—Qui devait avoir une fin sérieuse.
—Je jure, milords, cria le prince impérieusement, sur l'honneur d'un gentilhomme....
—Que nous sommes arrivés à temps. Il n'y a point eu de mal encore, Franck,» dit le colonel Esmond en se tournant vers le jeune Castlewood. Regardez; voici un papier où Sa Majesté a daigné commencer quelques vers en l'honneur ou au déshonneur de Béatrix. Voici madame et flamme, cruelle et rebelle, amour et jour, avec l'écriture et l'orthographe royale. Si l'auguste amant eût été heureux, il n'eût point passé son temps à soupirer.
—Monsieur, dit le prince enflammé de fureur, suis-je venu ici pour recevoir des insultes?
—Pour en faire, sauf le bon plaisir de Votre Majesté, dit le colonel en s'inclinant très-bas, et les gentilshommes de notre famille sont venus pour vous remercier.
—Malédiction! dit le jeune homme les larmes aux yeux de rage impuissante et de mortification. Que voulez-vous de moi, messieurs?
—Si Votre Majesté veut bien entrer dans l'appartement voisin, dit Esmond du même ton grave, j'ai quelques papiers que je voudrais lui soumettre, et avec sa permission je vais l'y conduire.» Puis, prenant le flambeau, et reculant devant le prince avec grande cérémonie, M. Esmond passa dans la petite chambre du chapelain. «Franck, veuillez avancer un siége pour Sa Majesté, dit le colonel; et, ouvrant le secret au-dessus de la cheminée, il en tira les papiers qui y étaient demeurés si longtemps.
«Plaise à Votre Majesté, dit-il, voici la patente de marquis envoyée de Saint-Germain par votre royal père au vicomte Castlewood mon père. Voici le certificat du mariage de mon père avec ma mère, de ma naissance et de mon baptême. J'ai été baptisé dans la religion dont votre père canonisé a donné pendant toute sa vie un si éclatant exemple. Voilà mes titres, cher Franck, et voici ce que j'en fais. Au feu baptême et mariage, et le marquisat, et l'auguste seing dont votre prédécesseur a daigné honorer notre famille.» Et comme Esmond parlait, il jeta les papiers dans le brasier; puis, continuant: «Vous voudrez bien, sire, vous rappeler que notre famille s'est ruinée par sa fidélité pour la vôtre, que mon grand-père a dépensé son domaine et donné son sang et le sang de son fils pour votre service, que le grand-père de mon cher lord (car vous étés lord maintenant, Franck, par droit et par titre aussi) est mort pour la même cause, que ma pauvre parente, la seconde femme de mon père, après avoir sacrifié son honneur à votre race perverse et parjure, a envoyé toute sa fortune au roi et obtenu en retour ce précieux titre que voilà en cendres et cet inestimable bout de ruban bleu. Je le mets à vos pieds et je marche dessus; je tire cette épée, et je la brise, et je vous renie. Et si vous aviez achevé l'outrage que vous méditiez contre nous, par le ciel, je l'aurais passée dans votre cœur, et je ne vous aurais pas plus pardonné que votre père n'a pardonné à Monmouth[30].»
Deux pages après, il parle ainsi de son mariage avec lady Castlewood: «Ce bonheur ne peut être écrit avec des paroles. Il est de sa nature sacré et secret. On ne peut en parler, si pleine que soit la reconnaissance, excepté à Dieu, et à un seul cœur, à la chère créature, à la plus fidèle, à la plus tendre, à la plus pure des femmes qui ait été accordée à un homme. Et quand je pense à l'immense félicité qui m'était réservée, à la profondeur et à l'intensité de cet amour qui m'a été prodigué pendant tant d'années, j'avoue que je ressens un transport d'étonnement et de gratitude pour une telle faveur. Oui, je suis reconnaissant d'avoir reçu un cœur capable de connaître et d'apprécier la beauté et la gloire immense du don que Dieu m'a fait. Sûrement l'amour vincit omnia; il est à cent mille lieues au-dessus de toute ambition, plus précieux que la richesse, plus noble que la gloire. Celui qui l'ignore ignore la vie; celui qui n'en a pas joui n'a pas senti la plus haute faculté de l'âme. En écrivant le nom de ma femme, j'écris l'achèvement de toute espérance et le comble de tout bonheur. Avoir possédé un tel amour est la bénédiction unique. Auprès d'elle toute joie terrestre est nulle: Penser à elle, c'est louer Dieu[31].»
Un caractère capable de tels contrastes est une grande œuvre; on se souvient que Thackeray n'en a point fait d'autre; on regrette que les intentions morales aient détourné du but ces belles facultés littéraires, et l'on déplore que la satire ait enlevé à l'art un pareil talent.