Ayant maintenant considéré les plus fortes objections contre le christianisme et les principaux avantages qu'on espère obtenir en l'abolissant, je vais, avec non moins de déférence et de soumission pour de plus sages jugements, mentionner quelques inconvénients qui pourraient naître de la destruction de l'Évangile, et que les inventeurs n'ont peut-être pas suffisamment examinés. D'abord je sens très-vivement combien les personnes d'esprit et de plaisir doivent être choquées et murmurer à la vue de tant de prêtres crottés qui se rencontrent sur leur chemin et offensent leurs yeux; mais en même temps ces sages réformateurs ne considèrent pas quel avantage et quelle félicité c'est pour de grands esprits d'avoir toujours sous la main des objets de mépris et de dégoût pour exercer et accroître leurs talents, et pour empêcher leur mauvaise humeur de retomber sur eux-mêmes ou sur leurs pareils,—particulièrement quand tout cela peut être fait sans le moindre danger imaginable pour leurs personnes. Et pour pousser un autre argument de nature semblable: si le christianisme était aboli, comment les libres penseurs, les puissants raisonneurs, les hommes de profonde science, sauraient-ils trouver un autre sujet si bien disposé à tous égards pour qu'ils puissent déployer leur talent? De quelles merveilleuses productions d'esprit serions-nous privés, si nous perdions celles des hommes dont le génie, par une pratique continuelle, s'est entièrement tourné en railleries et en invectives contre la religion, et qui seraient incapables de briller ou de se distinguer sur tout autre sujet! Nous nous plaignons journellement du grand déclin de l'esprit parmi nous, et nous voudrions supprimer la plus grande, peut-être la seule source qui lui reste[36]!—Mais voici la plus forte des raisons; celle-là est tout à fait invincible. Il est à craindre que, six mois après l'acte du Parlement pour l'extirpation de l'Évangile, les fonds de la banque et des Indes-Orientales ne tombent au moins de 1 pour 100. Et puisque c'est cinquante fois plus que la sagesse de notre âge n'a jugé à propos d'aventurer pour le salut du christianisme, il n'y a nulle raison de s'exposer à une si grande perte pour le seul plaisir de le détruire[37].
Swift n'est qu'un combattant, je le veux; mais quand on revoit d'un coup d'œil ce bon sens et cet orgueil, cet empire sur les passions des autres et cet empire de soi, cette force de haine et cet emploi de la haine, on juge qu'il n'y eut guère de combattants semblables. Il est pamphlétaire comme Annibal fut condottiere.
IV
Le soir de la bataille, ordinairement on se délasse: on badine, on raille, on cause, en prose, en vers; mais ce soir continue la journée, et l'esprit qui a laissé sa trace dans les affaires laisse sa trace dans les amusements.
Quoi de plus gai que les soirées de Voltaire? Il se moque; mais est-ce que dans sa moquerie vous apercevez quelque intention meurtrière? Il s'emporte; mais est-ce que dans ses colères vous apercevez un naturel haineux et méchant? Tout est aimable en lui. En un instant, par besoin d'action, il frappe, caresse, change cent fois de ton, de visage, avec de brusques mouvements, d'impétueuses saillies, quelquefois enfant, toujours homme du monde, de goût et de conversation. Il veut me faire fête; il me mène en un instant à travers mille idées, sans effort, pour s'égayer, pour m'égayer moi-même. Le charmant maître de maison qui veut plaire, qui sait plaire, qui n'a horreur que de l'ennui, qui ne se défie point de moi, qui ne se contraint pas, qui est toujours lui-même, qui pétille d'idées, de naturel et d'enjouement! Si j'étais avec lui, et qu'il se moquât de moi, je ne me fâcherais pas; je prendrais le ton, je rirais de moi-même, je sentirais qu'il n'a d'autre envie que de passer une heure agréable, qu'il ne m'en veut pas, qu'il me traite en égal et en convive, qu'il éclate en plaisanteries comme un feu d'hiver en étincelles, et qu'il n'en est ni moins joli, ni moins salutaire, ni moins réjouissant.
Plaise à Dieu que jamais Swift ne badine sur mon compte! L'esprit positif est trop solide et trop sec pour être aimable et gai. Quand il rencontre le ridicule, il ne s'amuse pas à l'effleurer, il l'étudie; il y pénètre gravement, il le possède à fond, il en sait toutes les subdivisions et toutes les preuves. Cette connaissance approfondie ne peut produire qu'une plaisanterie accablante. Celle de Swift, au fond, n'est qu'une réfutation par l'absurde, toute scientifique. Par exemple, l'Art de mentir en politique est un traité didactique dont le plan pourrait servir de modèle. «Dans le premier chapitre de cet excellent traité, l'auteur examine philosophiquement la nature de l'âme humaine et les qualités qui la rendent capable de mensonge. Il suppose que l'âme ressemble à un spéculum ou miroir plano-cylindrique, le côté plat représentant les choses comme elles sont, et le côté cylindrique, selon les règles de la catoptrique, devant représenter les choses vraies comme fausses et les choses fausses comme vraies. Dans le second chapitre, il traite de la nature du mensonge politique; dans le troisième, de la légitimité du mensonge politique. Le quatrième est presque tout employé à résoudre cette question: si le droit de fabriquer des mensonges politiques appartient uniquement au gouvernement?» Ailleurs rien de plus fort, de plus digne d'une académie des inscriptions que le raisonnement par lequel il convainc un badinage de Pope[38] d'être un pamphlet insidieux contre la religion et l'État. Son Art de couler bas en poésie[39] a tout l'air d'une bonne rhétorique; les principes y sont posés, les divisions justifiées, les exemples rapportés avec une justesse et une méthode extraordinaires: c'est la parfaite raison mise au service de la déraison.
Ses passions, comme son esprit, sont trop fortes. Pour égratigner, il déchire; son badinage est funèbre; par plaisanterie, il traîne le lecteur sur tous les dégoûts de la maladie et de la mort. Un ancien cordonnier, nommé Partridge, s'étant fait astrologue, Swift, d'un flegme imperturbable, prend un nom d'astrologue, compose des considérations sur les devoirs du métier, et, pour donner confiance au lecteur, se met lui-même à prédire. «Ma première prédiction n'est qu'une bagatelle; cependant je la mentionne pour prouver combien ces vains prétendants à l'astrologie sont ignorants dans leurs propres affaires. Elle concerne Partridge, le faiseur d'almanachs. J'ai consulté d'après mes règles l'étoile de sa nativité, et je trouve qu'il mourra infailliblement le 29 mars prochain, à onze heures du soir environ, d'une fièvre chaude; c'est pourquoi je l'avertis d'y songer et de mettre ordre à ses affaires[40].» Le 29 mars étant passé, il raconte que l'entrepreneur des pompes funèbres est venu pour tendre de noir l'appartement de Partridge; puis Ned le fossoyeur, demandant si la fosse sera revêtue de briques ou ordinaire; puis M. White le charpentier, pour mettre des vis à la bière; puis le marbrier apportant ses comptes. Enfin un successeur est venu s'établir aux environs, «disant dans ses prospectus qu'il habite dans la maison de feu M. John Partridge, éminent praticien en cuirs, médecine et astrologie.» Vous entendez d'avance les réclamations du pauvre Partridge. Swift, dans sa réponse, lui prouve qu'il est mort et s'étonne de ses injures. «Appeler un homme coquin, impudent parce qu'il diffère de vous sur une question purement spéculative, c'est là, dans mon humble opinion, un style très-inconvenant pour une personne de l'éducation de M. Partridge. J'en appelle à M. Partridge lui-même: est-il probable que j'aie été assez extravagant pour commencer mes prédictions par la seule fausseté qu'on y ait jamais prétendu trouver,» sur un événement domestique si prochain, où la découverte de l'imposture devait être si facile? M. Partridge se trompe, ou trompe le public, ou veut frauder ses héritiers[41].—Ailleurs, la lugubre plaisanterie devient plus lugubre. Swift suppose que son ennemi le libraire Curl vient d'être empoisonné, et il raconte son agonie. Un interne de l'Hôtel-Dieu n'écrirait pas plus froidement un journal plus repoussant. Les détails, établis avec la solidité de Hogarth, sont d'une minutie admirable, mais atroce. On rit, ou plutôt on ricane, le cœur serré, comme devant les extravagances d'un fou d'hôpital. Swift, dans sa gaieté, est toujours tragique; rien ne le détend; même quand il vous sert, il vous blesse. Jusque dans son journal à Stella, il y a une sorte d'austérité impérieuse; ses complaisances sont celles d'un maître pour un enfant.—Ni la grâce ni le bonheur d'une jeune fille de seize ans ne l'amollissent[42]. Elle vient de se marier, et il lui dit que l'amour est une niaiserie ridicule[43]; puis il ajoute avec une brutalité parfaite: «Vos pareilles emploient plus de pensées, de mémoire et d'application pour être extravagantes qu'il n'en faudrait pour les rendre sages et utiles. Quand je réfléchis à cela, je ne puis concevoir que vous soyez des créatures humaines: vous êtes une sorte d'espèce à peine: au-dessus du singe. Encore, un singe a des tours plus divertissants, est un animal moins malfaisant, moins coûteux; il pourrait avec le temps devenir critique passable en fait de velours et de brocart, et ces parures, que je sache, lui siéraient aussi bien qu'à vous[44].»
Est-ce un pareil esprit qu'apaisera la poésie? Ici comme ailleurs il est plus infortuné que personne. Il est exclu des grands ravissements de l'imagination comme des vives échappées de la conversation. Il ne peut rencontrer ni le sublime ni l'agréable; il n'a ni les entraînements de l'artiste, ni les divertissements de l'homme du monde. Deux sons semblables au bout de deux lignes égales ont toujours consolé les plus cuisantes peines; la vieille Muse, après trois mille ans, est une jeune et divine nourrice, et son chant berce les nations maladives qu'elle visite encore, comme les jeunes races florissantes où elle a paru. La musique involontaire dont la pensée s'enveloppe cache la laideur et dévoile la beauté. L'homme fiévreux, après le labeur du soir et les angoisses de la nuit, aperçoit au matin la blancheur rayonnante du ciel qui s'ouvre; il se déprend de lui-même, et de toutes parts la joie de la nature entre avec l'oubli dans son cœur. Que si ses misères le poursuivent, le souffle poétique, qui ne peut les effacer, les transforme: elles s'ennoblissent, il les aime, et dès lors il les supporte; car la seule chose à laquelle il ne puisse se résigner, c'est la petitesse. Ni Faust ni Manfred n'ont épuisé la douleur humaine; ils n'ont bu de la cruelle coupe que le vin généreux, ils ne sont point descendus jusqu'à la lie. Ils ont joui d'eux-mêmes et de la nature; ils ont savouré la grandeur qui était en eux et la beauté qui était dans les choses; ils ont pressé de leurs mains douloureuses toutes les épines dont la nécessité a hérissé notre route, mais ils y ont vu fleurir des roses, vivifiées par le plus pur de leur noble sang. Rien de semblable en Swift: ce qui manque le plus à ses vers c'est la poésie. L'esprit positif ne peut ni l'aimer ni l'entendre; il n'y voit qu'une machine ou une mode et ne l'emploie que par vanité ou convention. Quand, dans sa jeunesse, il a essayé des odes pindariques, il est tombé déplorablement. Je ne me rappelle pas une seule ligne de lui qui indique un sentiment vrai de la nature; il n'apercevait dans les forêts que des bûches et dans les champs que des sacs de grain. Il a employé la mythologie comme on s'affuble d'une perruque; mal à propos, avec ennui ou avec dédain. Sa meilleure pièce, Cadénus et Vanessa, est une pauvre allégorie râpée. Pour louer Vanessa, il suppose que les nymphes et les bergers plaident devant Vénus, les uns contre les hommes, les autres contre les femmes, et que Vénus, voulant terminer ces débats, forme dans Vanessa un modèle de perfection. Qu'est-ce qu'une telle conception peut fournir, sinon de plates apostrophes et des comparaisons de collége? Swift, qui a donné quelque part la recette d'un poëme épique, est ici le premier à s'en servir. Encore ses rudes boutades prosaïques déchirent à chaque instant cette friperie grecque. Il met la procédure dans le ciel; il impose à Vénus tous les termes techniques. Il amène «des témoins, des questions de fait, des sentences avec dépens.» On crie si fort que la déesse craint de tomber en discrédit, d'être chassée de l'Olympe, renvoyée dans la mer, sa patrie, «pour y vivre parquée avec les sirènes crottées, réduite au poisson, dans un carême perpétuel.» Quand ailleurs il raconte la touchante légende de Philémon et Baucis, il l'avilit par un travestissement. Il n'aime point la noblesse et la beauté antiques; les deux dieux deviennent entre ses mains des moines mendiants, Philémon et Baucis des paysans du Kent. Pour récompense, leur maison devient église, et Philémon curé «sachant parler de dîmes et redevances, fumer sa pipe, lire la gazette, aigre contre les dissidents, ferme pour le droit divin[45].» L'esprit abonde, incisif, par petits vers serrés, vigoureusement frappés, d'une netteté, d'une facilité, d'une précision extrêmes; mais, comparé à notre La Fontaine, c'est du vin devenu vinaigre. Même lorsqu'il arrive à la charmante Vanessa, sa veine coule semblable: pour la louer enfant, il la pose en petite fille modèle au tableau d'honneur, à la façon d'un maître d'école[46]. «On décida que la conduite de toutes les autres serait jugée par la sienne, comme par un guide infaillible. Les filles en faute entendraient souvent les louanges de Vanessa sonner à leurs oreilles. Quand miss Betty fera une sottise, laissera tomber son couteau ou renversera la salière, sa mère lui dira pour la gronder: «voilà ce que Vanessa n'a jamais fait!» Singulière façon d'admirer Vanessa et de lui prouver qu'on l'admire! Il l'appelle nymphe et la traite en écolière! «Cadénus pouvait louer, estimer, approuver, mais ne comprenait pas ce que c'était qu'aimer[47].» Rien de plus vrai, et Stella l'a senti comme les autres. Les vers que chaque année il compose pour sa naissance sont des censures et des éloges de pédagogue; s'il lui donne des bons points, c'est avec des restrictions. Un jour il lui inflige un petit sermon sur le manque de patience; une autre fois, en manière de compliment, il lui décoche cet avertissement délicat: «Stella, ce jour de naissance est ton trente-quatrième.—Nous ne disputerons pas pour une année ou un peu plus.—Pourtant, Stella, ne te tourmente pas, quoique ta taille et tes années soient doubles de ce qu'elles étaient lorsqu'à seize ans je te vis pour la première fois la plus brillante vierge de la pelouse. Ce peu qu'a perdu ta beauté est largement compensé par ton esprit[48].» Et il insiste avec un goût exquis: «Oh! s'il plaisait aux dieux de couper en deux ta beauté, ta taille, tes années et ton esprit, aucun siècle ne pourrait fournir un couple de nymphes si gracieuses, si sages et si belles[49]!» Décidément cet homme est un charpentier, fort de bras, terrible à l'ouvrage et dans la mêlée, mais borné, et maniant une femme comme si elle était une poutre. Les rimes et le rhythme ne sont que des machines officielles, qui lui ont servi pour presser et lancer sa pensée; il n'y a mis que de la prose: la poésie était trop fine pour être saisie par ces rudes mains.
Mais, dans les sujets prosaïques, quelle vérité et quelle force! Comme cette mâle nudité rabaisse l'élégance cherchée et la poésie artificielle d'Addison et de Pope! Jamais d'épithètes; il laisse sa pensée telle qu'elle est, l'estimant pour elle-même et pour elle seule, n'ayant besoin ni d'ornements, ni de préparation, ni d'allongements; élevé au-dessus des procédés de métier, des conventions d'école, de la vanité de rimailleur, des difficultés de l'art, maître de son sujet et de lui-même. Cette simplicité et ce naturel étonnent en des vers. Ici, comme ailleurs, son originalité est entière et son génie créateur; il dépasse son siècle classique et timide; il s'asservit la forme, il la brise, il y ose tout dire, il ne lui épargne aucune crudité. Reconnaissez la grandeur dans cette invention et dans cette audace; celui-là seul est un homme supérieur qui trouve tout et ne copie rien. Quel comique poignant dans la Grande Question débattue! Il s'agit de peindre l'entrée d'un capitaine dans un château, ses airs, son insolence, sa sottise, et l'admiration que lui méritent son insolence et sa sottise! La dame le sert le premier, les servantes mettent le nez à la fente de la porte pour voir son habit brodé.
Les curés sont près de crever d'envie.—«Chère madame, bien sûr, c'est un homme de beau langage;—écoutez seulement comme sa langue mord bien le clergé.»—«Ma foi! madame, dit-il, si vous donnez de tels dîners,—vous ne manquerez jamais de curés, si longtemps que vous viviez.—Je n'ai jamais vu de curé qui n'eût un bon flair.—Mais le diable serait partout mieux venu qu'eux.—Dieu me damne! ils nous disent de nous corriger et de nous repentir;—mais morbleu! à leur figure, on voit bien qu'ils ne font pas carême.—Sire vicaire, avec vos airs graves, j'ai bien peur—que vous ne couliez un regard fripon sur la femme de chambre de madame.—Je souhaite qu'elle vous prête sa jolie main blanche—pour raccommoder votre soutane et repasser votre rabat.—Partout où vous voyez une soutane et une robe,—pariez cent contre un qu'il y a dedans un rustre.—Vos Eaux-Vides, vos Amers, vos Platurks[50], et toute cette drogue,—pardieu! ils ne valent pas cette prise de tabac.—Voulez-vous donner à un gentilhomme une belle éducation?—L'armée est la seule bonne école de toute la nation[51].