discorde au dedans, la faiblesse au dehors; bref, le caractère manque; c'est un caractère d'Allemand. À côté de lui, quel homme que Manfred! C'est un homme; il n'y a pas de mot plus beau, ni qui le peigne mieux. Ce n'est pas lui qui, à l'aspect d'un esprit, «tremblera comme un ver craintif qui se tortille à terre.» Ce n'est pas lui qui regrettera «de n'avoir ni or, ni biens, ni honneurs, ni souveraineté dans le monde.» Ce n'est pas lui qui se laissera duper comme un écolier par le diable, ou qui ira s'amuser en badaud aux fantasmagories du Brocken. Il a vécu en chef féodal, non en savant gradué; il a combattu, il a maîtrisé les autres; il sait se maîtriser lui-même. S'il s'est enfoncé dans les arts magiques, ce n'est point par curiosité d'alchimiste, c'est par audace de révolté. «Dès ma jeunesse, mon âme n'a point marché avec les âmes des hommes,—et n'a point regardé la terre avec des yeux d'homme.—La soif de leur ambition n'était point la mienne.—Le but de leur vie n'était pas le mien.—Mes joies, mes peines, mes passions, mes facultés—me faisaient étranger dans leur bande; je portais leur forme,—mais je n'avais point de sympathie avec la chair vivante....—Je ne pouvais point dompter et plier ma nature, car celui-là—doit servir qui veut commander; il doit caresser, supplier,—épier tous les moments, s'insinuer dans toutes les places,—être un mensonge vivant, s'il veut devenir—une créature puissante parmi les viles,—et telle est la foule; je dédaignais de me mêler dans un troupeau,—troupeau de loups, même pour les conduire[346]....—Ma joie était dans la solitude, pour respirer—l'air difficile de la cime glacée des montagnes,—où les oiseaux n'osent point bâtir, où l'aile des insectes—ne vient point effleurer le granit sans herbe, pour me plonger—dans le torrent et m'y rouler—dans le rapide tourbillon des vagues entre-choquées,—pour suivre à travers la nuit la lune mouvante,—les étoiles et leur marche, pour saisir—les éclairs éblouissants jusqu'à ce que mes yeux devinssent troubles,—ou pour regarder, l'oreille attentive, les feuilles dispersées,—lorsque les vents d'automne chantaient leur chanson du soir.—C'étaient là mes passe-temps, et surtout d'être seul;—car si les créatures de l'espèce dont j'étais,—avec dégoût d'en être, me croisaient dans mon sentier,—je me sentais dégradé et retombé jusqu'à elles, et je n'étais plus qu'argile[347].» Il vit seul, et il ne peut pas vivre seul. La profonde source de l'amour, exclue de ses issues naturelles, déborde alors et dévaste le cœur qui n'a pas voulu s'épancher. Il a aimé, trop aimé, trop près de lui, sa sœur peut-être; elle en est morte, et le remords impuissant est venu remplir cette âme que nulle occupation humaine n'avait pu combler. «Ma solitude n'est plus une solitude;—elle s'est peuplée de furies. J'ai grincé mes dents—dans les ténèbres jusqu'au retour de l'aube;—puis, jusqu'au soleil couchant, je me suis maudit. J'ai demandé—la folie comme un bienfait; elle m'est refusée.—J'ai affronté la mort; mais dans la guerre des éléments—les eaux se sont écartées de moi,—et les choses mortelles ont passé près de moi sans me faire mal. La froide main—d'un démon impitoyable m'a retenu—par un seul cheveu, qui n'a pas voulu se briser.—Dans la fantaisie, dans l'imagination, dans toutes—les opulences de mon âme, j'ai plongé jusqu'au fond;—mais, comme une vague refluante, elle m'a rejeté—dans le gouffre de ma pensée sans fond.—J'habite dans mon désespoir,—et j'y vis, j'y vis pour toujours[348].» Qu'il la voie encore une fois, c'est vers cet unique et tout-puissant désir qu'affluent toutes les puissances de son âme. Il l'évoque au milieu des démons; elle paraît, mais ne répond pas. Il la supplie, avec quels cris, quels douloureux cris d'angoisse profonde! Comme il l'aime! De quel élan et de quel effort toutes ses tendresses refoulées et écrasées bouillonnent et s'échappent à l'aspect de ces yeux bien-aimés qu'il revoit pour la dernière fois! Avec quel entraînement ses bras convulsifs se tendent vers cette forme frêle qui, frissonnant, sort de la tombe, vers ces joues où le sang rappelé par contrainte pose une rougeur maladive «comme celle que l'automne met sur les feuilles mourantes[349]!»—«Écoute-moi! écoute-moi!—Astarté, ma bien-aimée, parle-moi!—J'ai tant enduré, j'ai tant à endurer encore!—Regarde-moi, ce tombeau ne t'a pas changée—plus que je suis changé pour toi. Tu m'aimais trop—comme je t'ai trop aimée. Nous n'étions point faits—pour nous torturer l'un l'autre, quand c'eût été—le plus mortel péché de nous aimer comme nous nous sommes aimés.—Dis que tu n'as point horreur de moi, que je subis—cette punition pour nous deux, que tu seras—un des esprits bienheureux, et que je mourrai;—car jusqu'ici toutes les choses odieuses conspirent—pour me lier à la vie, à une vie—qui me fait reculer en frémissant devant l'immortalité,—devant un avenir pareil au passé. Je n'ai plus de repos,—je ne sais pas ce que je demande, ni ce que je cherche.—Je sens seulement ce que tu es et ce que je suis.—Et pourtant je voudrais une fois encore, avant de périr,—entendre la musique de ta voix. Parle-moi,—car je t'ai appelée dans la nuit silencieuse,—j'ai effrayé les oiseaux endormis dans les rameaux muets,—j'ai éveillé les loups des montagnes et rendu—ton nom familier aux échos des cavernes,—qui me répondaient; bien des choses m'ont répondu,—esprits et hommes; mais tu as toujours été muette.—Parle-moi; j'ai erré sur la terre,—et je n'ai jamais trouvé ta ressemblance. Parle-moi;—regarde les démons autour de nous; ils se sentent un cœur pour moi.—Je ne les crains pas, je ne sens mon cœur que pour toi seule.—Parle-moi, quand ce serait avec courroux. Dis un mot,—n'importe lequel. Seulement que je t'entende encore une fois,—encore cette fois, encore une fois[350]!» Elle parle, quelle triste et douteuse réponse! et des convulsions courent sur les membres de Manfred, lorsqu'elle disparaît; mais un instant après, les esprits voient qu'il «se dompte et fait de sa torture l'esclave de sa volonté.»—«S'il eût été l'un de nous, il eût été un esprit redoutable[351].» La volonté, voilà dans cette âme la base inébranlable. Il n'a point plié devant le souverain des esprits, il est resté debout et calme en face du trône infernal, sous le déchaînement de tous les démons qui voulaient le déchirer; maintenant qu'il meurt et qu'ils l'assaillent, il lutte et triomphe encore; tout «râlant qu'il est, les lèvres blanches,» il reste «debout dans sa force,» les brave et les chasse. «Tu n'as point de pouvoir sur moi, je le sens.—Tu ne me posséderas jamais, je le sais.—Ce que j'ai fait est fait; je porte au dedans de moi—une torture à laquelle la tienne ne pourrait rien ajouter.—L'âme, qui est immortelle, se donne à elle-même—la récompense ou le châtiment de ses bonnes ou de ses mauvaises pensées.—Elle est à elle-même le commencement et la fin de son propre mal.—Elle est à elle-même son lieu et son temps. Son être intime,—quand elle est dépouillée de cette mortalité, n'emprunte point—sa couleur aux choses fugitives du dehors,—mais demeure absorbé dans une souffrance ou dans une joie—qui vient de la conscience de ses propres mérites.—Tu ne m'as point tenté, ce n'est point toi qui aurais pu me tenter.—Je n'ai point été ta dupe, et je ne suis point ta proie.—J'ai été mon propre destructeur, et je le serai encore—dans la vie qui s'approche. Arrière, démons trompés!—La main de la mort est sur moi, mais point la vôtre[352]....» Le moi, l'invincible moi, qui se suffit à lui-même, sur qui rien n'a prise, ni démons, ni hommes, seul auteur de son bien et de son mal, sorte de dieu souffrant et tombé, mais toujours dieu sous ses haillons de chair, à travers la fange et les froissements de toutes ses destinées, voilà le héros et l'œuvre de cet esprit et des hommes de sa race. Si Goëthe a été le poëte de l'univers, Byron a été le poëte de la personne, et si le génie allemand dans l'un a trouvé son interprète, le génie anglais dans l'autre a trouvé le sien.

V

On devine bien que les Anglais se récriaient, et reniaient le monstre. Southey, poëte lauréat, disait de lui, en beau style biblique, qu'il tenait de Moloch et de Belial, mais surtout de Satan, et avec une générosité de confrère, réclamait contre lui l'attention du gouvernement. Le papier ne suffirait pas, s'il fallait transcrire les injures des revues décentes «contre ces hommes (entendez cet homme) au cœur gâté, à l'imagination dépravée, qui, se forgeant un système d'opinions accommodées à leur triste conduite, se sont révoltés contre les plus saintes ordonnances de la société humaine, et qui, haïssant cette religion révélée dont avec tous leurs efforts et toutes leurs bravades ils ne peuvent entièrement déraciner en eux la croyance, travaillent à rendre les autres aussi misérables qu'eux-mêmes en les infectant d'un poison moral qui les rongera jusqu'au cœur.» Emphase de mandement et pédanterie de cuistre: dans ce pays, la presse fait l'office de gendarme, et jamais elle ne l'y a fait plus violemment qu'alors. L'opinion aidait la presse. Plusieurs fois en Italie lord Byron vit des gentlemen sortir d'un salon avec leurs femmes lorsqu'on l'annonçait. À titre de grand seigneur et d'homme célèbre, le scandale qu'il donnait criait plus haut que tout autre: il était a public sinner; un jour un ecclésiastique obscur lui envoya une prière qu'il avait trouvée dans les papiers de sa femme, charmante et pieuse personne, morte récemment, et qui en secret avait demandé à Dieu la conversion du grand pécheur. L'Angleterre conservatrice et protestante; après un quart de siècle de guerres morales et deux siècles d'éducation morale, avait poussé à bout sa sévérité et son rigorisme, et l'intolérance puritaine, comme jadis en Espagne l'intolérance catholique, mettait les dissidents hors la loi. La proscription de la vie voluptueuse ou abandonnée, l'observation étroite de la règle et de la décence, le respect de toutes les polices divines ou humaines, les révérences obligées au seul nom de Pitt, du roi, de l'Église et du dieu biblique, l'attitude du gentleman en cravate blanche, officiel, inflexible, implacable, voilà les mœurs qu'on trouvait alors au delà de la Manche, cent fois plus tyranniques qu'aujourd'hui; c'est à ce moment, selon Stendhal, qu'un pair, seul au coin de son feu, n'osait croiser ses jambes, par crainte d'être improper. L'Angleterre se tenait roide, désagréablement lacée dans son corset de bienséances. De là deux misères: on souffre, et l'on est tenté, quand on est sûr du secret, de jeter bas la vilaine machine étouffante. D'un côté la contrainte, de l'autre l'hypocrisie, voilà les deux vices de la civilisation anglaise, et c'est à eux que Byron, avec sa clairvoyance de poëte et ses instincts de combattant, s'est attaqué.

Dès l'abord, il les avait vus; les vrais artistes sont perspicaces; c'est en cela qu'ils nous surpassent; nous jugeons d'après des ouï-dire et des phrases toutes faites, en badauds; ils jugent d'après les faits et les choses, en originaux: à vingt-deux ans il avait vu l'ennui né de la contrainte désoler toute la high life. «Là se tient debout la noble hôtesse, qui restera sur ses jambes—même à la trois-millième révérence.—Les ducs royaux, les dames grimpent l'escalier encombré, et à chaque fois avancent d'un pouce[353].»—«Il faut aller voir à la campagne, écrivait-il, ce que les journaux appellent une compagnie choisie d'hôtes de distinction, notamment les gentlemen après dîner, les jours de chasse, et la soirée qui suit, et les femmes qui ont l'air d'avoir chassé, ou plutôt d'avoir été chassées.... Je me rappelle un dîner à la ville chez lord C....., composé de gens peu nombreux, mais choisis entre les plus amusants. Le dessert était à peine sur la table, que sur douze personnes j'en comptai cinq endormies.» Pour les mœurs, du moins dans la haute classe, il ajoutait: «Passé la soirée dans ma loge à Covent Garden.... Partout autour de moi les plus distinguées des jeunes et des vieilles coquines de qualité.... C'est comme si la salle eût été partagée entre les courtisanes publiques et les autres; mais les intrigantes dépassaient de beaucoup en nombre les mercenaires.... Là, quelle différence y a-t-il entre Pauline et sa maman, et lady.... et sa fille, si ce n'est que les deux dernières peuvent aller chez le roi et partout ailleurs, et que les deux premières sont réduites à l'Opéra et aux maisons de filles? Quel plaisir j'ai à observer la vie telle qu'elle est réellement[354]!...» Du décorum et de la débauche; des tartufes de mœurs,

Qui mettent leurs vertus en mettant leurs gants blancs[355];

une oligarchie qui, pour garder ses dignités et ses sinécures, déchire l'Europe, dévore l'Irlande et ameute le peuple avec les grands mots de vertu, de christianisme et de liberté: il y avait des vérités sous ces invectives[356]. C'est depuis trente ans seulement que l'ascendant de la classe moyenne a diminué les priviléges et la corruption des grands; mais à ce moment on pouvait leur jeter de rudes paroles à la tête. «La pudeur, disait Byron en prenant les mots de Voltaire, s'est enfuie des cœurs et s'est réfugiée sur les lèvres.... Plus les mœurs sont dépravées, plus les expressions sont mesurées; on croit regagner en langage ce que l'on a perdu en vertu.... Voilà la vérité, la vérité sur la masse hypocrite et dégradée qui infeste la présente génération anglaise; c'est la seule réponse qu'ils méritent.... Le cant est le péché criant dans ce siècle menteur et double d'égoïstes déprédateurs.» Et là-dessus il écrivit son chef-d'œuvre, Don Juan[357].

Tout y était nouveau, forme et fond; c'est qu'il était entré dans un nouveau monde; l'Anglais, homme du Nord transplanté parmi les mœurs du Midi et dans la vie italienne, s'était imbibé d'une nouvelle séve qui lui faisait porter de nouveaux fruits. On lui avait fait lire[358] les satires très-lestes de Buratti, et même les sonnets plus que voluptueux de Baffo. Il vivait dans l'heureuse société de Venise, encore exempte de colères politiques, où le souci paraissait une sottise, où l'on traitait la vie comme un carnaval, où le plaisir courait les rues, non pas timide et hypocrite, mais déshabillé et approuvé. Il s'y était amusé fougueusement d'abord, plus qu'assez et même plus que trop, presque jusqu'à s'y détruire; puis après des galanteries vulgaires, ayant rencontré un amour véritable, il était devenu cavalier servant, à la mode du pays, du consentement de la famille, offrant le bras, portant le châle, un peu maladroitement d'abord et avec étonnement, mais en somme plus heureux qu'il n'avait jamais été, et caressé comme par un souffle tiède de volupté et d'abandon. Il y avait vu le renversement de toute la morale anglaise, l'infidélité conjugale érigée en règle, et la fidélité amoureuse érigée en devoir. «Impossible, écrivait-il, de convaincre une femme ici qu'elle manque le moins du monde au devoir et aux convenances en prenant un amoroso.... L'amour (le sentiment de l'amour) non-seulement excuse la chose, mais en fait une vertu positive[359], pourvu qu'il soit désintéressé et pas un caprice, et qu'il se borne à une seule personne.» Un peu plus tard, il traduisait le Morgante Maggiore de Pulci pour montrer «ce qui était permis aux ecclésiastiques en matière de religion dans un pays catholique et dans un âge bigot,» et pour imposer silence «aux arlequins d'Angleterre qui l'accusaient d'attaquer la liturgie.» Il jouissait de cette liberté et de cette aise, et comptait bien ne jamais retomber sous l'inquisition pédantesque qui dans son pays l'avait condamné et damné sans rémission. Il écrivait son Beppo en improvisateur, avec un laisser-aller charmant, avec une belle humeur ondoyante, fantasque, et y opposait l'insouciance et le bonheur de l'Italie aux préoccupations et à la laideur de l'Angleterre. «J'aime à voir le soleil se coucher, sûr qu'il se lèvera demain,—non pas débile et clignotant dans le brouillard,—comme l'œil mort d'un ivrogne qui geint,—mais avec tout le ciel pour lui seul, sans que le jour soit forcé d'emprunter—sa lumière à ces lampions d'un sou qui se mettent à trembloter—quand Londres l'enfumée fait bouilloter son chaudron trouble[360].»—«J'aime leur langue, ce doux latin bâtard—qui se fond comme des baisers sur une bouche de femme,—qui glisse comme si on devait l'écrire sur du satin—avec des syllabes qui respirent la douceur du Midi,—avec des voyelles caressantes qui coulent et se fondent si bien ensemble,—que pas un seul accent n'y semble rude,—comme nos âpres gutturales du Nord, aigres et grognantes,—que nous sommes obligés de cracher avec des sifflements et des hoquets[361].»—«J'aime aussi les femmes (pardonnez ma folie),—depuis la riche joue de la paysanne d'un rouge bronzé—et ses grands yeux noirs avec leur volée d'éclairs—qui vous disent mille choses en une fois,—jusqu'au front de la noble dame, plus mélancolique,—mais calme, avec un regard limpide et puissant,—son cœur sur les lèvres, son âme dans les yeux,—douce comme son climat, rayonnante comme son ciel[362] Avec d'autres mœurs, il y avait là une autre morale; il y en a une pour chaque siècle, chaque race et chaque ciel; j'entends par là que le modèle idéal varie avec les circonstances qui le façonnent. En Angleterre, la dureté du climat, l'énergie militante de la race et la liberté des institutions prescrivent la vie active, les mœurs sévères, la religion puritaine, le mariage correct, le sentiment du devoir et l'empire de soi. En Italie, la beauté du climat, le sens inné du beau et le despotisme du gouvernement suggéraient la vie oisive, les mœurs relâchées, la religion imaginative, le culte des arts et la recherche du bonheur. Chacun des deux modèles a sa beauté et ses taches, l'artiste épicurien comme le politique moraliste[363]; chacun des deux montre par ses grandeurs les petitesses de l'autre, et, pour mettre en relief les travers du second, lord Byron n'avait qu'à mettre en relief les séductions du premier.

Là-dessus il se met en quête d'un héros, et n'en trouve pas, ce qui, dans ce siècle peuplé de héros, est «bien étrange.» Faute de mieux il prend «notre vieil ami don Juan,» choix scandaleux: quels cris vont pousser les moralistes d'Angleterre! Mais le comble de l'horreur, c'est que ce don Juan n'est point méchant, égoïste, odieux, comme ses confrères. Il ne séduit pas, ce n'est pas un corrupteur; l'occasion venue, il se laisse aller; il a du cœur et des sens, et sous un beau soleil tout cela s'émeut; à seize ans, on n'y peut mais, à vingt non plus, ni peut-être à trente. Prenez-vous-en à la nature humaine, mes chers moralistes; ce n'est pas moi qui l'ai faite ainsi; si vous voulez gronder, adressez-vous plus haut; nous sommes ici peintres, et non pas fabricants de marionnettes humaines, et nous ne répondons pas de la structure de nos pantins. Voilà donc notre Juan qui se promène; il se promène en beaucoup d'endroits, et dans tous ces endroits il est jeune; nous ne le foudroierons point pour cela, la mode en est passée; les diables verts et leurs cabrioles ne sont plus de mise qu'au cinquième acte de Mozart. Et d'ailleurs Juan est si aimable! Après tout, qu'a-t-il fait que les autres ne fassent? S'il a été l'amant de Catherine II, c'est à l'exemple du corps diplomatique et de toute l'armée russe. Laissez-le semer sa folle avoine, le bon grain viendra à son tour. Une fois arrivé en Angleterre, il aura de la tenue: j'avoue que sur provocation il pourra bien encore par-ci par-là picorer dans les jardins conjugaux de l'aristocratie; mais à la fin il se rangera, il ira au Parlement prononcer des discours moraux, il deviendra membre de l'association pour la répression du vice. Si vous voulez absolument qu'on le punisse, nous lui ferons faire un mariage malheureux: l'enfer de l'auteur espagnol «n'en est probablement que l'allégorie.» En tout cas, marié où damné, les honnêtes gens auront à la fin de la pièce le plaisir de savoir qu'il cuit tout vif[364].