Mac-Ian habitait à l'entrée d'un ravin situé près du rivage méridional de Lochleven. Près de la maison étaient deux ou trois petits hameaux habités par sa tribu. La population qu'il gouvernait n'excédait pas, dit-on, deux cents âmes. Dans le voisinage de ce petit groupe de villages, il y avait quelques bois-taillis et quelques pâturages; mais, en remontant un peu le défilé, on ne voyait aucun signe d'habitation et de culture. En langue gaélique, Glencoe signifie Vallée des Larmes; en effet, elle est le plus mélancolique et le plus désolé de tous les défilés écossais. C'est vraiment la vallée de l'Ombre de la Mort[54]. Des brouillards et des orages pèsent sur elle pendant la plus grande partie des beaux étés; et même dans les jours rares où le soleil est brillant, quand il n'y a aucun nuage dans le ciel, l'impression que laisse le paysage est triste et accablante. Le sentier longe un ruisseau qui sort du plus sombre et du plus lugubre des étangs de montagne. De grands murs de roc menacent des deux côtés. Même en juillet, on peut souvent distinguer des lignes de neige dans les fentes, près des sommets. Sur tous les versants, des amas de ruines marquent la course furieuse des torrents. Mille après mille, le voyageur cherche en vain des yeux la fumée d'une hutte, ou une forme humaine enveloppée dans un plaid; il écoute en vain pour entendre les aboiements d'un chien de berger ou le bêlement d'un agneau. Mille après mille, le seul son qui indique la vie est le cri indistinct d'un oiseau de proie, perché sur quelque créneau de roche battu par la tempête. Le progrès de la civilisation qui a changé tant de landes incultes en champs dorés de moissons, ou égayés par les fleurs des pommiers, n'a fait que rendre Glencoe plus désolée. Toute la science et toute l'industrie d'un âge pacifique ne peuvent extraire rien d'utile de ce désert; mais dans un âge de violence et de rapine, le désert lui-même devenait utile par l'abri qu'il offrait au bandit et à son butin[55].

La description, quoique fort belle, est écrite en style démonstratif. L'antithèse de la fin l'explique; l'auteur l'a faite pour montrer que les gens de Glencoe étaient les plus grands brigands du pays.

Le maître de Stairs, qui représentait Guillaume en Écosse, s'autorisant de ce que Mac-Ian n'avait pas prêté le serment de fidélité au jour marqué, voulut détruire le chef et son clan. Il n'était poussé ni par une haine héréditaire, ni par un intérêt privé; il était homme de goût, poli et aimable. Il fit ce crime par humanité, persuadé qu'il n'y avait pas d'autre moyen de pacifier les hautes terres. Là-dessus, Macaulay insère une dissertation de quatre pages, fort bien faite, pleine d'intérêt et de science, dont la diversité nous repose, qui nous fait voyager à travers toutes sortes d'exemples historiques, et toutes sortes de leçons morales.

Nous voyons chaque jour des hommes faire pour leur parti, pour leur secte, pour leur pays, pour leurs projets favoris de réforme politique et sociale, ce qu'ils ne voudraient pas faire pour s'enrichir ou se venger eux-mêmes. Devant une tentation directement offerte à notre cupidité privée ou à notre animosité privée, ce que nous avons de vertu prend l'alarme. Mais la vertu elle-même contribue à la chute de celui qui croit pouvoir, en violant quelque règle morale importante, rendre un grand service à une Église, à un État, à l'humanité. Il fait taire les objections de sa conscience, et endurcit son cœur contre les spectacles les plus émouvants, en se répétant à lui-même que ses intentions sont pures, que son objet est noble, et qu'il fait un petit mal pour un grand bien. Par degrés, il arrive à oublier entièrement l'infamie des moyens en considérant l'excellence de la fin, et accomplit sans un seul remords de conscience des actions qui feraient horreur à un boucanier. Il n'est pas à croire que saint Dominique, pour le meilleur archevêché de la chrétienté, eût poussé des pillards féroces à voler et à massacrer une population pacifique et industrieuse, qu'Éverard Digby, pour un duché, eût fait sauter une grande assemblée en l'air, ou que Robespierre eût tué, moyennant salaire, une seule des personnes dont il tua des milliers par philanthropie.[56]

Ne reconnaît-on pas ici l'Anglais élevé parmi les essais et les sermons psychologiques et moraux, qui involontairement, à chaque instant, en répand quelqu'un sur le papier? Ce genre est inconnu dans nos chaires et dans nos revues; c'est pourquoi il est inconnu dans nos histoires. Chez nos voisins, pour entrer dans l'histoire, il n'a qu'à descendre de la chaire et du journal.

Je ne traduis pas la suite de l'explication, les exemples de Jacques V, de Sixte-Quint et de tant d'autres, que Macaulay cite pour donner des précédents au maître de Stairs. Suit une discussion très-circonstanciée et très-solide prouvant que le roi Guillaume n'est pas responsable du massacre. Il est clair que l'objet de Macaulay, ici comme ailleurs, est moins de faire une peinture que de suggérer un jugement. Il veut que nous ayons une opinion sur la moralité de l'acte, que nous l'attribuions à ses véritables auteurs, que chacun d'eux ait exactement sa part, et point davantage. Un peu plus loin, quand il s'agira de punir le crime, et que Guillaume, ayant châtié sévèrement les exécuteurs, se contentera de révoquer le maître de Stairs, Macaulay compose une dissertation de plusieurs pages pour juger cette injustice et pour blâmer le roi. Ici, comme ailleurs, il est encore orateur et moraliste; aucun moyen n'a plus de force pour intéresser un lecteur anglais. Heureusement pour nous, il redevient enfin narrateur; les menus détails qu'il choisit alors fixent l'attention et mettent la scène sous les yeux.

La vue des habits rouges qui approchaient inquiéta un peu la population de la vallée. John, le fils aîné du chef, accompagné par vingt hommes de son clan, vint à la rencontre des étrangers, et leur demanda ce que signifiait cette visite. Le lieutenant Lindsay répondit que les soldats venaient en amis et ne demandaient que des logements. Ils furent accueillis amicalement et logées sous les toits de chaume de la petite communauté. Glenlyon et plusieurs de ses hommes furent reçus dans la maison d'un montagnard qui s'appellait Inverrigen, du nom du groupe de huttes sur lesquelles il avait autorité. Lindsay eut son logis plus près de la demeure du vieux chef. Auchintriater, un des principaux du clan, qui gouvernait le petit hameau d'Auchnaion, y trouva des quartiers pour une troupe d'hommes commandée par le sergent Barbour. Les provisions furent libéralement fournies. On mangea des bœufs qui probablement avaient été engraissés dans des pâturages éloignés; aucun payement ne fut demandé; car, en hospitalité comme en brigandage, les maraudeurs celtes étaient rivaux des Bédouins. Pendant douze jours, les soldats vécurent familièrement avec les habitants de la vallée. Le vieux Mac-Ian, qui avait été fort inquiet, ne sachant s'il était considéré comme sujet ou comme rebelle, paraît avoir vu cette visite avec plaisir. Les officiers passaient une grande partie de leur temps avec lui et avec sa famille. Les longues soirées coulaient gaiement auprès du feu de tourbe, grâce à quelques paquets de cartes, qui avaient trouvé leur chemin jusqu'à ce coin reculé du monde, et à quelques flacons d'eau-de-vie française, qui probablement, étaient l'adieu de Jacques à ses partisans des hautes terres. Glenlyon paraissait chaudement attaché à la nièce du vieux chef et à son mari Alexandre. Chaque jour il venait dans leur maison pour boire le coup du matin. Cependant il observait avec une attention scrupuleuse tous les chemins par où les Macdonalds pourraient essayer de s'enfuir quand on donnerait le signal du massacre, et il envoyait le résultat de ses observations à Hamilton[57]....

La nuit était rude. Très-tard dans la soirée, le vague soupçon de quelque mauvais dessein traversa l'esprit du fils aîné du chef. Les soldats étaient évidemment dans un état d'agitation; et quelques-uns d'entre eux prononçaient des cris singuliers. On entendit, à ce que l'on prétend, deux hommes chuchoter: «Je n'aime pas cette besogne.» Un d'entre eux murmura: «Je serais content de combattre les Macdonalds. Mais tuer des hommes dans leur lit!—Il faut faire ce qu'on nous commande, répondit une autre voix; s'il y a là quelque chose de mal, c'est l'affaire de nos officiers.»—John Macdonald fut si inquiet qu'un peu après minuit il alla au quartier de Glenlyon. Glenlyon et ses hommes étaient tous debout, et semblaient mettre leurs armes en état pour une action. John, très-alarmé, demanda pourquoi ces préparatifs. Glenlyon se répandit en protestations amicales. «Des gens de Glengarry maraudent dans le pays, nous nous préparons pour marcher contre eux. Vous êtes bien en sûreté. Croyez-vous que si vous couriez quelque danger, je n'aurais pas donné un avis à votre frère Sandy et à sa femme? Les soupçons de John se calmèrent. Il revint chez lui, et se coucha[58]

Le lendemain, à cinq heures du matin, le vieux chef fut assassiné, ses hommes fusillés dans leur lit ou au coin de leur feu. Des femmes furent égorgées; un enfant de douze ans, qui demandait la vie à genoux, tué; ceux qui s'étaient enfuis demi-nus, les femmes, les enfants, périrent de froid et de faim dans la neige.

Ces détails précis, ces conversations de soldats, cette peinture des soirées passées au coin du foyer, donnent à l'histoire le mouvement et la vie du roman. Et pourtant l'historien reste orateur; car il a choisi tous ces faits pour mettre en lumière la perfidie des assassins et l'horreur du massacre, et il s'en servira plus tard pour demander, avec toute la puissance de la passion et de la logique, la punition des criminels.