Arrivés au terme de cette longue revue, nous pouvons maintenant embrasser d'un regard l'ensemble de la civilisation anglaise; tout s'y tient: quelques puissances et quelques circonstances primitives ont produit le reste, et il n'y a qu'à suivre leur action continue pour comprendre la nation et son histoire, son passé et son présent. À l'origine, et au plus profond dans la région des causes, apparaît la race. Une nation entière, Angles et Saxons, a détruit, chassé ou asservi les anciens habitants, effacé la culture romaine, s'est établie seule et pure, et n'a trouvé parmi les derniers ravageurs danois qu'une recrue nouvelle et du même sang. C'est là le tronc primitif; de sa substance et de ses propriétés innées naîtra presque toute la végétation future. En ce moment, et comme les voilà, seuls dans leur île, ils atteignent un développement tel quel, fruste, brutal et pourtant solide. Ils mangent et boivent, bâtissent et défrichent, surtout pullulent: les peuplades éparses qui ont passé la mer sur des bateaux de cuir deviennent une forte nation compacte, trois cent mille familles, riche, pourvue de bétail, largement épanouie dans l'abondance de la vie corporelle, à demi assise dans la sécurité de la vie sociale, avec un roi, des assemblées respectées et fréquentes, avec de bonnes coutumes judiciaires; chez elle, parmi les fougues et les violences du tempérament barbare, la vieille fidélité germanique maintient les hommes en société, pendant que la vieille indépendance germanique maintient l'homme debout. Dans tout le reste, ils n'avancent guère. Quelques chants tronqués, une épopée où gronde encore l'exaltation guerrière de l'antique barbarie, des hymnes lugubres, une poésie âpre et furieuse, parfois sublime et toujours rude, voilà tout ce qui subsiste d'eux. En six siècles, ils ont fait à peine un pas hors des mœurs et des sentiments de leur inculte Germanie; le christianisme qui a trouvé prise sur eux par la grandeur de ses tragédies bibliques et la tristesse anxieuse de ses aspirations, ne leur apporte point la civilisation latine; elle demeure à la porte, à peine accueillie par quelques grands hommes, déformée, si elle entre, par la disproportion du génie romain et du génie saxon, toujours altérée et réduite, si bien que pour les hommes du continent, les hommes de l'île ne sont que des lourdauds illettrés, ivrognes et gloutons, en tout cas sauvages et lents par tempérament et par nature, rebelles à la culture et tardifs dans leur développement.
L'empire de ce monde est à la force. Ils sont conquis pour toujours et à demeure, conquis par des Normands, c'est-à-dire par des Français plus habiles, plus vite cultivés et organisés qu'eux; là est le grand événement qui va achever leur caractère, décider de leur histoire et imprimer dans leur caractère et dans leur histoire, l'esprit politique et pratique qui les sépare des autres peuples germains. Opprimés, enserrés dans le réseau rigide de l'organisation normande, ils ont beau avoir été conquis, ils n'ont pas été détruits; ils sont sur leur sol, chacun avec ses amis et dans sa commune; ils font corps, ils sont encore vingt fois plus nombreux que leurs vainqueurs. Leur situation et leurs nécessités feront leurs habitudes et leurs aptitudes. Ils vont endurer, réclamer, lutter, résister ensemble et avec accord, faire effort aujourd'hui, demain, tous les jours, pour n'être pas tués ou volés, pour ramener leurs anciennes lois, pour obtenir ou extorquer des garanties, et par degrés ils vont acquérir la patience, le jugement, toutes les facultés et toutes les inclinations par lesquelles se maintiennent les libertés et se fondent les États. Par un bonheur singulier, les seigneurs normands les y aident; car le roi s'est fait une si grosse part, et se trouve si redoutable que pour réprimer le grand pillard, les petits pillards sont forcés de ménager leurs sujets saxons, de s'allier à eux, de les comprendre dans leurs chartes, de se faire leurs représentants, de les admettre au Parlement, de les laisser impunément travailler, s'enrichir, prendre de la fierté, de la force, de l'autorité, intervenir avec eux dans les affaires publiques. Voilà donc que peu à peu la nation anglaise, enfoncée sous terre par la conquête comme par un coup de masse, se dégage et se relève; cinq cents ans et davantage s'emploient à ce redressement. Mais pendant toute cette durée le loisir a manqué pour la fine et haute culture; il a fallu vivre et se défendre, piocher la terre, tisser la laine, s'exercer à l'arc, aller aux assemblées, au jury, payer et raisonner pour les affaires communes; l'homme important et estimé est celui qui sait bien se battre et faire de gros profits. Ce qui s'est développé ce sont les mœurs énergiques et militaires; ce qui a régné, c'est l'esprit actif et positif; ils ont laissé les lettres et les élégances aux nobles francisés de la cour. Quand le vaillant bourgeois saxon quittait son arc ou sa charrue, c'était pour festiner plantureusement ou pour chanter la ballade de Robin Hood. Il a vécu et agi; il n'a point réfléchi ni écrit; sa littérature nationale se réduit à des fragments et des rudiments, à des chansons de harpistes, à des épopées de taverne, à un poëme religieux, à quelques livres de réforme. En même temps, la littérature normande s'est desséchée; séparée de la tige, et sur un sol étranger, elle a langui dans les imitations; un seul grand poëte, presque Français d'esprit, tout Français de style, a paru, et après lui comme avant lui s'étale le radotage irrémédiable. Pour la seconde fois une civilisation de cinq siècles s'est trouvée stérile de grandes idées et de grandes œuvres, celle-ci plus encore que ses voisines, et à double titre, parce qu'à l'impuissance universelle du moyen âge, s'y joint l'appauvrissement de la conquête, et que des deux littératures qui la composent, l'une, transplantée, avorte, et l'autre, mutilée, cesse de s'épanouir.
II
Mais parmi tant d'ébauches et d'épreuves, un caractère s'est formé et le reste en dérivera. L'âge barbare a établi sur le sol une race de Germains, flegmatique et sérieuse, capable d'émotions spiritualistes et de discipline morale. L'âge féodal a imposé à cette race les habitudes de résistance et d'association, les préoccupations politiques et utilitaires. Figurez-vous un Allemand de Hambourg ou de Brême, serré pendant cinq cents ans dans le corselet de fer de Guillaume le Conquérant: ces deux natures, l'une innée, l'autre acquise, composent tous les ressorts de sa conduite. Il en est ainsi des autres nations. Comme des coureurs rangés en ligne à l'entrée de la carrière, on voit au moment de la Renaissance s'élancer les cinq grands peuples de l'Europe, sans que d'abord on puisse rien prévoir de leur course. Au premier regard, il semble que les accidents ou les circonstances gouverneront seuls leur vitesse, leur chute et leur succès. Il n'en est rien, et c'est d'eux seuls que dépendra leur histoire: chacun sera l'ouvrier de sa fortune; le hasard n'a point de prise sur des événements si vastes, et ce sont les inclinations et les facultés nationales qui, renversant ou suscitant les obstacles, les conduiront fatalement chacun à son terme, les uns jusqu'au fond de la décadence, les autres jusqu'au faîte de la prospérité. Après tout, l'homme est toujours son propre maître, et son propre esclave. À l'ouverture de chaque âge, il est d'une certaine façon; son corps, son cœur et son esprit ont une structure et une disposition distinctes; et de cet agencement durable que tous les siècles précédents ont contribué à consolider ou à construire sortent des désirs ou des aptitudes permanentes, selon lesquelles il veut et il agit. Ainsi se forme en lui le modèle idéal qui, obscur ou distinct, achevé ou ébauché, va dorénavant flotter devant ses yeux, rallier toutes ses aspirations, tous ses efforts et toutes ses forces, et l'employer à un seul effet pendant des siècles, jusqu'à ce qu'enfin renouvelé par l'impuissance ou la réussite, il conçoive un nouveau but, et reprenne un nouvel élan. L'Espagnol catholique et exalté se représente la vie à la façon des croisés, des amoureux et des chevaliers, et, abandonnant le travail, la liberté et la science, se jette, à la suite de son inquisition et de son roi, dans la guerre fanatique, dans l'oisiveté romanesque, dans l'obéissance superstitieuse et passionnée, dans l'ignorance volontaire et irrémédiable[381]. L'Allemand théologien et féodal se cantonne docilement, fidèlement sous ses petits princes, par patience naturelle et par loyauté héréditaire, occupé de sa femme et de son ménage, content d'avoir conquis la liberté religieuse, attardé par la lourdeur de son tempérament dans la grosse vie corporelle, et dans le respect inerte de l'ordre établi. L'Italien, le plus richement doué et le plus précoce de tous, mais de tous le plus incapable de discipline volontaire et d'austérité morale, se tourne du côté des beaux-arts et de la volupté, déchoit, se gâte sous la domination étrangère, se laisse vivre, oubliant de penser et content de jouir. Le Français sociable et égalitaire, se rallie autour de son roi qui lui donne la paix publique, la gloire extérieure, et le magnifique étalage d'une cour somptueuse, d'une administration réglée, d'une discipline uniforme, d'une prépondérance européenne et d'une littérature universelle. Pareillement, si vous regardez l'Anglais au seizième siècle, vous découvrez en lui les penchants et les puissances qui, pendant trois siècles, vont gouverner sa culture et façonner sa constitution. Dans cette expansion européenne de la vie naturelle et de la littérature païenne, on retrouve tout d'abord chez Shakspeare, Jonson et les tragiques, chez Spenser, Sidney et les lyriques, les traits nationaux, tous avec une profondeur et un éclat incomparable, et tels que la race et l'histoire les ont imprimés et enfoncés depuis mille ans. Ce n'est pas en vain que l'invasion a implanté ici une race sérieuse, et capable de retours sur soi. Ce n'est pas en vain que la conquête a tourné cette race vers la vie militante et les préoccupations pratiques. Dès la première saillie de l'invention originale, son œuvre manifeste l'énergie tragique, la passion intense et informe, le dédain de la régularité, la connaissance du réel, le sentiment des choses intérieures, la mélancolie naturelle, la divination anxieuse de l'obscur au-delà, tous les instincts qui, repliant l'homme sur lui-même et concentrant l'homme en lui-même, le préparent au protestantisme et au combat. Quel est-il ce protestantisme qui se fonde? Quel est le modèle idéal qu'il présente et quelle conception originale va fournir à ce peuple son poëme permanent et dominateur? La plus âpre et la plus pratique de toutes, celle des puritains, qui, négligeant la spéculation, se rabat sur l'action, enferme la vie humaine dans une discipline rigide, impose à l'âme humaine l'effort continu, prescrit à la société humaine l'austérité monacale, interdit le plaisir, commande l'action, exige le sacrifice, et forme le moraliste, le travailleur et le citoyen. La voilà implantée, la grande idée anglaise, j'entends la persuasion que l'homme est avant tout une personne morale et libre, et qu'ayant conçu seul dans sa conscience et devant Dieu la règle de sa conduite, il doit s'employer tout entier à l'appliquer en lui, hors de lui, obstinément, inflexiblement, par une résistance perpétuelle opposée aux autres et par une contrainte perpétuelle exercée sur soi. Elle aura beau se discréditer d'abord par ses emportements et sa tyrannie; atténuée par l'épreuve, elle s'accommodera par degrés à la nature humaine, et, transportée du fanatisme puritain dans la morale laïque, elle gagnera toutes les sympathies publiques parce qu'elle correspond à tous les instincts nationaux. Elle a beau disparaître du grand monde, sous les mépris de la Restauration, et sous l'importation de la culture française; elle subsiste sous terre. Car la culture française ici n'aboutit pas; sur ce sol trop différent, elle ne fait éclore que des fruits malsains, grossiers ou incomplets. La fine élégance est devenue débauche ignoble; le doute délicat s'est tourné en athéisme brutal; la tragédie avorte, et n'est qu'une déclamation; la comédie est effrontée et n'est qu'une école de vices; de cette littérature, il ne subsiste que des études de raisonnement serré et de bon style; elle-même est chassée de la scène publique presque en même temps que les Stuarts au commencement du dix-huitième siècle, et les maximes libérales et morales reprennent l'ascendant qu'elles ne perdront plus. Car en même temps que les idées, les événements ont poursuivi leur cours; les inclinations nationales ont fait leur œuvre dans la société comme dans les lettres, et les instincts anglais ont transformé la constitution et la politique, en même temps que les talents et les esprits. Ces riches communes, ces vaillants yeomen, ces rudes bourgeois bien armés, amplement nourris, protégés par leurs jurys, habitués à compter sur eux-mêmes, obstinés, batailleurs, sensés, tels que le moyen âge anglais les a légués à l'Angleterre moderne, ont pu laisser le roi étaler au-dessus d'eux sa tyrannie temporaire, et faire peser sur sa noblesse les rigueurs d'un arbitraire qu'autorisaient les souvenirs de la guerre civile, et le danger des hautes trahisons. Mais il faut qu'Henri VIII et Élisabeth elle-même suivent dans les grands intérêts le courant de l'opinion publique; s'ils sont si forts c'est qu'ils sont populaires; le peuple ne soutient leurs entreprises et n'autorise leurs violences que parce qu'il trouve en eux les défenseurs de sa religion, et les protecteurs de son travail[382]. Lui-même, il s'enfonce dans cette religion, et par-dessous l'établissement officiel, atteint les croyances personnelles. Il s'enrichit par le travail, et, sous le premier Stuart, il occupe déjà la plus grande place dans la nation. À ce moment, tout est décidé; quels que soient les événements, il faut bien qu'un jour il devienne maître. Les situations sociales font les situations politiques; toujours les constitutions légales s'accommodent aux choses réelles, et la prépondérance acquise aboutit infailliblement aux droits écrits. Des hommes si nombreux, si actifs, si résolus, si capables de se suffire à eux-mêmes, si disposés à tirer leurs opinions de leur réflexion propre et leur subsistance de leurs seuls efforts, finiront, quoi qu'il arrive, par arracher les garanties dont ils ont besoin. Du premier élan, et dans la ferveur de la foi primitive, ils renversent le trône, et le courant qui les porte est si fort, qu'en dépit de leurs excès et de leur défaite, la révolution s'accomplit d'elle-même par l'abolition des tenures féodales et l'institution de l'Habeas corpus sous Charles II, par le redressement universel de l'esprit libéral et protestant sous Jacques II, par l'établissement constitutionnel, l'acte de tolérance, et l'affranchissement de la presse sous Guillaume III. Dès ce moment l'Angleterre a trouvé son assiette; ses deux forces intérieures et héréditaires, l'instinct moral et religieux, l'aptitude pratique et politique ont fait leur œuvre et désormais vont bâtir sans empêchement ni démolition sur les fondements qu'elles ont posés.
III
Ainsi naquit la littérature du dix-huitième siècle, toute conservatrice, utile, morale et bornée. Deux puissances la dirigent, l'une européenne, l'autre anglaise; d'un côté ce talent d'analyse oratoire et ces habitudes de dignité littéraire qui sont propres à l'âge classique, de l'autre ce goût pour l'application et cette énergie de l'observation précise qui sont propres à l'esprit national. De là cette excellence et cette originalité de la satire politique, du discours parlementaire, de l'essai solide, du roman moral, et de tous les genres qui exigent un bon sens attentif, un bon style correct, et le talent de conseiller, de convaincre ou de blesser autrui. De là cette faiblesse ou cette impuissance de la pensée spéculative, de la vraie poésie, du théâtre original, et de tous les genres qui réclament la grande curiosité libre, ou la grande imagination désintéressée. Ils n'atteignent point l'élégance complète, ni la philosophie supérieure; ils alourdissent les délicatesses françaises qu'ils imitent, et s'effrayent des hardiesses françaises qu'ils suggèrent; ils restent à demi bourgeois et à demi barbares; ils n'inventent que des idées insulaires, et des améliorations anglaises, et se confirment dans leur respect pour leur constitution et leur tradition. Mais en même temps ils se cultivent et se réforment; leur richesse et leur bien-être s'accroissent énormément; la littérature et l'opinion chez eux deviennent sévères jusqu'à l'intolérance, et leur longue guerre contre la Révolution française pousse à l'excès le rigorisme de leur morale, en même temps que l'invention des machines développe jusqu'au centuple leur confortable et leur prospérité. Un code salutaire et despotique de maximes approuvées, de convenances établies et de croyances inattaquables qui fortifie, roidit, courbe et emploie l'homme utilement et péniblement, sans lui permettre jamais de dévier ou de faiblir; un attirail minutieux et une provision admirable d'inventions commodes, associations, institutions, mécanismes, ustensiles, méthodes qui travaillent incessamment pour fournir au corps et à l'esprit tout ce dont ils ont besoin, voilà désormais les deux traits saillants et particuliers de ce peuple. Se contraindre et se pourvoir, prendre l'empire de soi et l'empire de la nature, considérer la vie en moraliste et en économiste, comme un habit étroit dans lequel il faut marcher décemment, et comme un bon habit qu'il faut avoir le meilleur possible, être à la fois respectable et muni de bien-être, ces deux mots renferment tous les ressorts de l'action anglaise. Contre ce bon sens limité et contre cette austérité pédante, une révolte éclate. Avec le renouvellement universel de la pensée et de l'imagination humaine, la profonde source poétique qui avait coulé au seizième siècle s'épanche de nouveau au dix-neuvième, et une nouvelle littérature jaillit à la lumière; la philosophie et l'histoire infiltrent leurs doctrines dans le vieil établissement; le plus grand poëte du temps le heurte incessamment de ses malédictions et de ses sarcasmes; de toutes parts, aujourd'hui encore, dans les sciences et dans les lettres, dans la pratique et la théorie, dans la vie privée et dans la vie publique, les plus puissants esprits essayent d'ouvrir une entrée au flot des idées continentales. Mais ils sont patriotes autant que novateurs, conservateurs autant que révolutionnaires; s'ils touchent à la religion et à la constitution, aux mœurs et aux doctrines, c'est pour les élargir, non pour les détruire; l'Angleterre est faite, elle le sait, et ils le savent; telle que la voilà, assise sur toute l'histoire nationale et sur tous les instincts nationaux, elle est plus capable qu'aucun peuple de l'Europe de se transformer sans se refondre, et de se prêter à son avenir sans renoncer à son passé.
§ 2.
I
Je commençais à démêler ces idées lorsque, pour la première fois, je débarquai en Angleterre, et je fus singulièrement frappé des confirmations mutuelles que se prêtaient l'observation et l'histoire; il me sembla que le présent achevait le passé et que le passé expliquait le présent.
Dès l'abord la mer inquiète et étonne; ce n'est pas en vain qu'un peuple est insulaire et marin, surtout avec cette mer et sur ces côtes; leurs peintres, si mal doués, en sentent, malgré tout, l'aspect alarmant ou lugubre; jusqu'au dix-huitième siècle, parmi les élégances de la culture française et sous la bonhomie de la tradition flamande, vous trouverez chez Gainsborough l'empreinte ineffaçable de ce grand sentiment. Aux doux moments, dans les beaux jours tranquilles d'été, la brume moite étend sur l'horizon son voile gris de perle; la mer a la couleur d'une ardoise pâle, et les navires, ouvrant leur voilure, avancent patiemment dans la vapeur. Mais qu'on regarde autour de soi, et l'on verra bientôt les marques du danger quotidien. La côte est labourée, les vagues ont empiété, les arbres ont disparu, la terre s'est détrempée sous les averses incessantes, l'Océan est toujours là intraitable et farouche. Il gronde et beugle éternellement, le vieux monstre rauque, et le train aboyant de ses vagues avance comme une armée infinie devant laquelle toute force humaine doit plier. Qu'on songe aux mois d'hiver, aux tempêtes, aux longues heures du matelot ballotté, roulé aveuglément par les rafales! En ce moment et dans cette belle saison, surtout le cercle de l'horizon, les nuages montent ternis, blafards, bientôt semblables à une fumée charbonneuse, quelques-uns d'une blancheur éblouissante et fragile, si enflés qu'on les sent prêts à fondre. Leurs pesantes masses cheminent, elles s'engorgent, et déjà çà et là, sur la plaine sans limite, un pan du ciel est brouillé par une averse. Au bout d'un instant, la mer est salie et cadavéreuse; ses flots sursautent avec des tournoiements étranges, et leurs flancs prennent des teintes huileuses et livides. L'énorme coupole grisâtre a noyé et obstrué tout l'horizon; la pluie s'abat, serrée, impitoyable. On n'en a pas l'idée tant qu'on ne l'a pas vue. Quand les gens du Sud, les Romains, sont arrivés là pour la première fois, ils ont dû se croire en enfer. Le large espace qui s'étend entre le sol et le ciel, et sur lequel nos yeux comptent comme sur leur domaine, manque tout d'un coup; il n'y a plus d'air, on n'aperçoit plus que du brouillard coulant. Plus de couleurs ni de formes. Dans cette fumée jaunâtre, les objets semblent des fantômes effacés; la nature a l'air d'une mauvaise ébauche au fusain sur laquelle un enfant a maladroitement passé la manche. Vous voilà à New-Haven, puis à Londres; le ciel dégorge la pluie, la terre lui renvoie le brouillard, le brouillard rampe dans la pluie; tout est noyé; à regarder autour de soi, on ne voit pas de raison pour que cela doive jamais finir. C'est vraiment ici la contrée cimmérienne d'Homère; les pieds clapotent, on n'a plus que faire de ses yeux; on sent tous ses organes bouchés, rouillés par l'humidité qui monte; on se croit hors du monde respirable, réduit à la condition des êtres marécageux, habitant des eaux sales; vivre ici, ce n'est pas vivre. On se demande si cette énorme ville n'est pas un cimetière où barbotent des fantômes affairés et malheureux. Dans le déluge de suie mouillée, le fleuve bourbeux avec ses bateaux de fer infatigables, noirs insectes, qui débarquent et embarquent des ombres, fait penser au Styx. Plus de jour, on s'en fabrique un. Dernièrement sur la grande place, dans le plus bel hôtel, cinq journées durant, il a fallu laisser le gaz allumé. La mélancolie vient, on prend en dégoût les autres et soi-même. Que peuvent-ils faire dans ce sépulcre? Rester chez soi sans travailler, c'est se ronger intérieurement et marcher au suicide. Sortir, c'est faire effort, ne plus se soucier de l'humidité ni du froid, braver le malaise et les sensations désagréables. Un pareil climat prescrit l'action, interdit l'oisiveté, développe l'énergie, enseigne la patience. Je regardais tout à l'heure sur le navire les matelots au gouvernail, avec leurs paletots imperméables, leurs grosses bottes ruisselantes, leurs calottes de cuir à rebord, si attentifs, si précis dans leurs mouvements, si graves, si maîtres d'eux-mêmes. J'ai vu depuis les ouvriers devant leurs métiers à coton, calmes, sérieux, silencieux, économisant leur effort, et persévérant tout le jour, toute l'année, toute la vie dans la même contention de corps et d'esprit régulière et monotone; leur âme s'est conformée à leur climat. En effet, il faut s'y conformer pour y vivre; au bout de huit jours on sent qu'on doit renoncer ici à la jouissance délicate et savourée, au bonheur de se laisser vivre, à l'oisiveté abandonnée, au contentement des yeux, à l'épanouissement facile et harmonieux de la nature artistique et animale, qu'il faut se marier, élever un troupeau d'enfants, prendre les soucis et l'importance du chef de famille, s'enrichir, se pourvoir contre la mauvaise saison, se munir de bien-être, devenir protestant, industriel, politique, bref, capable d'activité et de résistance, et, dans toutes les voies ouvertes à l'homme, endurer et faire effort.