Singulière apologie, n'est-ce pas? et qui ne fait qu'aggraver la faute? Attendez, vous ne connaissez pas encore tout le venin du livre: à côté de Juan, il y a dona Julia, Haydée, Gulbeyaz, Dudu, et le reste. C'est ici que le diabolique poëte enfonce sa griffe la plus aiguë, et c'est dans nos faibles qu'il a soin de l'enfoncer. Que vont dire les clergymen et les reviewers en cravate blanche? Car enfin, il n'y a point moyen de s'en défendre, il faut bien lire, malgré qu'on en ait. Deux ou trois fois de suite on voit ici le bonheur et quand je dis le bonheur, c'est bien le bonheur profond et entier, non pas la simple volupté, non pas la gaieté grivoise; nous sommes à cent lieues ici des jolies polissonneries de Dorat et des appétits débridés de Rochester. La beauté est venue, la beauté méridionale, éclatante et harmonieuse, épanchée sur toutes choses, sur le ciel lumineux, sur les paysages calmes, sur la nudité des corps, sur la naïveté des cœurs. Y a-t-il une chose qu'elle ne divinise? Tous les sentiments s'exaltent sous sa main. Ce qui était grossier devient noble; même dans cette aventure nocturne du sérail qui semble digne de Faublas, la poésie embellit la licence. Les jeunes filles reposent dans le large appartement silencieux, comme de précieuses fleurs apportées de tous les climats dans une serre. «L'une a posé sa joue empourprée sur son bras blanc,—et ses bouclés noires font sur ses tempes une grappe sombre.—Elle rêve ainsi dans sa langueur molle et tiède.—L'autre, avec ses tresses cendrées qui se dénouent, laisse pencher doucement sa belle tête,—comme un fruit qui vacille sur sa tige,—et sommeille, avec un souffle faible,—ses lèvres entr'ouvertes, montrant un rang de perles.—Une autre, comme du marbre, aussi calme qu'une statue,—muette, sans haleine, gît dans un sommeil de pierre,—blanche, froide et pure, et semble une figure sculptée sur un monument[365].» Cependant les lampes alanguies n'ont plus qu'une clarté bleuâtre; Dudu s'est couchée, l'innocente, et si elle a jeté un regard dans son miroir, «c'est comme la biche qui a vu dans le lac—passer fugitivement son ombre craintive.—Elle sursaute d'abord et s'écarte, puis coule un second regard—admirant cette nouvelle fille de l'abîme[366].» Que va devenir ici la pruderie puritaine? Est-ce que les convenances peuvent empêcher la beauté d'être belle? Est-ce que vous condamnerez un Titien, parce qu'il est nu? Qui est-ce qui donne un prix à la vie humaine et une noblesse à la nature humaine, sinon le pouvoir d'atteindre aux émotions délicieuses et sublimes? Vous venez d'en avoir une, et digne d'un peintre; est-ce qu'elle ne vaut pas celle d'un alderman? Refuserez-vous de reconnaître le divin, parce qu'il apparaît dans l'art et la jouissance, et non pas seulement dans la conscience et l'action? Il y a un monde à côté du vôtre, comme il y a une civilisation à côté de la vôtre; vos règles sont étroites et votre pédanterie tyrannique; la plante humaine peut se développer autrement que dans vos compartiments et sous vos neiges, et les fruits qu'alors elle portera n'en seront pas moins précieux. Vous le voyez bien, puisque vous y goûtez quand on vous les offre. Qui a lu les amours d'Haydée, et a eu d'autre pensée que de l'envier et de la plaindre? C'est une enfant sauvage qui a recueilli Juan, un autre enfant jeté évanoui par le flot sur la grève. Elle l'a préservé, elle l'a soigné comme une mère, et maintenant elle l'aime: qui est-ce qui peut la blâmer de l'aimer? Qui est-ce qui peut, en présence de la magnifique nature qui leur sourit et les accueille, imaginer pour eux autre chose que la sensation toute-puissante qui les unit? «C'était une côte déserte et battue de vagues brisées,—avec des falaises, au-dessus et une large plage de sable,—gardée par des bancs et des rocs comme par une armée.—Toujours y grondait la voix rauque des vagues hautaines,—sauf pendant les longs jours dormants de l'été,—qui faisaient briller comme un lac l'Océan allongé dans sa couche.—Tout était silence, sauf le cri de la mouette, et le saut du dauphin et le bruissement d'une petite vague—qui, heurtée par quelque roc ou bas-fond, s'irritait contre la barrière qu'elle mouillait à peine.—Ils erraient tous les deux, et la main dans la main,—sur les cailloux luisants et les coquillages.—Ils glissaient le long du sable uni et durci.—Et dans les vieilles cavernes sauvages—creusées par les tempêtes, et pourtant creusées comme à dessein—en hautes salles profondes, en dômes ardoisés, en grottes,—ils s'arrêtèrent pour se reposer, et, chacun enlaçant l'autre dans son bras,—ils s'abandonnèrent à la douceur profonde du crépuscule empourpré.—ils regardaient au-dessus d'eux le ciel, dont la lumière flottante—s'étendait comme un Océan rosé, brillant et vaste.—Ils regardaient au-dessous d'eux la mer luisante,—d'où la large lune se levait, formant son cercle.—Ils entendaient le clapottement de la vague et le bruissement si bas du vent. Ils virent leurs yeux noirs darder une flamme—chacun dans ceux de l'autre, et voyant cela,—leurs lèvres se rapprochèrent et se collèrent en un baiser[367]....—Ils étaient seuls, mais non point seuls comme ceux—qui renfermés dans une chambre prennent cela pour la solitude,—L'Océan silencieux, la baie sous le ciel plein d'étoiles,—la rougeur du crépuscule qui de moment en moment baissait,—les sables sans voix, les cavernes où l'on entendait l'eau tomber goutte à goutte,—tout autour d'eux resserrait leurs bras entrelacés,—comme s'il n'y eût point de vie sous le ciel—hors la leur, et comme si cette vie n'eût pu jamais mourir[368].» Excellent moment, n'est-ce pas, pour apporter ici vos formulaires et vos catéchismes! Haydée «ne parle point de scrupules, ne demande point de promesses.» Elle ne sait rien, elle ne craint rien. «Elle vole vers son jeune ami comme un jeune oiseau[369].» C'est la nature qui soudainement se déploie, parce qu'elle est mûre, comme un bouton qui s'étale en fleur, la nature tout entière, instinct et cœur. «Hélas! ils étaient si jeunes, si beaux,—si seuls, si aimants, si livrés à eux-mêmes, et l'heure—était celle où le cœur est toujours plein—et, n'ayant plus sur soi de pouvoir,—suggère des actions que l'éternité ne peut défaire[370]!» Admirables moralistes, vous êtes devant ces deux fleurs, en jardiniers patentés, tenant en main le modèle de floraison visé par votre société d'horticulture, prouvant que le modèle n'a point été suivi, et décidant que les deux mauvaises herbes doivent être jetées dans «le feu» que vous entretenez pour brûler les pousses irrégulières. C'est bien jugé, et vous savez votre art.
Par delà le cant britannique, il y a l'hypocrisie universelle; par delà la pédanterie anglaise, Byron fait la guerre à la coquinerie humaine. C'est ici le sens vrai du poëme, et c'est à cela qu'aboutissent ce caractère et ce génie. Chez lui, les grands rêves lugubres de l'imagination juvénile se sont évanouis; l'expérience est venue; il connaît l'homme à présent, et qu'est-ce que l'homme une fois connu? Est-ce en lui que le sublime abonde? Croyez-vous que les grands sentiments, ceux de Childe Harold par exemple, soient la trame ordinaire de sa vie[371]? La vérité est qu'il emploie le meilleur de son temps à dormir, à dîner, à bâiller, à travailler comme un cheval, et à s'amuser comme un singe. Selon Byron, c'est un animal; sauf quelques minutes singulières, ses nerfs, son sang, ses instincts le mènent. La routine vient s'appliquer par-dessus, la nécessité fouette, et la bête avance. Comme la bête est orgueilleuse et de plus imaginative, elle prétend qu'elle marche de son propre gré, qu'il n'y a pas de fouet, qu'en tout cas ce fouet touche rarement sur les côtes, que du moins son échine stoïcienne peut faire comme si elle ne le sentait pas. Elle s'enharnache en imagination de caparaçons magnifiques, et se prélasse ainsi à pas mesurés, croyant porter des reliques et fouler des tapis et des fleurs, tandis qu'en somme elle piétine dans la boue et emporte avec soi les taches et l'odeur de tous les fumiers. Quel passe-temps que de palper son dos pelé, de lui mettre sous les yeux les sacs de farine qui la chargent et l'aiguillon qui la fait marcher[372]! La bonne comédie! C'est la comédie éternelle, et il n'y a pas un sentiment qui ne lui fournisse un acte: l'amour d'abord. Certainement dona Julia est bien aimable et Byron l'aime; mais elle sort de ses mains aussi chiffonnée qu'une autre. Elle a de la vertu, cela va sans dire; bien mieux elle veut en avoir. Elle se fait à propos de don Juan des raisonnements très-beaux: la belle chose que les raisonnements, et comme ils sont propres à brider la passion! Rien de plus solide qu'un ferme propos étayé de logique, appuyé sur la crainte du monde, sur la pensée de Dieu, sur le souvenir du devoir; rien ne prévaudra contre lui, excepté un tête-à-tête en juin, à six heures et demie du soir. Enfin la chose est faite, et la pauvre femme timide est surprise par son mari outragé, dans quelle situation! Là-dessus lisez le livre. Sûrement elle va se taire, honteuse et pleurante, et le lecteur moraliste ne manque pas de compter sur ses remords. Mon cher lecteur, vous n'avez point compté sur l'instinct et les nerfs. Demain elle sera pudique; à présent il s'agit d'étourdir le mari, de l'assourdir, de le confondre, de sauver Juan, de se sauver, de faire la guerre. La guerre commencée, on la fait à toutes armes, en première ligne avec l'effronterie et l'injure. L'idée unique, le besoin présent, absorbe le reste: c'est en cela qu'une femme est femme. Celle-ci crie et du haut de sa tête. C'est une vraie pluie: malédictions et récriminations, railleries et défis, évanouissements et larmes. En un quart d'heure, elle a gagné vingt ans de pratique. Vous ne saviez pas, ni elle non plus, quelle comédienne tout d'un coup, à l'improviste, peut sortir d'une honnête femme. Savez-vous ce qui peut sortir de vous-même? Vous vous croyez raisonnable, humain, j'y consens pour aujourd'hui; vous avez dîné, et vous êtes à votre aise dans une bonne chambre. Votre machine fonctionne sans accroc, c'est que les rouages sont huilés et en équilibre; mais qu'on la mette dans un naufrage ou dans une bataille, que le manque ou l'afflux du sang détraque un instant les pièces maîtresses, et l'on verra hurler ou chanceler un fou ou un idiot. La civilisation, l'éducation, le raisonnement, la santé, nous recouvrent de leurs enveloppes unies et vernies; arrachons-les une à une ou toutes ensemble, et nous rirons de voir la brute qui gît au fond. Voici notre ami Juan qui lit la dernière lettre de Julia, et jure avec transport de ne jamais oublier les beaux yeux qu'il a tant fait pleurer. Jamais sentiment fut-il plus tendre et plus sincère? Mais par malheur Juan est en mer, et le mal de cœur commence. «Oui, dit-il, le ciel se confondra avec la terre avant que....—(Ici il se trouva plus malade.)—O Julia! qu'est-ce que toutes les autres angoisses?...—(Pour l'amour de Dieu, apportez-moi un verre de rhum!—Pedro, Baptista, aidez-moi à descendre.)—Julia, mon amour!—(Coquin de Pedro, venez donc plus vite!)—Ma bien-aimée Julia, entends ma prière!...—(Ici sa voix devient inarticulée: c'était la faute des hoquets)[373].—L'amour est très-brave contre toutes les nobles maladies,—mais il a horreur de l'application des serviettes chaudes,—et le mal de mer est sa mort[374].» Bien d'autres choses sont sa mort, entre autres le temps, et aussi le mariage; il y aboutit «comme le vin au vinaigre.» Sachez que si Pénélope est si connue, c'est qu'elle est unique. «Les chances pour Ulysse étaient de retrouver une jolie urne,—érigée à sa mémoire, et deux ou trois jeunes demoiselles—engendrées par quelque ami détenteur de sa femme et de ses biens,—et de sentir son chien Argus l'empoigner par sa culotte[375].»
Ceci est d'un sceptique, même d'un cynique. Sceptique et cynique, c'est à cela qu'il aboutit. Sceptique par misanthropie, cynique par bravade, c'est toujours l'humeur triste et militante qui le déchaîne; la volupté méridionale ne l'a point conquis; il n'est épicurien que par contradiction et par instants. «Donnez-nous du vin, des femmes, de la gaieté, des éclats de rire,—demain des sermons et de l'eau de Seltz.—L'homme étant un être raisonnable, doit se griser[376].—Le meilleur de notre vie n'est qu'ivresse.—Je voudrais être argile—autant que je suis sang, moelle, passion et sensation,—parce qu'alors le passé serait passé. Mais hier je me suis grisé à force,—et il me semble que je marche sur le plafond.» Vous voyez bien qu'il est toujours le même, excessif et malheureux, occupé à se détruire. Son Don Juan aussi est une débauche; il s'y amuse outrageusement aux dépens de toutes les choses respectées, comme un taureau dans une boutique de glaces. Il y est toujours violent, et maintes fois il est féroce; la noire imagination amène entre ses récits d'amour les horreurs lentement savourées, le désespoir et la famine des naufragés, et le desséchement de ces squelettes enragés qui se mangent les uns les autres. Il y rit horriblement, comme Swift; bien mieux, il y bouffonne comme Voltaire. «On voulut manger le second comme plus gras;—mais il avait beaucoup de répugnance pour cette sorte de fin.—Pourtant ce qui le sauva, ce fut un petit présent qui lui avait été fait à Cadix—par une souscription générale des dames[377].» Pièces en main[378], il y suit avec une exactitude de chirurgien tous les pas de la mort, l'assouvissement, la rage, le délire, les hurlements, l'épuisement, la stupeur; il veut toucher et montrer la vérité extrême et prouvée, le dernier fonds grotesque et hideux de l'homme. Voyez encore l'assaut d'Ismaïl, la mitraille et la baïonnette, les massacres dans les rues, les cadavres employés comme fascines, et les trente-huit mille Turcs égorgés. Il y a du sang assez pour rassasier un tigre, et ce sang coule parmi les calembours; c'est pour railler la guerre et les boucheries décorées du nom d'exploits. Dans cet impitoyable et universel écrasement de toutes les vanités humaines, qui est-ce qui subsiste? De quoi sommes-nous avertis, sinon «que la vie est un néant et que les hommes ne valent pas des chiens[379]?» Qu'est-ce qu'il découvre dans la science, sinon ses lacunes, et dans la religion, sinon ses momeries[380]? Garde-t-il au moins la poésie? De la draperie divine, dernier vêtement qu'un poëte respecte, il fait un chiffon qu'il foule et tord et troue de gaieté de cour. Au moment le plus touchant des amours d'Haydée, il lâche une pantalonnade. Il achève une ode par des caricatures. Il est Faust dans le premier vers et Méphistophélès dans le second. Il arrive au milieu des tendresses ou des meurtres avec des drôleries de petit journal, avec des trivialités, des cancans, avec des injures de pamphlétaire et des bigarrures d'Arlequin. Il met à nu les procédés poétiques, se demande où il en est, compte les stances déjà faites, gouaille la Muse, Pégase et toute l'écurie épique, comme s'il n'en donnait pas deux sous. Encore une fois, que reste-t-il? Lui-même, et lui seul, debout sur tous ces débris. C'est lui qui parle ici; ses personnages ne sont que des paravents; même la moitié du temps, il les écarte pour occuper la scène. Ce sont ses opinions, ses souvenirs, ses colères, ses goûts qu'il nous étale; son poëme est une conversation, une confidence, avec les hauts, les bas, les brusqueries et l'abandon d'une conversation et d'une confidence, presque semblable aux mémoires dans lesquels le soir, à sa table, il se livrait et s'épanchait. Jamais on n'a vu dans un si clair miroir la naissance d'une vive pensée, le tumulte d'un grand génie, le dedans d'un vrai poëte, toujours passionné, inépuisablement fécond et créateur, en qui éclosent subitement coup sur coup, achevées et parées, toutes les émotions et toutes les idées humaines, les tristes, les gaies, les hautes, les basses, se froissant, s'encombrant comme des essaims d'insectes qui s'en vont bourdonner et pâturer dans la fange et dans les fleurs. Il peut dire tout ce qu'il veut; bon gré, mal gré, on l'écoute; il a beau sauter du sublime au burlesque, on y saute avec lui. Il a tant d'esprit, de l'esprit si neuf, si imprévu, si poignant, une si étonnante prodigalité de science, d'idées, d'images ramassées des quatre coins de l'horizon, en tas et par masses, qu'on est pris, emporté par delà toutes bornes, et qu'on ne peut pas songer à résister. Trop fort et partant effréné, voilà le mot qui à son endroit revient toujours: trop fort contre autrui et contre lui-même, et tellement effréné qu'après avoir employé sa vie à braver le monde et sa poésie à peindre la révolte, il ne trouve l'achèvement de son talent et le contentement de son cœur que dans un poëme armé contre toutes les conventions humaines et contre toutes les conventions poétiques. À vivre ainsi, on est grand, mais on devient malade. Il y a une maladie de cœur et d'esprit dans le style de Don Juan, comme dans celui de Swift. Quand un homme bouffonne au milieu de ses larmes, c'est qu'il a l'imagination empoisonnée. Cette sorte de rire est un spasme, et vous voyez venir chez l'un l'endurcissement ou la folie, chez l'autre l'excitation ou le dégoût. Byron s'épuisait, du moins le poëte s'épuisait en lui. Les derniers chants du Don Juan traînaient; la gaieté devenait forcée, les escapades se tournaient en divagations; le lecteur sentait approcher l'ennui. Un nouveau genre qu'il avait essayé avait fléchi sous sa main; il n'avait atteint dans le drame qu'à la déclamation puissante, ses personnages ne vivaient pas; quand il quitta la poésie, la poésie le quittait; il alla chercher l'action en Grèce et n'y trouva que la mort.
VI
Ainsi vécut et finit ce malheureux grand homme; la maladie du siècle n'a pas eu de plus illustre proie. Autour de lui, comme une hécatombe, gisent les autres, blessés aussi par la grandeur de leurs facultés et l'intempérance de leurs désirs, les uns éteints dans la stupeur ou l'ivresse, les autres usés par le plaisir ou le travail, ceux-ci précipités dans la folie ou le suicide, ceux-là rabattus dans l'impuissance ou couchés dans la maladie, tous secoués par leurs nerfs exaspérés ou endoloris, les plus forts portant leur plaie saignante jusqu'à la vieillesse, les plus heureux ayant souffert autant que les autres, et gardant leurs cicatrices, quoique guéris. Le concert de leurs lamentations a rempli tout le siècle, et nous nous sommes tenus autour d'eux, écoutant notre cœur qui répétait leurs cris tout bas. Nous étions tristes comme eux, et enclins comme eux à la révolte. La démocratie instituée excitait nos ambitions sans les satisfaire; la philosophie proclamée allumait nos curiosités sans les contenter. Dans cette large carrière ouverte, le plébéien souffrait de sa médiocrité et le sceptique de son doute; le plébéien, comme le sceptique, atteint d'une mélancolie précoce et flétri par une expérience prématurée, livrait ses sympathies et sa conduite aux poëtes, qui disaient le bonheur impossible, la vérité inaccessible, la société mal faite, et l'homme avorté ou gâté. De ce concert, une idée sortit, centre de la littérature, des arts et de la religion du siècle: c'est qu'il y a quelque disproportion monstrueuse entre les pièces de notre structure, et que toute la destinée humaine est viciée par ce désaccord.
Quel conseil nous ont-ils donné pour y remédier? Ils ont été grands, ont-ils été sages? «Fais pleuvoir en toi les sensations véhémentes et profondes; tant pis si ensuite ta machine craque!»—«Cultive ton jardin, resserre-toi dans un petit cercle, rentre dans le troupeau, deviens bête de somme.»—«Redeviens croyant, prends de l'eau bénite, abandonne ton esprit aux dogmes et ta conduite aux manuels.»—«Fais ton chemin, aspire au pouvoir, aux honneurs, à la richesse.» Ce sont là les diverses réponses des artistes et des bourgeois, des chrétiens et des mondains. Sont-ce des réponses? Et que proposent-elles, sinon de s'assouvir, de s'abêtir, de se détourner et d'oublier? Il y en a une autre plus profonde que Goëthe a faite le premier, que nous commençons à soupçonner, où aboutissent tout le travail et toute l'expérience du siècle, et qui sera peut-être la matière de la littérature prochaine: «Tâche de te comprendre et de comprendre les choses.» Réponse étrange, qui ne semble guère neuve, et dont on ne connaîtra la portée que plus tard. Longtemps encore les hommes sentiront leurs sympathies frémir au bruit des sanglots de leurs grands poëtes. Longtemps ils s'indigneront contre une destinée qui ouvre à leurs aspirations la carrière de l'espace sans limites pour les briser à deux pas de l'entrée contre une misérable borne qu'ils ne voyaient pas. Longtemps ils subiront comme des entraves les nécessités qu'ils devraient embrasser comme des lois. Notre génération, comme les précédentes, a été atteinte par la maladie du siècle, et ne s'en relèvera jamais qu'à demi. Nous parviendrons à la vérité, non au calme. Tout ce que nous pouvons guérir en ce moment, c'est notre intelligence; nous n'avons point de prise sur nos sentiments. Mais nous avons le droit de concevoir pour autrui les espérances que nous n'avons plus pour nous-mêmes, et de préparer à nos descendants un bonheur dont nous ne jouirons jamais. Élevés dans un air plus sain, ils auront peut-être une âme plus saine. La réforme des idées finit par réformer le reste, et la lumière de l'esprit produit la sérénité du cœur. Jusqu'ici, dans nos jugements sur l'homme, nous avons pris pour maîtres les révélateurs et les poëtes, et comme eux nous avons reçu pour des vérités certaines les nobles songes de notre imagination et les suggestions impérieuses de notre cœur. Nous nous sommes liés à la partialité des divinations religieuses et à l'inexactitude des divinations littéraires, et nous avons accommodé nos doctrines à nos instincts et à nos chagrins. La science approche enfin, et approche de l'homme; elle a dépassé le monde visible et palpable des astres, des pierres, des plantes, où, dédaigneusement, on la confinait; c'est à l'âme qu'elle se prend, munie des instruments exacts et perçants dont trois cents ans d'expérience ont prouvé la justesse et mesuré la portée. La pensée et son développement, son rang, sa structure et ses attaches, ses profondes racines corporelles, sa végétation infinie à travers l'histoire, sa haute floraison au sommet des choses, voilà maintenant son objet, l'objet que depuis soixante ans elle entrevoit en Allemagne, et qui, sondé lentement, sûrement, par les mêmes méthodes que le monde physique, se transformera à nos yeux comme le monde physique s'est transformé. Il se transforme déjà, et nous avons laissé derrière nous le point de vue de Byron et de nos poëtes. Non, l'homme n'est pas un avorton ou un monstre; non, l'affaire de la poésie n'est point de le révolter ou de le diffamer. Il est à sa place et achève une série. Regardons-le naître et grandir, et nous cesserons de le railler ou de le maudire. Il est un produit comme toute chose, et à ce titre il a raison d'être comme il est. Son imperfection innée est dans l'ordre, comme l'avortement constant d'une étamine dans une plante, comme l'irrégularité foncière de quatre facettes dans un cristal. Ce que nous prenions pour une difformité est une forme; ce qui nous semblait le renversement d'une loi est l'accomplissement d'une loi. La raison et la vertu humaines ont pour matériaux les instincts et les images animales, comme les formes vivantes ont pour instruments les lois physiques, comme les matières organiques ont pour éléments les substances minérales. Quoi d'étonnant si la vertu ou la raison humaine, comme la forme vivante ou comme la matière organique, parfois défaille ou se décompose, puisque comme elles, et comme tout être supérieur et complexe, elle a pour soutiens et pour maîtresses des forces inférieures et simples qui, suivant les circonstances, tantôt la maintiennent par leur harmonie, tantôt la défont par leur désaccord? Quoi d'étonnant si les éléments de l'être, comme les éléments de la quantité, reçoivent de leur nature même des lois indestructibles qui les contraignent et les réduisent à un certain genre et un certain ordre de formations? Qui est-ce qui s'indignera contre la géométrie? Surtout qui est-ce qui s'indignera contre une géométrie vivante? Qui, au contraire, ne se sentira ému d'admiration au spectacle de ces puissances grandioses qui, situées au cœur des choses, poussent incessamment le sang dans les membres du vieux monde, éparpillent l'ondée dans le réseau infini des artères et viennent épanouir sur toute la surface la fleur éternelle de la jeunesse et de la beauté? Qui enfin ne se trouvera ennobli en découvrant que ce faisceau de lois aboutit à un ordre de formes, que la matière a pour terme la pensée, que la nature s'achève par la raison, et que cet idéal auquel se suspendent, à travers tant d'erreurs, toutes les aspirations de l'homme, est aussi la fin à laquelle concourent, à travers tant d'obstacles, toutes les forces de l'univers? Dans cet emploi de la science et dans cette conception des choses il y a un art, une morale, une politique, une religion nouvelles, et c'est notre affaire aujourd'hui de les chercher.
CONCLUSION.
Le passé et le présent.
- I. Le passé. — L'invasion saxonne. — Comment elle a établi la race et fondé le caractère. — La conquête normande. — Comment elle a infléchi le caractère et établi la constitution. — La Renaissance. — Comment elle a manifesté l'esprit national. — La Réforme. — Comment elle a fixé le modèle idéal. — La Restauration. — Comment elle a importé la culture classique et dévié l'esprit national. — La Révolution. — Comment elle a développé la culture classique et redressé l'esprit national. — L'âge moderne. — Comment les idées européennes élargissent le moule national.
- II. Le présent. — Concordances de l'observation et de l'histoire. — Le ciel. — Le sol. — Les produits. — L'homme. — Le commerce. — L'industrie. — L'agriculture. — La société. — La famille. — Les arts. — La philosophie. — La religion. — Quelles forces ont produit la civilisation présente et élaborent la civilisation future.