Voyez maintenant comment un amas d'exemples sensibles rend probable une assertion gratuite. «Votre journal dit qu'on a vérifié la monnaie. Comme cela est impudent et insupportable! Wood a soin de fabriquer une douzaine ou deux de sous en bon métal, les envoie à la Tour, et on les approuve, et ces sous doivent répondre de tous ceux qu'il a déjà fabriqués ou fabriquera à l'avenir! Sans doute il est vrai qu'un gentleman envoie souvent à ma boutique prendre un échantillon d'étoffe: je le coupe loyalement dans la pièce, et si l'échantillon lui va, il vient, ou bien envoie et compare le morceau avec la pièce entière, et probablement nous faisons marché; mais si je voulais acheter cent moutons, et que l'éleveur, après m'avoir amené un seul mouton, gras et de bonne toison, en manière d'échantillon, me voulût faire payer le même prix pour les cent autres, sans me permettre de les voir avant de payer, ou sans me donner bonne garantie qu'il me rendra mon argent pour ceux qui seront maigres, ou tondus, ou galeux, je ne voudrais pas être une de ses pratiques. On m'a conté l'histoire d'un homme qui voulait vendre sa maison, et pour cela portait un morceau de brique dans sa poche, et le montrait comme échantillon pour encourager les acheteurs; ceci est justement le cas pour les vérifications de M. Wood[28].» Un gros rire éclatait; les bouchers, les maçons, étaient gagnés. Pour achever, Swift leur enseignait un expédient pratique, proportionné à leur intelligence et à leur état. «Le simple soldat, quand il ira au marché ou à la taverne, offrira cette monnaie; si on la refuse, il sacrera, fera le diable à quatre, menacera de battre le boucher ou la cabaretière, ou prendra les marchandises par force, et leur jettera la pièce fausse. Dans ce cas et dans les autres semblables, le boutiquier, ou le débitant de viandes, ou tout autre marchand, n'a pas autre chose à faire que de demander dix fois le prix de sa marchandise, si on veut le payer en monnaie de Wood,—par exemple vingt pence de cette monnaie pour un quart d'ale,—et ainsi dans toutes les autres choses, et ne jamais lâcher sa marchandise qu'il ne tienne l'argent[29].» La clameur publique vainquit le gouvernement anglais; il retira sa monnaie et paya à Wood une grosse indemnité. Tel est le mérite des raisonnements de Swift; ce sont de bons outils, tranchants et maniables, ni élégants ni brillants, mais qui prouvent leur valeur par leur effet.
Toute la beauté de ces pamphlets est dans l'accent. Ils n'ont ni la fougue généreuse de Pascal, ni la gaieté étourdissante de Beaumarchais, ni la finesse ciselée de Courier, mais un air de supériorité accablante et une âcreté de rancune terrible. La passion et l'orgueil énorme, comme tout à l'heure l'esprit positif, ont assené tous les coups. Il faut lire son Esprit public des Whigs contre Steele. Page à page, Steele est déchiré avec un calme et un dédain que personne n'a égalés. Swift avance régulièrement, ne laissant aucune partie saine, enfonçant blessure sur blessure, sûr de tous ses coups, en sachant d'avance la portée et la profondeur. Le pauvre Steele, étourdi vaniteux, est entre ses mains comme Gulliver chez les géants; c'est pitié de voir un combat si inégal, et ce combat est sans pitié: Swift l'écrase avec soin et avec aisance, comme une vermine. Le malheureux, ancien officier et demi-lettré, se servait maladroitement des mots constitutionnels. «Contre cet écueil, il vient perpétuellement faire naufrage à nos yeux, toutes les fois qu'il se hasarde hors des bornes étroites de sa littérature. Il a gardé un souvenir confus des termes depuis qu'il a quitté l'université, mais il a perdu la moitié de leur sens, et les met ensemble sans autre motif que leur cadence, comme ce domestique qui clouait des cartes de géographie dans le cabinet d'un gentleman, quelques-unes en travers, d'autres la tête en bas, pour mieux les ajuster aux panneaux[30].»
Quand il juge, il est pire que quand il prouve; témoin son court portrait de lord Wharton. Avec les formules de politesse officielle, il le transperce; il n'y a qu'un Anglais capable d'un tel flegme et d'une telle hauteur.
J'ai eu l'occasion, dit-il, de converser beaucoup avec sa Seigneurie, et je suis parfaitement convaincu qu'il est indifférent aux applaudissements autant qu'insensible aux reproches. Il est dépourvu du sens de la gloire et de la honte, comme quelques hommes sont dépourvus du sens de l'odorat; c'est pourquoi une bonne réputation est pour lui aussi peu de chose qu'un parfum précieux serait pour eux. Quand un homme, dans l'intérêt du public, se met à décrire le naturel d'un serpent, d'un loup, d'un crocodile ou d'un renard, on doit entendre qu'il le fait sans aucune espèce d'amour ou de haine personnelle envers ces animaux eux-mêmes. Pareillement Son Excellence est un de ceux que je n'aime ni ne hais personnellement. Je le vois à la cour, chez lui et quelquefois chez moi, car j'ai l'honneur de recevoir ses visites; et quand cet écrit sera public, il est probable qu'il me dira, comme il l'a déjà fait dans une circonstance semblable, «qu'il vient d'être diablement éreinté,» puis, avec la transition la plus aisée du monde, me parlera du temps ou de l'heure qu'il est. J'entreprends donc ce travail de meilleur cœur, étant sûr de ne point le mettre en colère et de ne blesser en aucune façon sa réputation: comble de bonheur et de sécurité qui appartient à Son Excellence, et que nul philosophe avant lui n'a pu atteindre.—Thomas, comte de Wharton, lord-lieutenant d'Irlande, par la force étonnante de sa constitution, a depuis quelques années dépassé l'âge critique, sans que la vieillesse ait laissé de traces visibles sur son corps ou sur son esprit, quoiqu'il se soit prostitué toute la vie aux vices qui ordinairement usent l'un et l'autre. Qu'il se promène, ou siffle, ou jure, ou dise des ordures, ou crie des injures, il s'acquitte de tous ces emplois mieux qu'un étudiant de troisième année. Avec la même grâce et le même style, il tempêtera contre son cocher en pleine rue, dans le royaume dont il est gouverneur, et tout cela sans conséquence, parce que la chose est dans son naturel et que tout le monde s'y attend. Lorsqu'il réussit, c'est moins par l'art que par le nombre de ses mensonges, ces mensonges étant quelquefois découverts en une heure, souvent en un jour, toujours en une semaine. Il jure solennellement qu'il vous aime et veut vous servir, et, votre dos tourné, dit aux assistants que vous êtes un chien et un drôle. Il va assidûment aux prières, selon l'étiquette de sa place, et profère des ordures et des blasphèmes à la porte de la chapelle. En politique, il est presbytérien; en religion, athée; mais il trouve bon en ce moment d'avoir pour concubine une papiste. Dans son commerce avec les hommes, sa règle générale est de tâcher de leur en imposer, n'ayant d'autre recette pour cet effet qu'un composé de serments et de mensonges. On n'a jamais su qu'il ait refusé ou tenu une promesse. Et je me souviens que lui-même en faisait l'aveu à une dame, exceptant toutefois la promesse qu'il lui faisait en ce moment, qui était de lui procurer une pension. Cependant il manqua à cette même promesse, et, je l'avoue, nous trompa tous les deux; mais ici, je prie qu'on distingue entre une promesse et un marché, car certainement il tiendra le marché avec celui qui lui aura fait la plus belle offre. En voilà assez pour le portrait de Son Excellence[31].
Suit une liste détaillée des belles actions à l'appui. «À la vérité, je n'ai pu les ranger convenablement, comme je l'aurais voulu. C'est que j'ai cru utile pour diverses raisons que le monde fût informé aussitôt que possible des mérites de Son Excellence. Telles qu'elles sont, elles pourront servir de matériaux à toute personne qui aura l'envie d'écrire des mémoires sur la vie de Son Excellence.» Dans tout ce morceau, la voix de Swift est restée calme; pas un muscle de son visage n'a remué; ni demi-sourire, ni éclair de l'œil, ni geste; il parle en statue; mais sa colère croît par la contrainte et brûle d'autant plus qu'elle n'a pas d'éclat.
C'est pourquoi son style ordinaire est l'ironie grave. Elle est l'arme de l'orgueil, de la méditation et de la force. L'homme qui l'emploie se contient au plus fort de la tempête intérieure; il est trop fier pour offrir sa passion en spectacle; il ne prend point le public pour confident; il entend être seul dans son âme; il aurait honte de se livrer; il veut et sait garder l'absolue possession de soi. Ainsi concentré, il comprend mieux et il souffre davantage; l'emportement ne vient point soulager sa colère ou dissiper son attention; il sent toutes les pointes et pénètre le fond de l'opinion qu'il déteste; il multiplie sa douleur et sa connaissance, et ne s'épargne ni blessure, ni réflexion. C'est dans cette attitude qu'il faut voir Swift, impassible en apparence, mais les muscles contractés, le cœur brûlant de haine, écrire avec un sourire terrible des pamphlets comme celui-ci[32]:
Il n'est peut-être ni très-sûr, ni très-prudent de raisonner contre l'abolition du christianisme dans un moment où tous les partis sont déterminés et unanimes sur ce point. Cependant, soit affectation de singularité, soit perversité de la nature humaine, je suis si malheureux, que je ne puis être entièrement de cette opinion. Bien plus, quand je serais sûr que l'attorney général va donner ordre qu'on me poursuive à l'instant même, je confesse encore que dans l'état présent de nos affaires soit intérieures, soit extérieures, je ne vois pas la nécessité absolue d'extirper chez nous la religion chrétienne. Ceci pourra peut-être sembler un paradoxe trop fort, même à notre âge savant et paradoxal; c'est pourquoi je l'exposerai avec toute la réserve possible et avec une extrême déférence pour cette grande et docte majorité qui est d'un autre sentiment.—Du reste, j'espère qu'aucun lecteur ne me suppose assez faible pour vouloir défendre le christianisme réel, qui, dans les temps primitifs, avait, dit-on, quelque influence sur la croyance et les actions des hommes; ce serait-là en effet un projet insensé; on détruirait ainsi d'un seul coup la moitié de la science et tout l'esprit du royaume. Le lecteur de bonne foi comprendra aisément que mon discours n'a d'autre objet que de défendre le christianisme nominal, l'autre ayant été depuis quelque temps mis de côté par le consentement général comme tout à fait incompatible avec nos projets actuels de richesse et de pouvoir[33].
Examinons donc les avantages que pourrait avoir cette abolition du titre et du nom de chrétien, ceux-ci par exemple:
On objecte que, de compte fait, il y a dans ce royaume plus de dix mille prêtres, dont les revenus, joints à ceux de milords les évêques, suffiraient pour entretenir au moins deux cents jeunes gentilshommes, gens d'esprit et de plaisir, libres penseurs, ennemis de la prêtraille, des principes étroits, de la pédanterie et des préjugés, et qui pourraient faire l'ornement de la ville et de la cour[34]. On représente encore comme un grand avantage pour le public que, si nous écartons tout d'un coup l'institution de l'Évangile, toute religion sera naturellement bannie pour toujours, et par suite avec elle tous les fâcheux préjugés de l'éducation qui, sous les noms de vertu, conscience, honneur, justice et autres semblables, ne servent qu'à troubler la paix de l'esprit humain[35].