Veut-on avoir l'abrégé de sa politique et son opinion sur sa patrie? Il prouve que dans la transformation moderne des religions, deux sectes principales se sont élevées, surtout en Angleterre, l'une, celle des porte-guenilles, l'autre, celle des dandies. «La première est composée de personnes ayant fait vœu de pauvreté et d'obéissance, et qu'on pourrait prendre pour des adorateurs d'Hertha, la Terre; car ils fouillent avec zèle et travaillent continuellement dans son sein, ou bien renfermés dans des oratoires particuliers, ils méditent et manipulent les substances qu'ils ont extraites de ses entrailles. D'autre part, comme les druides, ils vivent dans des demeures sombres, souvent même ils cassent les vitres de leurs fenêtres et les bourrent de pièces d'étoffes ou d'autres substances opaques, jusqu'à ce que l'obscurité convenable soit rétablie. Ils sont tous rhizophages ou mangeurs de racines. Quelques-uns sont ichthyophages et usent des harengs salés, s'abstenant de toute autre nourriture animale, hormis des animaux morts de mort naturelle, ce qui indique peut-être un sentiment brahminique étrangement perverti. Leur moyen universel de subsistance est la racine nommée pomme de terre, qu'ils cuisent avec le feu. Dans toutes les cérémonies religieuses, le fluide appelé whisky est, dit-on, chose requise, et il s'y en fait une large consommation[73].—«L'autre secte, celle des dandies, affecte une grande pureté et le séparatisme, se distinguant par un costume particulier, et autant que possible par une langue particulière, ayant pour but principal de garder une vraie tenue nazaréenne, et de se préserver des souillures du monde.» Du reste, ils professent plusieurs articles de foi dont les principaux sont: «que les pantalons doivent être très-collants aux hanches; qu'il est permis à l'humanité, sous certaines restrictions, de porter des gilets blancs;—que nulle licence de la mode ne peut autoriser un homme de goût délicat à adopter le luxe additionnel postérieur des Hottentots.»—«Une certaine nuance de manichéisme peut être discernée en cette secte, et aussi une ressemblance assez grande avec la superstition des moines du mont Athos, qui, à force de regarder de toute leur attention leur nombril, finissaient par y discerner la vraie Apocalypse de la nature et le ciel révélé. Selon mes propres conjectures, cette secte n'est qu'une modification appropriée à notre temps de la superstition primitive, appelée culte de soi-même[74].» Cela posé, il tire les conséquences. «J'appellerais volontiers ces deux sectes deux machines électriques immenses et vraiment sans modèle (tournées par la grande roue sociale), avec des batteries de qualité opposée; celle des porte-guenilles étant la négative, et celle du dandysme étant la positive; l'une attirant à soi et absorbant heure par heure l'électricité positive de la nation (à savoir, l'argent); l'autre, également occupée à s'approprier la négative (à savoir, la faim, aussi puissante que l'autre). Jusqu'ici vous n'avez vu que des pétillements et des étincelles partielles et passagères. Mais attendez un peu jusqu'à ce que toute la nation soit dans un état électrique, c'est-à-dire jusqu'à ce que toute votre électricité vitale, non plus neutre comme à l'état sain, soit distribuée en deux portions isolées, l'une négative, l'autre positive (à savoir, la faim et l'argent), et enfermées en deux bouteilles de Leyde grandes comme le monde! Le frôlement du doigt d'un enfant les met en contact et[75]....» Il s'arrête brusquement et vous laisse à vos conjectures. Cette amère gaieté est celle d'un homme furieux ou désespéré qui, de parti pris, et justement à cause de la violence de sa passion, la contiendrait et s'obligerait à rire, mais qu'un tressaillement soudain révélerait à la fin tout entier. Il dit quelque part[76] qu'il y a au fond du naturel anglais, sous toutes les habitudes de calcul et de sang-froid, une fournaise inextinguible, un foyer de rage extraordinaire, la rage des dévoués Scandinaves[77], qui, une fois lancés au fort de la bataille, ne sentaient plus les blessures et vivaient et combattaient, et tuaient, percés de coups dont le moindre, pour un homme ordinaire, eût été mortel. C'est cette frénésie destructive, ce soulèvement de puissances intérieures, inconnues, ce déchaînement d'une férocité, d'un enthousiasme et d'une imagination désordonnés et irréfrénables, qui a paru chez eux à la Renaissance et à la Réforme, et dont un reste subsiste aujourd'hui dans Carlyle. En voici un vestige dans un morceau presque digne de Swift, et qui est l'abrégé de ses émotions habituelles en même temps que sa conclusion sur l'âge où nous voici[78]:
«Supposons, dit-il, que des cochons (j'entends des cochons à quatre pieds), doués de sensibilité et d'une aptitude logique supérieure, ayant atteint quelque culture, puissent, après examen et réflexion, coucher sur le papier, pour notre usage, leur idée de l'univers, de leurs intérêts et de leurs devoirs; ces idées pourraient intéresser un public plein de discernement comme le nôtre, et leurs propositions en gros seraient celles qui suivent:
«1o L'univers, autant qu'une saine conjecture peut le définir, est une immense auge à porcs, consistant en solides et en liquides, et autres variétés ou contrastes, mais spécialement en relavures qu'on peut atteindre et en relavures qu'on ne peut pas atteindre, ces dernières étant en quantité infiniment plus grande pour la majorité des cochons.
«2o Le mal moral est l'impossibilité d'atteindre les relavures. Le bien moral, la possibilité d'atteindre lesdites relavures.
«3o La poésie des cochons consiste à reconnaître universellement l'excellence des relavures et de l'orge moulue, ainsi que la félicité des cochons dont l'auge est en bon ordre, et qui ont le ventre plein. Grun!
«4o Le cochon connaît le temps. Il doit mettre le nez au vent pour regarder quelle sorte de temps va venir.
«5o Qui a fait le cochon? Inconnu. Peut-être le boucher.
«6o Définissez le devoir complet des cochons.—La mission de la cochonnerie universelle et le devoir de tous les cochons en tous les temps, est de diminuer la quantité des relavures qu'on ne peut atteindre, et d'augmenter la quantité de celles qu'on peut atteindre. Toute connaissance, toute industrie, tout effort doit être dirigé vers ce terme et vers ce terme seul: La science des cochons, l'enthousiasme des cochons, le dévouement des cochons, n'ont pas d'autre but. C'est le devoir complet des cochons[79].»
Voilà la fange où il plonge la vie moderne, et par-dessous toutes les autres la vie anglaise, noyant du même coup et dans la même bourbe l'esprit positif, le goût du confortable, la science industrielle, l'Église, l'État, la philosophie et la loi. Ce catéchisme cynique, jeté au milieu de déclamations furibondes, donne, je crois, la note dominante de cet esprit étrange: c'est cette tension forcenée qui fait son talent; c'est elle qui produit et explique ses images et ses disparates, son rire et ses fureurs. Il y a un mot anglais intraduisible qui peint cet état et montre toute la constitution physique de la race: His blood is up. En effet, le tempérament flegmatique et froid recouvre la surface; mais quand le sang soulevé a tourbillonné dans les veines, l'animal enfiévré ne s'assouvit que par des ravages et ne se contente que par des excès.