Ceci a été vu, et telle est la beauté des vers de Swift: ils sont personnels; ce ne sont pas thèmes développés, mais des impressions ressenties et des observations amassées. Qu'on lise le Journal d'une dame moderne, l'Ameublement de l'esprit d'une dame, et tant d'autres pièces: ce sont des dialogues transcrits ou des jugements notés au sortir d'un salon. L'Histoire d'un mariage représente un doyen de cinquante-deux ans qui épouse une jeune coquette à la mode; n'apercevez-vous pas dans ce seul titre toutes les craintes du célibataire de Saint-Patrick? Quel journal plus intime et plus âcre que ses vers sur sa propre mort?
«Comment va le doyen?—Il vit tout juste.—Voilà qu'on lit les prières des mourants.—Il respire à peine.—Le doyen est mort.»—Avant que le glas n'ait commencé,—la nouvelle a parcouru toute la ville.—«Ah! nous devons tous être prêts pour la mort.—Qu'est-ce qu'il a laissé? Qui est son héritier?—Je n'en sais pas plus que ce qu'on en dit.—Il a tout légué au public.—Au public? Voilà un caprice.—Qu'est-ce que le public avait fait pour lui?—Pure envie, avarice, orgueil.—Il a donné tout; mais il est mort auparavant.—Est-ce que dans toute la nation le doyen n'avait pas—quelque ami méritant, quelque parent pauvre?—Si disposé à faire du bien aux étrangers!—oubliant ceux qui sont sa chair et son sang!...»—Les dames mes amies, dont le tendre cœur—a mieux appris à jouer un rôle,—reçoivent la nouvelle avec une grimace d'affligées:—«Le doyen est mort (pardon, quel est l'atout?).—Alors que Dieu ait pitié de son âme!—(Mesdames, je risque la vole.)—On dit qu'il y aura six doyens pour tenir le poêle.—(Je voudrais bien savoir à quel roi faire invite.)—Madame, votre mari assistera-t-il—aux funérailles d'un si bon ami?—Non madame, c'est une vue trop triste,—et puis il est engagé demain soir.—Milady Club trouverait mauvais—s'il manquait à son quadrille.—Il aimait le doyen (j'ouvre les cœurs),—mais les meilleurs amis, comme on dit, doivent se séparer.—Son heure était venue, il avait fini sa carrière,—j'espère qu'il est dans un monde meilleur....»—Le pauvre Pope sera triste un mois, et Gay—une semaine, et Arbuthnot un jour[52]
Tel est l'inventaire des amitiés humaines. Toute poésie exalte, celle-ci déprime; au lieu de cacher le réel, elle le dévoile; au lieu de faire des illusions, elle en ôte. Quand il veut peindre l'aurore, il nous montre «les balayeurs dans les rues, les recors» et les cris de la halle. Quand il veut peindre la pluie, il décrit «toutes les couleurs et toutes les puanteurs» des ruisseaux grossis, «les chats morts, les feuilles de navets, les poissons pourris,» qui roulent pêle-mêle dans la fange. Ses grands vers traînent dans leurs plis toutes ces ordures. On sourit de voir la poésie ravalée jusqu'à cet emploi; il semble qu'on assiste à une mascarade; c'est une reine travestie en dindonnière. On s'arrête, et l'on regarde avec ce plaisir qu'on ressent à boire une liqueur amère. La vérité est toujours bonne à connaître, et, dans la pièce magnifique que les artistes nous étalent, il faut bien un régisseur pour nous donner le nombre des claqueurs et des figurants.
Heureux s'il ne faisait que dresser ce compte! Les chiffres sont laids, mais ils ne blessent que l'esprit; d'autres choses, les graisses des quinquets, les puanteurs des coulisses, et tout ce qu'on ne peut nommer restent à décrire. Je ne sais comment faire pour indiquer jusqu'où Swift s'emporte; il le faut pourtant, car ces extrémités sont le suprême effort de son désespoir et de son génie: il faut les avoir touchées pour le mesurer et le connaître. Il traîne la poésie non pas seulement dans la fange, mais dans l'ordure; il s'y roule en fou furieux, et il y trône, et il en éclabousse tous les passants. Comparées aux siennes, toutes les crudités sont décentes et agréables. Dans l'Arétin et Brantôme, dans La Fontaine et Voltaire, il y a la pensée d'un plaisir. Chez les uns la sensualité effrénée, chez les autres la gaieté malicieuse sont des excuses; on éprouve du scandale, mais non du dégoût; on n'aime point à voir dans un homme une fureur de taureau ou une polissonnerie de singe, mais le taureau est si ardent et si fort, le singe si spirituel et si leste, que l'on finit par regarder ou s'égayer. Puis, quelque grossières que soient leurs peintures, il s'agit chez eux des accompagnements de l'amour; Swift ne touche qu'aux suites de la digestion, et il n'y touche qu'avec dégoût et par vengeance; il les verse avec horreur et ricanement sur les misérables qu'il décrit. Qu'on n'aille point ici le comparer à Rabelais; notre bon géant, médecin et ivrogne, s'étale joyeusement sur son fumier sans penser à mal; le fumier est chaud, commode; on y est bien pour philosopher et cuver son vin. Élevées à cette énormité et savourées avec cette insouciance, les fonctions corporelles deviennent poétiques. Quand les tonneaux se vident dans son gosier et que les viandes s'engloutissent dans son estomac, l'on prend par sympathie part à tant de bien-être; dans les ballottements de ce ventre colossal et dans le rire de cette bouche homérique, on aperçoit comme à travers une fumée les souvenirs des religions bachiques, la fécondité, la joie monstrueuse de la nature; ce sont les magnificences et les dévergondages de ses premiers enfantements. Au contraire, le cruel esprit positif ne s'attache qu'aux bassesses; il ne veut voir que l'envers des choses; armé de douleur et d'audace, il n'épargne aucun détail ignoble, aucun mot cru. Il entre dans le cabinet de toilette[53], il conte les désenchantements de l'amour[54], il le déshonore par un mélange de pharmacie et de médecine[55], il décrit le fard et le reste[56]. Il va se promener le soir le long des murs solitaires[57], et dans ces lamentables recherches il a toujours le microscope en main. Jugez de ce qu'il voit et de ce qu'il souffre; c'est là sa beauté idéale et sa conversation badine, et vous devinez qu'il aura pour philosophie comme pour poésie et pour politique l'exécration et le dégoût.
V
Ce fut chez sir William Temple qu'il écrivit le Conte du Tonneau, au milieu de toutes sortes de lectures, comme un abrégé de la vérité et de la science. C'est pourquoi ce conte est la satire de toute science et de toute vérité.
De la religion d'abord. Il semble y défendre l'Église d'Angleterre; mais quelle Église et quel symbole ne sont pas enveloppés dans son attaque? Pour égayer son sujet, il le profane et réduit les questions de dogmes à une question d'habits. Un père avait trois fils, Pierre, Martin et Jean; il leur légua en mourant à chacun un habit[58], les avertissant de le tenir propre et de le brosser souvent. Les trois frères obéirent quelque temps et voyagèrent honnêtement, tuant «un nombre raisonnable de géants et de dragons[59].» Malheureusement, étant venus à la ville, ils en prirent les mœurs, devinrent amoureux de plusieurs grandes dames à la mode, la duchesse of Money, milady Great-Titles, la comtesse of Pride, et, pour gagner leurs faveurs, se mirent à vivre en galants, fumant, jurant, faisant des vers et des dettes, ayant des chevaux, des duels, des filles et des recors. Une secte s'était établie, posant en principe que le monde était une garde-robe d'habits; «car qu'est-ce qu'on appelle terre, sinon un pourpoint bariolé de vert, et qu'est-ce que la mer, sinon un gilet couleur d'eau? Le hêtre a sur la tête une très-galante perruque, et il n'y a pas de plus joli justaucorps blanc que celui du bouleau.» De même pour les qualités de l'âme: «la religion n'est-elle pas un manteau, et la conscience une culotte, qui, quoique employée à couvrir la saleté et l'impudicité, se met bas très-aisément pour le service de l'une et de l'autre?... C'est l'habit qui fait l'homme, et lui donne la beauté, l'esprit, le maintien, l'éducation, l'importance. Si certains morceaux d'hermine et de fourrure sont placés en un certain endroit, nous les appelons un juge; de même une réunion convenable de linon et de satin noir se nomme un évêque[60].»—Ils prouvaient aussi que le vêtement est l'âme, et encore par l'Écriture, car c'est en lui que nous avons le mouvement, la vie et l'être.» C'est pourquoi nos trois frères, n'ayant que des habits fort simples, se trouvèrent très-embarrassés. Par exemple, la mode en ce moment était aux nœuds d'épaule (shoulder-knots), et le testament de leur père leur défendait expressément d'ajouter, de changer, ou d'ôter rien à leurs habits. «Après beaucoup de réflexions, l'un des frères, qui se trouvait plus lettré que les deux autres, dit qu'il avait trouvé un expédient. Il est vrai, dit-il, qu'il n'y a rien ici dans ce testament qui fasse mention, totidem verbis, des nœuds d'épaule; mais j'ose conjecturer que nous les y trouverons inclus, totidem syllabis. Cette distinction fut à l'instant approuvée de tous.» Mais par malheur la syllabe initiale ne se trouvait dans aucun endroit du testament. «Dans ce mécompte, le frère qui avait trouvé la première échappatoire reprit courage et dit: Mes frères, il y a encore de l'espoir, car quoique nous ne puissions les trouver totidem verbis ni totidem syllabis, j'ose promettre que nous les découvrirons tertio modo, ou totidem litteris. Cette invention fut hautement approuvée. Là-dessus ils se mirent à scruter le manuscrit et trièrent le premier mot: shoulder; mais la même planète, ennemie de leur repos, fit ce miracle qu'un K fut introuvable. C'était-là une grosse difficulté. Cependant le frère aux distinctions, maintenant qu'il avait mis la main à l'ouvrage, prouva par un très-bon argument que K était une lettre moderne, illégitime, inconnue aux âges savants, et qu'on ne rencontrait dans aucun ancien manuscrit. Là-dessus toute difficulté s'évanouit; les nœuds d'épaule furent prouvés clairement être d'institution paternelle, jure paterno, et nos trois gentilshommes s'étalèrent avec des nœuds d'épaule aussi grands et aussi pimpants que personne[61].» D'autres interprétations admirent les galons d'or, et un codicille ajouté autorisa les doublures de satin couleur de flamme. Malheureusement, «l'hiver suivant, un comédien, payé par la corporation des passementiers, joua son rôle dans une comédie nouvelle tout couvert de franges d'argent, et, suivant une louable coutume, les mit par cela même à la mode. Là-dessus, les frères, consultant le testament de leur père, trouvèrent à leur grand étonnement, ces paroles: Item, j'enjoins et ordonne à mesdits trois fils de ne porter aucune espèce de frange d'argent autour de leurs susdits habits.—Cependant, après une pause, le frère, si souvent mentionné pour son érudition et très-versé dans la critique, déclara avoir trouvé, dans un certain auteur qu'il ne nommerait pas, que le mot frange écrit dans ce testament signifie aussi manche à balai, et devait indubitablement avoir ce sens dans le paragraphe. Un des frères ne goûta pas cela à cause de cette épithète d'argent, qui, dans son humble opinion, ne pouvait pas, du moins en langage ordinaire, être raisonnablement appliquée à un manche à balai; mais on lui répliqua que cette épithète devait être prise dans le sens mythologique et allégorique. Néanmoins il fit encore cette objection: pourquoi leur père leur aurait-il défendu de porter un manche à balai sur leurs habits, avertissement qui ne semblait pas naturel ni convenable? sur quoi il fut arrêté court, comme parlant irrévérencieusement d'un mystère, lequel certainement était très-utile et plein de sens, mais ne devait pas être trop curieusement sondé ni soumis à un raisonnement trop minutieux[62].» À la fin, le frère scolastique s'ennuie de chercher des distinctions, met le vieux testament dans une boîte bien fermée, autorise par la tradition les modes qui lui conviennent, puis, ayant attrapé un héritage, se fait appeler Mgr Pierre. Ses frères, traités en valets, finissent par s'enfuir; ils rouvrent le testament, et recommencent à comprendre la volonté de leur père; Martin, l'anglican, pour réduire son habit à la simplicité primitive, découd point par point les galons ajustés dans les temps d'erreur, et garde même quelques broderies par bon sens, plutôt que de déchirer l'étoffe. Jean, le puritain, arrache tout par enthousiasme, et se trouve en loques, envieux de plus contre Martin, et à moitié fou. Il entre alors dans la secte des éolistes ou inspirés, admirateurs du vent; lesquels prétendent que l'esprit, ou souffle ou vent, est céleste, et contient toute science.
Car d'abord il est généralement reconnu que la science enfle les hommes, et de plus ils prouvaient leur opinion par le syllogisme suivant: les mots ne sont que du vent, et la science n'est que des mots; ergo la science n'est que du vent. Or ce vent ne devait point être gardé sous le boisseau, mais librement communiqué à l'espèce humaine. Par ces raisons et d'autres de poids égal, les éolistes affirmaient que le don de roter est l'acte le plus noble de la créature raisonnable. C'est pourquoi on voyait souvent plusieurs centaines de leurs prêtres attachés les uns aux autres en façon de chaîne circulaire, chacun tenant un soufflet qu'il appliquait à la culotte de son voisin, expédient par lequel ils se gonflaient les uns les autres jusqu'à prendre la forme et la grosseur d'un tonneau, et pour cette raison ils appelaient ordinairement leurs corps d'une façon très-exacte «les vaisseaux du Seigneur.» Et afin de rendre la chose plus complète, comme le souffle de la vie de l'homme est dans ses narines, ils faisaient passer les rots les plus choisis, les plus édifiants et les plus vivifiants par cet orifice, pour leur en donner la teinture, à mesure qu'ils passaient[63].
Après cette explication de la théologie, des querelles religieuses et de l'inspiration mystique, que reste-t-il, même de l'Église anglicane? Elle est un manteau raisonnable, utile, politique, mais quoi d'autre? Comme une brosse trop forte, la bouffonnerie a emporté l'étoffe avec la tache. Swift a éteint un incendie, je le veux, mais comme Gulliver à Lilliput: les gens sauvés par lui restent suffoqués de leur délivrance, et le critique a besoin de se boucher le nez pour admirer la juste application du liquide et l'énergie de l'instrument libérateur.
La religion noyée, il se tourne contre la science: car les digressions dont il coupe son conte pour contrefaire et railler les savants modernes sont attachées à son conte par le lien le plus étroit. Le livre s'ouvre par des introductions, préfaces, dédicaces et autres appendices ordinairement employés pour grossir les livres, caricatures violentes accumulées contre la vanité et le bavardage des auteurs. Il se dit de leur compagnie, et annonce leurs découvertes. Admirables découvertes! Le premier de leurs commentaires sera sur «Tom Pouce[64], dont l'auteur était un philosophe pythagoricien. Ce profond traité contient tout le secret de la métempsychose, et développe l'histoire de l'âme à travers tous ses états.—Whittington et son chat est une œuvre de ce mystérieux Rabbi Jehuda Hannasi, contenant une défense de la Gémara de la Misna Hiérosolymitaine, et les raisons qui doivent la faire préférer à celle de Babylone, contrairement à l'opinion reçue.» Lui-même avertit qu'il va publier «une histoire générale des oreilles, un panégyrique du nombre trois, une humble défense des procédés de la canaille dans tous les siècles, un essai critique sur l'art de brailler cagotement, considéré aux points de vue philosophique, physique et musical,» et il engage les lecteurs à lui arracher par les sollicitations ces inestimables traités qui vont changer la face du monde; puis, se tournant contre les savants et les critiques éplucheurs de textes, il leur prouve à leur façon que les anciens ont parlé d'eux. Peut-on voir une plus cruelle parodie des interprétations forcées? Les anciens, dit-il, ont désigné les critiques, à la vérité en termes figurés et avec toute sorte de précautions craintives; «mais ces symboles sont si transparents, qu'il est difficile de concevoir comment un lecteur de goût, doué de la perspicacité moderne, a pu les méconnaître. Ainsi Pausanias dit qu'il y eut une race d'hommes qui se plaisait à grignoter les superfluités et les excroissances des livres; ce que les savants ayant enfin observé, ils prirent d'eux-mêmes le soin de retrancher de leurs œuvres les branches mortes et superflues. Seulement Pausanias cache adroitement son idée sous l'allégorie suivante: que les Naupliens à Argos apprirent l'art d'émonder leurs vignes, en remarquant que lorsqu'un âne en avait brouté quelqu'une, elle profitait mieux et portait de plus beaux fruits[65]. Hérodote, précisément avec les mêmes hiéroglyphes, parle bien plus clairement et presque in terminis; il a eu l'audace de taxer les vrais critiques d'ignorance et de malice, et de le dire ouvertement, car on ne peut trouver d'autre sens à sa phrase: que dans la partie occidentale de la Libye, il y a des ânes avec des cornes[66].» Les sanglants sarcasmes arrivent alors par multitude. Swift a le génie de l'insulte; il est inventeur dans l'ironie, comme Shakspeare dans la poésie, et ce qui est le propre de l'extrême force, il va jusqu'à l'extrémité de sa pensée et de son art. Il flagelle la raison après la science, et ne laisse rien subsister de tout l'esprit humain. Avec une gravité médicale, il établit que de tout le corps s'exhalent des vapeurs, lesquelles, arrivant au cerveau, le laissent sain si elles sont peu abondantes, mais l'exaltent si elles regorgent; que, dans le premier cas, elles font des particuliers paisibles, et dans le second de grands politiques, des fondateurs de religions et de profonds philosophes, c'est-à-dire des fous, en sorte que la folie est la source de tout le génie humain et de toutes les institutions de l'univers. C'est pourquoi on a grand tort de tenir enfermés les gentlemen de Bedlam, et une commission chargée de les trier trouverait dans cette académie beaucoup de talents enfouis capables de remplir les plus grands postes dans l'armée, dans l'État et dans l'Église. «Y a-t-il un étudiant qui mette sa paille en pièces, qui jure, blasphème, écume, morde ses barreaux et vide son pot de chambre sur le visage des spectateurs? Que les sages et dignes commissaires inspecteurs lui donnent un régiment de dragons et l'envoient en Flandre avec les autres.—En voici un second qui prend gravement les dimensions de son chenil, homme à visions prophétiques et à vue intérieure, qui marche solennellement toujours du même pas, parle beaucoup de la dureté des temps, des taxes et de la prostituée de Babylone, barre le volet de sa cellule exactement à huit heures, et rêve du feu. À quelle valeur ne monteraient pas toutes ces perfections, si on envoyait le propriétaire dans une congrégation de la Cité[67]!... Je ne veux pas insister minutieusement sur le grand nombre d'élégants, de musiciens, de poëtes, de politiques, que cette réforme rendrait au monde.—Moi-même, l'auteur de ces admirables vérités, j'en suis une preuve, étant une personne dont les imaginations prennent aisément le mors aux dents, et sont merveilleusement disposées à s'enfuir avec ma raison, laquelle, comme je l'ai observé par une longue expérience, est un cavalier mal assis et qu'on désarçonne aisément, d'où il arrive que mes amis ne me veulent jamais laisser seul que je ne leur aie promis solennellement de décharger mes idées de la façon qu'on vient de voir, ou d'une autre semblable, pour l'avantage universel de l'humanité[68].» Le malheureux qui se connaît et qui se raille! Quel rire de fou, et quel sanglot dans cette gaieté rauque! Que lui reste-t-il, sinon à égorger le reste de l'invention humaine? Qui ne voit ici le désespoir d'où est sortie l'académie de Laputa? N'y a-t-il pas un avant-goût de la démence dans cette intense méditation de l'absurde? Ici, son mathématicien, qui, pour enseigner la géométrie, fait avaler à ses élèves des gaufres où il a écrit ses théorèmes; là, son moraliste, qui, pour mettre d'accord les partis politiques, propose de fendre les cervelles ennemies et de recoller la moitié de l'une avec la moitié de l'autre; plus loin, son économiste qui distille les excréments pour les ramener à l'état nutritif! Swift a sa loge à côté d'eux, et il est de tous le plus misérable, car il nourrit comme eux son esprit d'ordures et de folies, et il en a de plus qu'eux la connaissance et le dégoût.