Avec les réflexions, on souffre les détails. Ailleurs les minutieuses descriptions paraissent souvent puériles; nous blâmions l'auteur de s'arrêter, avec un scrupule de peintre anglais, sur des aventures d'école, des scènes de diligence, des accidents d'auberge; nous jugions que cette attention intense, faute de pouvoir se prendre aux grands sujets de l'art, se rabaissait enchaînée à des observations de microscope et à des détails de photographie. Ici tout change. Un auteur de mémoires a le droit de raconter ses impressions d'enfance. Ses souvenirs lointains, débris mutilés d'une vie oubliée, ont un charme extrême; on redevient enfant avec lui. Une leçon de latin, un passage de soldats, un voyage en croupe, deviennent des événements importants que la distance embellit; on jouit de son plaisir si paisible et si intime, et l'on éprouve comme lui une douceur très-grande à voir renaître avec tant d'aisance, et dans une lumière si pleine, les fantômes familiers du passé. Le détail minutieux ajoute à l'intérêt en ajoutant au naturel. Les récits de campagnes, les jugements épars sur les livres et les événements du temps, cent petites scènes, mille petits faits visiblement inutiles, font par cela même illusion. On oublie l'auteur, on entend le vieux colonel, on se trouve transporté cent ans en arrière, et l'on a le contentement extrême et si rare de croire à ce qu'on lit.
En même temps que le sujet supprime les défauts ou les tourne en qualités, il offre aux qualités la plus belle matière. Cette puissante réflexion a décomposé et reproduit les mœurs du temps avec une fidélité étonnante. Thackeray connaît Swift, Steele, Addison, Saint-John, Malborough, aussi profondément que l'historien le plus attentif et le plus instruit. Il peint leurs habits, leur ménage, leur conversation, comme Walter Scott lui-même, et, ce que Walter Scott ne sait pas faire, il imite leur style, tellement qu'on s'y trompe, et que plusieurs de leurs phrases authentiques intercalées dans son texte ne s'en distinguent pas. Cette parfaite imitation ne se borne pas à quelques scènes choisies; elle embrasse tout le volume. Le colonel Esmond écrit comme en 1700. Le tour de force, j'allais dire le tour de génie, est aussi grand que l'effort et le succès de Courier retrouvant le style de l'antique Grèce. Celui d'Esmond a la mesure, la justesse, la simplicité, la solidité des classiques. Nos témérités modernes, nos images prodiguées, nos figures heurtées, notre usage de gesticuler, notre volonté de faire effet, toutes nos mauvaises habitudes littéraires ont disparu. Thackeray a dû remonter au sens primitif des mots, retrouver des tours oubliés, recomposer un état d'intelligence effacé et une espèce d'idées perdue, pour rapprocher si fort la copie de l'original. L'imagination de Dickens elle-même eût manqué cette œuvre. Il a fallu, pour la tenter et l'accomplir, toute la sagacité, tout le calme et toute la force de la science et de la méditation.
Mais le chef-d'œuvre du livre est le caractère d'Esmond. Thackeray lui a donné cette bonté tendre, presque féminine, qu'il élève partout au-dessus des autres vertus humaines, et cet empire de soi qui est l'effet de la réflexion habituelle. Ce sont là toutes les plus belles qualités de son magasin psychologique; chacune d'elles, par son opposition, ajoute au prix de l'autre. Nous voyons un héros, mais original et nouveau, Anglais par sa volonté froide, moderne par la délicatesse et la sensibilité de son cœur.
Henry Esmond est un pauvre enfant, bâtard présumé d'un lord Castlewood et recueilli par les héritiers du nom. Dès la première scène, on est pénétré de l'émotion modérée et noble qu'on gardera jusqu'au bout du volume. Lady Castlewood, arrivant pour la première fois au château, vient à lui dans la grande bibliothèque; instruite par la femme de charge, elle rougit, s'éloigne; un instant après, touchée de remords, elle revient. «Avec un regard de tendresse infinie, elle lui prit la main, lui posant son autre belle main sur la tête, et lui disant quelques mots si affectueux et d'une voix si douce, que l'enfant, qui jamais n'avait vu auparavant de créature si belle, sentit comme l'attouchement d'un être supérieur ou d'un ange qui le faisait fléchir jusqu'à terre, et baisa la belle main protectrice en s'agenouillant sur un genou. Jusqu'à la dernière heure de sa vie, Esmond se rappellera les regards et la voix de la dame, les bagues de ses belles mains, jusqu'au parfum de sa robe, le rayonnement de ses yeux éclairés par la bonté et la surprise, un sourire épanoui sur ses lèvres, et le soleil faisant autour de ses cheveux une auréole d'or.... Il semblait, dans la pensée de l'enfant, qu'il y eût dans chaque geste et dans chaque regard de cette belle créature une douceur angélique, une lumière de bonté. Au repos, en mouvement, elle était également gracieuse. L'accent de sa voix, si communes que fussent ses paroles, lui donnait un plaisir qui montait presque jusqu'à l'angoisse. On ne peut pas appeler amour ce qu'un enfant de douze ans, presque un domestique, ressentait pour une dame de si haut rang, sa maîtresse; c'était de l'adoration.» Ce sentiment si noble et si pur se déploie par une suite d'actions dévouées, racontées avec une simplicité extrême; dans les moindres paroles, dans un tour de phrase, dans un entretien indifférent, on aperçoit un grand cœur, passionné de gratitude, ne se lassant jamais d'inventer des bienfaits ou des services, consolateur, ami, conseiller, défenseur de l'honneur de la famille et de la fortune des enfants. Deux fois Esmond s'est interposé entre lord Castlewood et le duelliste lord Mohun; il n'a point tenu à lui que l'épée du meurtrier ne trouvât sa poitrine. Quand lord Castlewood mourant lui révèle qu'il n'est point bâtard, que le titre et la fortune lui appartiennent, il brûle sans rien dire la confession qui pourrait le tirer de la pauvreté et de l'humiliation où il a langui si longtemps. Outragé par sa maîtresse, malade d'une blessure qu'il a reçue aux côtés de son maître, accusé d'ingratitude et de lâcheté, sa justification dans sa main, il persiste à se taire. «Quand le combat fut fini dans son âme, un rayon de pure joie la remplit, et, avec des larmes de reconnaissance, il remercia Dieu du parti qu'il lui avait donné la force d'embrasser.» Plus tard, amoureux d'une autre femme, certain de ne pouvoir l'épouser si sa naissance reste tachée aux yeux du monde, acquitté envers sa bienfaitrice dont il a sauvé le fils, supplié par elle de reprendre le nom qui lui appartient, il sourit doucement et lui répond de sa voix grave:
«La chose a été réglée, il y a douze ans, auprès du lit de mon cher lord. Les enfants n'en doivent rien savoir. Franck et ses héritiers porteront notre nom. Il est à lui légitimement; je n'ai pas même la preuve du mariage de mon père et de ma mère[28], quoique mon pauvre cher lord, à son lit de mort, m'ait dit que le P. Holt en avait apporté une à Castlewood. Je n'ai pas voulu la chercher quand j'étais sur le continent. Je suis allé regarder le tombeau de ma pauvre mère dans son couvent; que lui importe maintenant? Aucun tribunal, sur ma simple parole, n'ôterait à milord vicomte son titre pour me le donner. Je suis le chef de la maison, chère Lady; mais Franck reste vicomte de Castlewood, et, plutôt que de le troubler, je me ferais moine, ou je disparaîtrais en Amérique.»
Comme il parlait ainsi à sa chère maîtresse, pour laquelle il aurait consenti à donner sa vie ou à faire à tout instant tout sacrifice, la tendre créature se jeta à genoux devant lui et baisa ses deux mains dans un transport d'amour passionné et de gratitude tel que son cœur fondit et qu'il se sentit très-fier et très-reconnaissant que Dieu lui eût donné le pouvoir de montrer son amour pour elle et de le prouver par quelque petit sacrifice de sa part. Être capable de répandre des bienfaits et du bonheur sur ceux qu'on aime est la plus grande bénédiction accordée à un homme. Et quelle richesse ou quel nom, quel contentement de vanité ou d'ambition eût pu se comparer au plaisir qu'éprouvait Esmond en ce moment, de pouvoir témoigner quelque affection à ses meilleurs et à ses plus chers amis?
«Chère sainte, dit-il, âme pure qui avez eu tant à souffrir, qui avez comblé le pauvre orphelin délaissé d'un si grand trésor de tendresse, c'est à moi de m'agenouiller, non à vous; c'est à moi d'être reconnaissant de ce que je puis vous rendre heureuse. Béni soit Dieu de ce que je puis vous servir[29]!»
Ces tendresses si nobles paraissent encore plus touchantes par le contraste des actions qui les entourent. Esmond fait la guerre, sert un parti, vit au milieu des dangers et des affaires, jugeant de haut les révolutions et la politique, homme expérimenté, instruit, lettré, prévoyant, capable de grandes entreprises, muni de prudence et de courage, poursuivi de préoccupations et de chagrins, toujours triste et toujours fort. Il finit par mener en Angleterre le prétendant, frère de la reine Anne, et le tient déguisé à Castlewood, attendant l'instant où la reine mourante et gagnée va le déclarer héritier du trône. Ce jeune prince, vrai Stuart, fait la cour à la fille de lord Castlewood, Béatrix, aimée d'Esmond, et s'échappe de nuit pour la rejoindre. Esmond, qui l'attend, voit la couronne perdue et sa maison déshonorée. Son honneur insulté et son amour outragé éclatent d'un élan superbe et terrible. Pâle, les dents serrées, le cerveau fiévreux par quatre nuits de pensées et de veilles, il garde sa raison lucide, son ton contenu, et explique au prince en style d'étiquette, avec la froideur respectueuse d'un rapporteur officiel, la sottise que le prince a faite et la lâcheté que le prince a voulu faire. Il faut lire la scène pour sentir ce que ce calme et cette amertume témoignent de supériorité et de passion.
Le prince murmura le mot de guet-apens. «Le guet-apens, sire, n'est pas de nous. Ce n'est pas nous qui vous avons invité ici. Nous sommes venus pour venger, non pour achever le déshonneur de notre famille.
—Déshonneur! dit le prince en devenant pourpre; morbleu! il n'y a point eu de déshonneur, seulement un peu de gaieté innocente....