Lorsqu'on demande aux Anglais, surtout à ceux qui n'ont pas quarante ans, quels sont chez eux les hommes qui pensent, ils nomment d'abord Carlyle; mais en même temps ils vous conseillent de ne pas le lire, en vous avertissant que vous n'y entendrez rien du tout. Là-dessus, comme il est naturel, on se hâte de prendre les vingt volumes de Carlyle, critique, histoire, pamphlets, fantaisies, philosophie; on les lit avec des émotions fort étranges, et en démentant chaque matin son jugement de la veille. On découvre enfin qu'on est devant un animal extraordinaire, débris d'une race perdue, sorte de mastodonte égaré dans un monde qui n'est point fait pour lui. On se réjouit de cette bonne fortune zoologique, et on le dissèque avec une curiosité minutieuse, en se disant qu'on n'en retrouvera peut-être pas un second.

§ 1.
SON STYLE ET SON ESPRIT.

I

On est dérouté d'abord. Tout est nouveau ici, les idées, le style, le ton, la coupe des phrases et jusqu'au dictionnaire. Il prend tout à contre-pied, il violente tout, les expressions et les choses. Chez lui les paradoxes sont posés en principe; le bon sens prend la forme de l'absurde: on est comme transporté dans un monde inconnu dont les habitants marchent la tête en bas, les pieds en l'air, en habits d'arlequins, de grands seigneurs et de maniaques, avec des contorsions, des soubresauts et des cris; on est étourdi douloureusement de ces sons excessifs et discordants; on a envie de se boucher les oreilles, on a mal à la tête, on est obligé de déchiffrer une nouvelle langue. On regarde à la table des volumes qui doivent être les plus clairs, l'Histoire de la Révolution française, par exemple, et l'on y lit ces titres de chapitres: «Idéaux réalisés—Viatique—Astræa redux—Pétitions en hiéroglyphes—Outres—Mercure de Brézé—Broglie le dieu de la guerre.» On se demande quelles liaisons il peut y avoir entre ces charades et les événements si nets que nous connaissons tous. On s'aperçoit alors qu'il parle toujours en énigmes. «Hacheurs de logique[59],» voilà comme il désigne les analystes du dix-huitième siècle. «Sciences de castors,» c'est là son mot pour les catalogues et les classifications de nos savants modernes. «Le clair de lune transcendantal,» entendez par là les rêveries philosophiques et sentimentales importées d'Allemagne. Culte de la «calebasse rotatoire:» cela signifie la religion extérieure et mécanique[60]. Il ne peut pas s'en tenir à l'expression simple; il entre à chaque pas dans les figures; il donne un corps à toutes ses idées; il a besoin de toucher des formes. On voit qu'il est obsédé et hanté de visions éclatantes ou lugubres; chaque pensée en lui est une secousse; un flot de passion fumeuse arrive en bouillonnant dans ce cerveau qui regorge, et le torrent d'images déborde et roule avec toutes les boues et toutes les splendeurs. Il ne peut pas raisonner, il faut qu'il peigne. S'agit-il d'expliquer l'embarras d'un jeune homme obligé de choisir une carrière parmi les convoitises et les doutes de l'âge où nous vivons, il vous montre[61] «un monde détraqué, ballotté, et plongeant comme le vieux monde romain quand la mesure de ses iniquités fut comblée; les abîmes, les déluges supérieurs et souterrains crevant de toutes parts, et dans ce furieux chaos de clarté blafarde, toutes les étoiles du ciel éteintes. À peine une étoile du ciel qu'un œil humain puisse maintenant apercevoir; les brouillards pestilentiels, les impures exhalaisons devenues incessantes, excepté sur les plus hauts sommets, ont effacé toutes les étoiles du ciel. Des feux follets, qui çà et là courent avec des couleurs diverses, ont pris la place des étoiles. Sur la houle sauvage du chaos, dans l'air de plomb, il n'y a que des flamboiements brusques d'éclairs révolutionnaires; puis rien que les ténèbres, avec les phosphorescences de la philanthropie, ce vain météore; çà et là un luminaire ecclésiastique qui se balance encore, suspendu à ses vieilles attaches vacillantes, prétendant être encore une lune ou un soleil,—quoique visiblement ce ne soit plus qu'une lanterne chinoise, composée surtout de papier, avec un bout de chandelle qui meurt mal-proprement dans son cœur.»

Figurez-vous un volume, vingt volumes composés de tableaux pareils, reliés par des exclamations et des apostrophes; l'histoire même, son Histoire de la Révolution française, ressemble à un délire. Carlyle est un voyant puritain qui voit passer devant lui les échafauds, les orgies, les massacres, les batailles, et qui, assiégé de fantômes furieux ou sanglants, prophétise, encourage ou maudit. Si vous ne jetez pas le livre de colère et de fatigue, vous perdez le jugement; vos idées s'en vont, le cauchemar vous prend; un carnaval de figures contractées et féroces tourbillonne dans votre tête; vous entendez des hurlements d'insurrection, des acclamations de guerre; vous êtes malade: vous ressemblez à ces auditeurs des covenantaires que la prophétie remplissait de dégoût ou d'enthousiasme, et qui cassaient la tête au prophète, s'ils ne le prenaient pour général.

Ces violentes saillies vous paraîtront encore plus violentes si vous remarquez l'étendue du champ qu'elles parcourent. Du sublime à l'ignoble, du pathétique au grotesque, il n'y a qu'un pas pour Carlyle. Il touche du même coup les deux extrêmes. Ses adorations finissent par des sarcasmes. «L'univers est pour lui aussi bien un oracle et un temple qu'une cuisine et une écurie.» Il est à son aise dans le mysticisme comme dans la brutalité.

«Un silence de mort, dit-il en parlant d'un coucher de soleil au cap Nord[62]; rien que les roches de granit avec leurs teintes de pourpre et le pacifique murmure de l'Océan polaire soulevé par une ondulation lente, au-dessus duquel, dans l'extrême nord, pend le grand soleil, bas et paresseux, comme si, lui aussi, il voulait s'assoupir. Pourtant sa couche de nuages est tissue d'écarlate et de drap d'or; pourtant sa lumière ruisselle sur le miroir des eaux comme un pilier de feu qui vacille descendant vers l'abîme et se couchant sous mes pieds. En de tels moments, la solitude est sans prix; qui voudrait parler ou être vu, lorsque derrière lui gisent l'Europe et l'Afrique profondément endormies, et que devant lui s'ouvrent l'immensité silencieuse et le palais de l'Éternel, dont notre soleil est une lampe, une lampe du porche[63]?» Voilà les magnificences qu'il rencontre toutes les fois qu'il est face à face avec la nature. Nul n'a contemplé avec une émotion plus puissante les astres muets qui roulent éternellement dans le firmament pâle et enveloppent notre petit monde. Nul n'a contemplé avec une terreur plus religieuse l'obscurité infinie où notre pauvre pensée apparaît un instant comme une lueur, et tout à côté de nous le morne abîme où «la chaude frénésie de la vie» va s'éteindre. Ses yeux sont habituellement fixés sur ces grandes ténèbres, et il peint avec un frémissement de vénération et d'espérance l'effort que les religions ont fait pour les percer. «Au cœur des plus lointaines montagnes[64], dit-il, s'élève la petite église. Les morts dorment tous à l'entour sous leurs blanches pierres tumulaires, dans l'attente d'une résurrection heureuse. Ton âme serait bien morte, si jamais, à aucune heure, à l'heure gémissante de minuit, quand le spectre de cette église pendait dans le ciel, et que l'être était comme englouti dans les ténèbres; tu serais bien inerte, si elle ne t'a pas dit des choses indicibles qui sont allées jusqu'à l'âme de ton âme. Celui-là était fort qui avait une église, ce que nous pouvons appeler une église. Il se tenait debout par elle, quoique, au centre des immensités, au confluent des éternités; il se tenait debout comme un homme devant Dieu et devant l'homme. Le vaste univers sans rivage était devenu pour lui une ferme cité, une demeure qu'il connaissait[65].» Rembrandt seul a rencontré ces sombres visions noyées d'ombre, traversées de rayons mystiques; voilà l'Église qu'il a peinte[66]; voilà la mystérieuse apparition flottante pleine de formes radieuses qu'il a posée au plus haut du ciel, au-dessus de la nuit orageuse et de la terreur qui secoue les êtres mortels. Les deux imaginations ont la même grandeur douloureuse, les mêmes rayonnements et les mêmes angoisses. Et toutes les deux s'abattent aussi facilement dans la trivialité et la crudité. Nul ulcère, nulle fange n'est assez repoussante pour dégoûter Carlyle. À l'occasion il comparera la politique qui cherche la popularité[67] «au chien noyé de l'été dernier qui monte et remonte la Tamise selon le courant et la marée, que vous connaissez de vue, et aussi de nez, que vous trouvez là à chaque voyage, et dont la puanteur devient chaque jour plus intolérable.» Le saugrenu, les disparates abondent dans son style. Quand le cardinal de Loménie, si frivole, propose de convoquer une cour plénière, il le trouve semblable aux «serins dressés qui sont capables de voler gaiement avec une mèche allumée entre leurs pattes, et de mettre le feu à des canons, à des magasins de poudre[68].» Au besoin, il tourne aux images drolatiques. Il finit un dithyrambe par une caricature. Il éclabousse les magnificences avec des polissonneries baroques. Il accouple la poésie au calembour. «Le génie de l'Angleterre, dit-il à la fin de son livre sur Cromwell, ne plane plus les yeux sur le soleil, défiant le monde, comme un aigle à travers les tempêtes! Le génie de l'Angleterre, bien plus semblable à une autruche vorace tout occupée de sa pâture et soigneuse de sa peau, présente son autre extrémité au soleil, sa tête d'autruche enfoncée dans le premier buisson venu, sous de vieilles chapes ecclésiastiques, sous des manteaux royaux, sous l'abri de toutes les défroques qui peuvent se trouver là; c'est dans cette position qu'elle attend l'issue. L'issue s'est fait attendre, mais on voit maintenant qu'elle est inévitable. Il n'y a pas d'autruche tout occupée de sa grossière pâture terrestre, et la tête enfoncée dans de vieilles défroques, qui ne soit éveillée un jour d'une façon terrible, à posteriori, sinon autrement[69]

C'est par cette bouffonnerie qu'il conclut son meilleur livre, sans quitter l'accent sérieux, douloureux, au milieu des anathèmes et des prophéties. Il a besoin de ces grandes secousses. Il ne sait pas se tenir en place, n'occuper à la fois qu'une province littéraire. Il bondit par saccades effrénées d'un bout à l'autre du champ des idées; il confond tous les styles, il entremêle toutes les formes; il accumule les allusions païennes, les réminiscences de la Bible, les abstractions allemandes, les termes techniques, la poésie, l'argot, les mathématiques, la physiologie, les vieux mots, les néologismes. Il n'est rien qu'il ne foule et ne ravage. Les constructions symétriques de l'art et de la pensée humaine, dispersées et bouleversées, s'amoncellent sous sa main en un gigantesque amas de débris informes, au haut duquel, comme un conquérant barbare, il gesticule et il combat.

II

Cette disposition d'esprit produit l'humour, mot intraduisible, car la chose nous manque. L'humour est le genre de talent qui peut amuser des Germains, des hommes du Nord; il convient à leur esprit comme la bière et l'eau-de-vie à leur palais. Pour les gens d'une autre race, il est désagréable; nos nerfs le trouvent trop âpre et trop amer. Entre autres choses, ce talent contient le goût des contrastes. Swift plaisante avec la mine sérieuse d'un ecclésiastique qui officie, et développe en homme convaincu, les absurdités les plus grotesques. Hamlet, secoué de terreur et désespéré, pétille de bouffonneries. Heine se moque de ses émotions au moment où il s'y livre. Ils aiment les travestissements, mettent une robe solennelle aux idées comiques, une casaque d'arlequin aux idées graves.—Un autre trait de l'humour est l'oubli du public. L'auteur nous déclare qu'il ne se soucie pas de nous, qu'il n'a pas besoin d'être compris ni approuvé, qu'il pense et s'amuse tout seul, et que si son goût et ses idées nous déplaisent, nous n'avons qu'à décamper. Il veut être raffiné et original tout à son aise; il est chez lui dans son livre et portes closes; il se met en pantoufles, en robe de chambre, bien souvent les pieds en l'air, parfois sans chemise. Carlyle a son style propre, et note son idée à sa façon; c'est à nous de la comprendre. Il fait allusion à un mot de Gœthe, de Shakspeare, à une anecdote qui en ce moment le frappe; tant pis pour nous si nous ne le savons pas. Il crie quand l'envie lui en prend; tant pis pour nous si nos oreilles ne s'y accommodent pas. Il écrit selon les caprices de l'imagination, avec tous les soubresauts de l'invention; tant pis pour nous si notre esprit va d'un autre pas. Il note au vol toutes les nuances, toutes les bizarreries de sa conception; tant pis pour nous si la nôtre n'y atteint pas.—Un dernier trait de l'humour est l'irruption d'une jovialité violente, enfouie sous un monceau de tristesses. L'indécence saugrenue apparaît brusquement. La nature physique, cachée et opprimée sous des habitudes de réflexion mélancolique, se met à nu pour un instant. Vous voyez une grimace, un geste de polisson, puis tout rentre dans la solennité habituelle.—Ajoutez enfin les éclats d'imagination imprévus. L'humoriste renferme un poëte; tout d'un coup, dans la brume monotone de la prose, au bout d'un raisonnement, un paysage étincelle: beau ou laid, il n'importe; il suffit qu'il frappe. Ces inégalités peignent bien le Germain solitaire, énergique, imaginatif, amateur de contrastes violents, fondé sur la réflexion personnelle et triste, avec des retours imprévus de l'instinct physique, si différent des races latines et classiques, races d'orateurs ou d'artistes, où l'on n'écrit qu'en vue du public, où l'on ne goûte que des idées suivies, où l'on n'est heureux que par le spectacle des formes harmonieuses, où l'imagination est réglée, où la volupté semble naturelle. Carlyle est profondément germain, plus voisin de la souche primitive qu'aucun de ses contemporains, étrange et énorme dans ses fantaisies et dans ses plaisanteries; il s'appelle lui-même «un taureau sauvage embourbé dans les forêts de la Germanie[70].» Par exemple, son premier livre, Sartor resartus, qui est une philosophie du costume, contient, à propos des tabliers et des culottes, une métaphysique, une politique, une psychologie. L'homme, d'après lui, est un animal habillé. La société a pour fondement le drap. «Car, comment sans habits pourrions-nous posséder la faculté maîtresse, le siége de l'âme, la vraie glande pinéale du corps social, je veux dire une bourse?» D'ailleurs, aux yeux de la pure raison, qu'est-ce que l'homme? «Un esprit, une apparition divine, un moi mystérieux, qui, sous ses guenilles de laine, porte un vêtement de chair tissu dans les métiers du ciel, par lequel il est révélé à ses semblables, par lequel il voit et se fabrique pour lui-même un univers avec des espaces azurés pleins d'étoiles et de longs milliers de siècles[71].» Le paradoxe continue, à la fois baroque et mystique, cachant des théories sous des folies, mêlant ensemble les ironies féroces, les pastorales tendres, les récits d'amour, les explosions de fureur, et des tableaux de carnaval. Il démontre fort bien que «le plus remarquable événement de l'histoire moderne n'est pas la diète de Worms, ni la bataille d'Austerlitz ou de Wagram, ou toute autre bataille, mais bien l'idée qui vint à Fox le quaker de se faire un habillement de cuir[72];» car ainsi vêtu pour toute sa vie, logeant dans un arbre et mangeant des baies sauvages, il pouvait rester oisif et inventer à son aise le puritanisme, c'est-à-dire le culte de la conscience. Voilà de quelle façon Carlyle traite les idées qui lui sont les plus chères. Il ricane à propos de la doctrine qui va employer sa vie et occuper tout son cœur.