L'Arioste, dit-il, nous raconte l'histoire d'une fée, qui par une loi mystérieuse de sa nature, était condamnée à paraître en certaines saisons sous la forme d'un hideux et venimeux serpent. Ceux qui la maltraitaient pendant la période de son déguisement étaient à jamais exclus des bienfaits qu'elle prodiguait aux hommes. Mais pour ceux qui, en dépit de son aspect repoussant, avaient pitié d'elle et la protégeaient, elle se révélait plus tard à leurs yeux sous la belle et céleste forme qui lui était naturelle, accompagnait leurs pas, exauçait tous leurs désirs, remplissait leur maison de richesses, les rendait heureux dans l'amour et victorieux dans la guerre. Telle est cette déesse qu'on nomme la Liberté. Parfois elle prend la forme d'un odieux reptile; elle rampe, elle siffle, elle mord. Mais malheur à ceux qui, saisis de dégoût, essayeront de l'écraser! Et heureux les hommes, qui, ayant osé la recevoir sous sa forme effrayante et dégradée, seront enfin récompensés par elle au temps de sa beauté et de sa gloire[46]!

Ces généreuses paroles partent du cœur; la source est pleine, elle a beau couler, elle ne tarit pas; dès que l'écrivain parle de la cause qu'il aime, dès qu'il voit se lever devant lui la Liberté, l'Humanité et la Justice, la Poésie naît d'elle-même dans son âme, et vient poser sa couronne sur le front de ses nobles sœurs.

La Réforme, dit-il ailleurs, est un événement depuis longtemps accompli; ce volcan a épuisé sa rage; les vastes ravages causés par son irruption sont oubliés. Les bornes qu'il avait emportées ont été replacées; les édifices ruinés ont été réparés. La lave a couvert d'une croûte féconde les champs que jadis elle avait dévastés, et après avoir changé un riche et beau jardin en un désert, elle a changé de nouveau le désert en un jardin plus riche et plus beau. La seconde irruption n'est pas encore terminée. Les marques de son ravage sont toujours autour de nous; les cendres sont encore chaudes sous nos pieds. Dans quelques directions, ce déluge de feu continue encore à s'étendre. Cependant l'expérience nous autorise à croire avec certitude que cette explosion, comme celle qui l'a précédée, fertilisera le sol qu'elle a dévasté. Déjà, dans les parties qui ont souffert le plus cruellement, d'opulentes cultures et de paisibles habitations commencent à s'élever au milieu de la solitude. Plus nous lirons l'histoire des âges passés, plus nous observerons les signes de notre époque, plus nous sentirons nos cœurs se remplir et se soulever d'espérance à la pensée des futures destinées du genre humain[47].

Je devrais peut-être, en achevant cette analyse, indiquer quelles imperfections sont l'effet de ces grandes qualités; comment l'aisance, la grâce, la verve aimable, la variété, la simplicité, l'enjouement, manquent à cette mâle éloquence, à cette solide raison, à cette ardente dialectique; pourquoi l'art d'écrire et la pureté classique ne se rencontrent point toujours dans cet homme de parti, combattant de tribune; bref, pourquoi un Anglais n'est ni un Français ni un Athénien. J'aime mieux traduire encore un passage, dont la solennité et la magnificence donneront quelque idée des sérieux et riches ornements qu'il jette sur son récit, sorte de végétation puissante, fleurs de pourpre éclatante, pareilles à celles qui s'épanouissent à chaque page du Paradis perdu et de Childe Harold. Warren Hasting arrivait de l'Inde et venait d'être décrété d'accusation.

Le 13 février 1788, les séances de la cour commencèrent. On a vu des spectacles plus éblouissants pour l'œil, plus resplendissants de pierreries et de drap d'or, plus attrayants pour des hommes enfants; mais peut-être il n'y en eut jamais de mieux calculé pour frapper un esprit réfléchi et une imagination cultivée. Tous les genres divers d'intérêt qui appartiennent au passé et au présent, aux objets voisins et aux objets éloignés, étaient rassemblés dans un même lieu, et dans une même heure. Tous les talents et toutes les facultés qui sont développés par la liberté et par la civilisation étaient en ce moment déployés avec tous les avantages qu'ils pouvaient emprunter à leur alliance et à leur contraste. Chaque pas du procès reportait à l'esprit, soit en arrière, à travers tant de siècles troublés, jusqu'aux jours où les fondements de notre constitution furent posés; soit bien loin dans l'espace, par-dessus des mers et des déserts sans bornes, jusque parmi des nations bronzées, qui habitent sous des étoiles inconnues, qui adorent des dieux inconnus, et qui écrivent en caractères étranges de droite à gauche. La grande cour du parlement allait siéger, selon les formes transmises depuis les jours des Plantagenets, et juger un Anglais accusé d'avoir exercé la tyrannie sur le souverain de la sainte cité de Bénarès, et sur les dames de la maison princière d'Oude.

L'endroit était digne d'un tel jugement. C'était la grande salle de Guillaume le Roux, la salle qui avait retenti d'acclamations à l'inauguration de trente rois, la salle qui avait vu la juste condamnation de Bacon, et le juste acquittement de Somers, la salle où l'éloquence de Strafford avait pour un moment confondu et touché un parti victorieux enflammé d'un juste ressentiment, la salle où Charles avait fait face à la haute cour de justice avec ce tranquille courage qui a racheté à demi sa réputation. Ni la pompe militaire, ni la pompe civile ne manquaient à ce spectacle. Les avenues étaient bordées d'une ligne de grenadiers; des postes de cavalerie maintenaient les rues libres. Les pairs, en robe d'or et d'hermine, étaient conduits à leurs places par des hérauts sous l'ordre de Jarretière, le roi d'armes; les juges, dans leurs vêtements d'office, étaient là pour donner leur avis sur les points de loi. Près de cent soixante-dix lords, les trois quarts de la chambre haute, marchaient en ordre solennel de leur lieu ordinaire d'assemblée au tribunal; le plus jeune des barons conduisait le cortége, Georges Elliot, lord Heathfield, récemment anobli pour sa mémorable défense de Gibraltar contre les flottes et les armées de France et d'Espagne. La longue procession était fermée par le duc de Norfolk, comte maréchal du royaume, par les grands dignitaires, par les frères et fils du roi; le prince de Galles venait le dernier, remarquable par la beauté de sa personne et par sa noble attitude. Les vieux murs gris étaient tendus d'écarlate; les longues galeries étaient couvertes d'un auditoire tel qu'il s'en trouva rarement de semblable pour exciter les craintes ou l'émulation des orateurs. Là étaient rassemblés, de toutes les parties d'un empire vaste, libre, éclairé et prospère, la grâce et l'amabilité féminines, l'esprit et la science, les représentants de toute science et de tout art. Là étaient assis autour de la reine les jeunes princesses de la maison de Brunswick avec leurs blonds cheveux; là, les ambassadeurs de grands rois et de grandes républiques contemplaient avec admiration un spectacle que nulle autre contrée ne pouvait leur présenter. Là, Siddons, dans toute la fleur de sa majestueuse beauté, regardait avec émotion une scène qui surpassait toutes les imitations du théâtre. Là, l'historien de l'empire romain pensait aux jours où Cicéron plaidait la cause de la Sicile contre Verrès, où, devant un sénat qui retenait encore quelque apparence de liberté, Tacite tonnait contre l'oppresseur de l'Afrique. Là, on voyait assis l'un à côté de l'autre, le plus grand peintre et le plus grand érudit de l'époque. Ce spectacle avait fait quitter à Reynold le chevalet qui nous a conservé les fronts pensifs de tant d'écrivains et d'hommes d'État, et les doux sourires de tant de nobles dames. Il avait engagé Parr à suspendre les travaux qu'il poursuivait dans la sombre et profonde mine d'où il avait tiré un si vaste trésor d'érudition, trésor trop souvent enseveli dans la terre, trop souvent étalé avec ostentation, sans jugement et sans goût, mais cependant précieux, massif et splendide. Là, se montraient les charmes voluptueux de celle à qui l'héritier du trône avait en secret engagé sa foi; là aussi était cette beauté, mère d'une race si belle, la sainte Cécile dont les traits délicats, illuminés par l'amour et la musique, ont été dérobés par l'art à la destruction commune; là étaient les membres de cette brillante société qui citait, critiquait et échangeait des reparties sous les riches tentures en plumes de paon qui ornaient la maison de mistress Montague; là enfin, ces dames dont les lèvres, plus persuasives que celles de Fox lui-même, avaient emporté l'élection de Westminster en dépit de la cour et de la trésorerie, brillaient autour de Georgiana, duchesse de Devonshire[48].

Cette évocation de l'histoire, de la gloire et de la constitution nationale forme un tableau d'un genre unique. L'espèce de patriotisme et de poésie qu'elle révèle est le résumé du talent de Macaulay; et le talent, comme le tableau, est tout anglais.

§ 2.

Ainsi préparé, il a abordé l'histoire d'Angleterre; il y a choisi l'époque qui convenait le mieux à ses opinions politiques, à son style, à sa passion, à sa science, au goût de sa nation, à la sympathie de l'Europe. Il a raconté l'établissement de la constitution anglaise, et concentré tout le reste de l'histoire autour de cet événement unique, «le plus beau qu'il y ait au monde[49],» aux yeux d'un Anglais et d'un politique. Il a porté dans cette œuvre une méthode nouvelle d'une grande beauté, d'une extrême puissance: le succès a été extraordinaire. Quand parut le second volume, trente mille exemplaires étaient demandés d'avance. Essayons de décrire cette histoire, de la rattacher à cette méthode, et cette méthode à ce genre d'esprit.

Cette histoire est universelle et n'est point brisée. Elle comprend les événements de tout genre et les mène de front. Les uns ont raconté l'histoire des races, d'autres celle des classes, d'autres celle des gouvernements, d'autres celle des sentiments, des idées et des mœurs; Macaulay les raconte toutes: «J'accomplirais bien imparfaitement la tâche que j'ai entreprise, si je ne parlais que des batailles et des siéges, de l'élévation et de la chute des gouvernements, des intrigues du palais, des débats du parlement. Mon but et mes efforts seront de faire l'histoire de la nation aussi bien que l'histoire du gouvernement, de marquer le progrès des beaux-arts et des arts utiles, de décrire la formation des sectes religieuses et les variations du goût littéraire, de peindre les mœurs des générations successives, et de ne point négliger même les révolutions qui ont changé les habits, les ameublements, les repas et les amusements publics. Je porterai volontiers le reproche d'être descendu au-dessous de la dignité de l'histoire, si je réussis à mettre sous les yeux des Anglais du dix-neuvième siècle un tableau vrai de la vie de leurs ancêtres[50].» Il a tenu parole. Il n'a rien séparé et rien omis. Chez lui, les portraits se mêlent au récit. Vous voyez ceux de Danby, de Nottingham, de Shrewsbury, de Howe, dans l'histoire d'une session, entre deux décisions du parlement. Les petites anecdotes curieuses, les détails d'intérieur, la description d'un mobilier viennent couper l'exposé d'une guerre sans le rompre. En quittant le récit des grandes affaires, on voit volontiers les goûts hollandais du roi Guillaume, le musée chinois, les grottes, les labyrinthes, les volières, les étangs, les parterres géométriques, dont il enlaidit Hampton-Court. Une dissertation politique précède ou suit la narration d'une bataille; d'autres fois l'auteur se fait touriste ou psychologue avant de devenir politique ou tacticien. Il décrit les hautes terres d'Écosse, demi-papistes et demi-païennes, les voyants enveloppés dans une peau de bœuf, attendant le moment de l'inspiration, des hommes baptisés faisant aux démons du lieu des libations de lait ou de bière; les femmes grosses, les filles de dix-huit ans labourant un misérable champ d'avoine, pendant que leurs maris ou leurs pères, hommes athlétiques, se chauffent au soleil; les brigandages et les barbaries regardés comme de belles actions; les gens poignardés par derrière ou brûlés vifs; les mets rebutants, l'avoine de cheval et les gâteaux de sang de vache vivante offerts aux hôtes par faveur et politesse; les huttes infectes, où l'on se couchait sur la fange, et où l'on se réveillait à demi étouffé, à demi aveuglé et à demi lépreux. Un instant après, il s'arrête pour noter un changement du goût public, l'horreur qu'on éprouvait alors pour ces repaires de brigands, pour cette contrée de rocs sauvages et de landes stériles; l'admiration qu'on ressent aujourd'hui pour cette patrie de guerriers héroïques, pour ce pays de montagnes grandioses, de cascades bouillonnantes, de défilés pittoresques. Il trouve dans le progrès du bien-être physique les causes de cette révolution morale, et juge que si nous louons les montagnes et la vie sauvage, c'est que nous sommes rassasiés de sécurité. Il est tour à tour économiste, littérateur, publiciste, artiste, historien, biographe, conteur, philosophe même; par cette diversité de rôles, il égale la diversité de la vie humaine, et présente aux yeux, au cœur, à l'esprit, à toutes les facultés de l'homme, l'histoire complète de la civilisation de son pays.