S'il est triste de montrer la folie humaine, il est plus triste de montrer la perversité humaine: le cœur nous est plus intime que la raison; l'on souffre moins de voir l'extravagance ou la sottise que la méchanceté ou la bassesse, et je trouve Swift plus doux dans le Conte du Tonneau que dans Gulliver.
Tout son talent et toutes ses passions se sont amassés dans ce livre; l'esprit positif y a imprimé sa forme et sa force. Rien d'agréable dans la fiction ni dans le style; c'est le journal d'un homme ordinaire, chirurgien, puis capitaine, qui décrit avec sang-froid et bon sens les événements et les objets qu'il vient de voir; nul sentiment du beau, nul apparence d'admiration et de passion, nul accent. Banks et Cook racontent de même. Swift ne cherche que le vraisemblable et il l'atteint. Son art consiste à prendre une supposition absurde et à déduire sérieusement les effets qu'elle amène. C'est l'esprit logique et technique d'un constructeur qui, imaginant le raccourcissement ou l'agrandissement d'un rouage, aperçoit les suites de ce changement et en écrit la liste. Tout son plaisir est de voir ces suites nettement et par un raisonnement solide. Il marque les dimensions et le reste en bon ingénieur et statisticien, n'omettant aucun détail trivial et positif, expliquant la cuisine, l'écurie, la politique: là-dessus, sauf de Foe, il n'a pas d'égal. La machine à aimant qui soutient l'île volante, le transport et l'inventaire de Gulliver à Lilliput, son arrivée et sa nourriture chez les chevaux font illusion; nul esprit n'a mieux connu les lois ordinaires de la nature et de la vie humaine; nul esprit ne s'est si strictement renfermé dans cette connaissance; il n'y en a point de plus exact ni de plus limité.
Mais quelle véhémence sous cette sécheresse! Que nos intérêts et nos passions semblent ridicules, rabaissés à la petitesse de Lilliput, ou comparés à l'énormité de Brodingnag? Qu'est-ce que la beauté, puisque le plus beau corps regardé avec des yeux perçants paraît horrible? Qu'est-ce que notre puissance, puisqu'un insecte, roi d'une fourmilière, peut se faire appeler comme nos princes «majesté sublime, délices et terreur de l'univers?» Que valent nos hommages, puisqu'un pygmée, «plus haut que les autres de l'épaisseur de notre ongle,» les frappe par cela seul d'une crainte respectueuse? Les trois quarts de nos sentiments sont des sottises, et l'imbécillité de nos organes est la seule cause de notre vénération ou de notre amour.
La société rebute encore plus que l'homme. À Laputa, à Lilliput, chez les chevaux, chez les géants, Swift s'acharne contre elle, et n'est jamais las de la bafouer et de l'avilir. À ses yeux, «l'ignorance, la paresse et le vice sont les mérites et les marques distinctives du législateur. Pour expliquer, interpréter et appliquer les lois, on choisit ceux dont le talent et l'intérêt consistent à les pervertir, à les brouiller et à les éluder.» Un noble est un misérable pourri de corps et d'âme, ayant ramassé en lui toutes les maladies et tous les vices que lui ont transmis dix générations de débauchés et de drôles. Un homme de loi est un menteur à gages, habitué par vingt ans de chicanes à tordre la vérité s'il est avocat, à la vendre s'il est juge. Un ministre est un entremetteur qui, ayant prostitué sa femme ou clabaudé pour le bien public, s'est rendu maître de toutes les places, et qui, pour mieux voler l'argent de la nation, achète les députés avec l'argent de la nation. Un prince est un metteur en œuvre de tous les vices, incapable d'employer ou d'aimer un honnête homme, «persuadé que son trône ne peut subsister sans corruption, parce que cette humeur courageuse, indocile et fière, que la vertu inspire à l'homme, est une entrave perpétuelle aux affaires publiques.» À Lilliput, il choisit pour ministres ceux qui dansent le mieux sur la corde. À Laputa, il oblige tous ceux qui se présentent devant lui à ramper sur le ventre, léchant la poussière du parquet. Et Swift ajoute entre autres louanges: «Lorsqu'il a envie de mettre à mort quelqu'un de ses nobles d'une façon douce et indulgente, il fait répandre sur le parquet une certaine poudre brune empoisonnée, qui, étant léchée, tue l'homme infailliblement en vingt-quatre heures. Toutefois, pour rendre justice à la grande clémence de ce prince et au soin qu'il prend de la vie de ses sujets (en quoi les monarques d'Europe devraient bien l'imiter), il faut remarquer, à son honneur, que des ordres sévères sont toujours donnés après de telles exécutions, pour faire bien laver la partie empoisonnée du parquet. Je l'ai entendu moi-même donner ordre de fouetter un de ses pages, qui avait été chargé pour cette fois de faire laver le parquet, et qui malicieusement n'avait point rempli cet office. Par cette négligence, un jeune seigneur de grande espérance, qui venait à une audience, avait malheureusement été empoisonné, bien que le roi à ce moment n'eût aucun dessein contre sa vie; mais cet excellent prince eut la touchante bonté de remettre le fouet au pauvre page, à condition qu'il promettrait de ne plus jamais recommencer sans un ordre spécial[69].»
Toutes ces fictions de géants, de pygmées, d'îles volantes, sont des moyens de dépouiller la nature humaine des voiles dont l'habitude et l'imagination la couvrent, pour l'étaler dans sa vérité et dans sa laideur. Il reste une enveloppe à lever, la plus trompeuse, la plus intime. Il faut ôter cette apparence de raison dont nous nous affublons. Il faut supprimer ces sciences, ces arts, ces combinaisons de sociétés, ces inventions d'industries dont l'éclat éblouit. Il faut découvrir le yahou sous l'homme. Quel spectacle!
Je vis plusieurs animaux dans un champ, et un ou deux de la même espèce perchés sur des arbres. Leur corps était singulier et difforme, leurs têtes et leurs poitrines étaient couvertes d'un poil épais, quelquefois frisé, d'autres fois plat; ils avaient des barbes comme les chèvres et une longue bande de poil tout le long de leurs dos et sur le devant de leurs pieds et de leurs jambes; mais le reste du corps était nu[70],... de sorte que je pus voir leur peau, qui était d'un brun tanné; ils grimpaient au haut des arbres aussi agilement que des écureuils, car ils avaient aux pieds de devant et de derrière de fortes griffes étendues, terminées en pointes aiguës et crochues. Les femelles avaient de longs cheveux plats sur la tête, mais non sur la figure, ni rien sur tout le reste du corps qu'une sorte de duvet. Leurs mamelles pendaient entre leurs pieds de devant, et souvent, lorsqu'elles marchaient, touchaient presque à terre. En somme, dans tous mes voyages, je n'avais jamais vu d'animal si repoussant, ou contre qui j'eusse conçu naturellement une si forte antipathie[71].
Selon Swift, tels sont nos frères. Il trouve en eux tous nos instincts. Ils se haïssent les uns les autres, et se déchirent de leurs griffes avec des contorsions et des hurlements hideux; voilà la source de nos querelles. S'ils rencontrent une vache morte, quoiqu'ils ne soient que cinq, et qu'il y en ait pour cinquante, ils s'étranglent ou s'ensanglantent; voilà l'image de notre avidité et de nos guerres. Ils déterrent des pierres brillantes qu'ils cachent dans leurs chenils, qu'ils couvent des yeux, dépérissant et hurlant, si on les leur ôte; voilà l'origine de notre amour de l'or. Ils dévorent tout indistinctement, herbes, baies, racines, chair pourrie, et de préférence celle qu'ils ont volée, s'en gorgeant jusqu'à vomir ou crever; voilà le portrait de notre gloutonnerie et de notre improbité. Ils ont une sorte de racine juteuse et malsaine dont ils s'abreuvent jusqu'à hurler et grincer des dents, s'embrassant ou s'égratignant, puis roulant pêle-mêle avec des hoquets, vautrés dans la boue; voilà le tableau de notre ivrognerie. Ils ont un chef par troupeau, le plus méchant et le plus difforme de tous, servi par un favori «dont l'emploi est de lécher ses pieds et son derrière, ou de mener les yahous femelles à son chenil, ayant de temps en temps pour récompense un morceau de chair d'âne, à la fin chassé quand le maître trouve une brute pire, si exécré qu'à ce moment son successeur et toute la bande viennent en corps décharger sur lui leurs excréments de la tête aux pieds[72];» voilà l'abrégé de notre gouvernement. Encore donne-t-il la préférence aux yahous sur les hommes, disant que notre misérable raison a empiré et multiplié ces vices, et concluant avec le roi de Brodingnag que notre espèce «est la plus pernicieuse race d'odieuse petite vermine que la nature ait jamais laissé ramper sur la surface de la terre[73].»
Cinq ans après ce traité de l'homme, il écrivait en faveur de la malheureuse Irlande un pamphlet qui est comme le suprême effort de son désespoir et de son génie[74]. Je le traduis presque tout entier; il le mérite. En aucune littérature je ne connais rien de pareil.
C'est un triste spectacle pour ceux qui se promènent dans cette grande ville, ou voyagent dans la campagne, que de voir les rues, les routes et les portes des cabanes couvertes de mendiantes, suivies de trois, quatre ou six enfants, tous en guenilles, et importunant chaque voyageur pour avoir l'aumône.... Tous les partis conviennent, je pense, que ce nombre prodigieux d'enfants est aujourd'hui dans le déplorable état de ce royaume un très-grand fardeau de plus; c'est pourquoi celui qui pourrait découvrir un moyen honorable, aisé, peu coûteux de transformer ces enfants en membres utiles de la communauté, rendrait un si grand service au public, qu'il mériterait une statue comme sauveur de la nation. Je vais donc humblement proposer mon idée, qui, je l'espère, ne saurait rencontrer la moindre objection[75].
Quand on connaît Swift, de pareils débuts font peur.