Mais ces peintures mélancoliques ne le montraient point tout entier; on allait avec lui dans le pays du soleil, vers les molles voluptés des mers méridionales; on revenait par un attrait insensible aux vers où il peint les compagnons d'Ulysse qui, assoupis sur la terre des Lotos, rêveurs heureux comme lui-même, oubliaient la patrie et renonçaient à l'action.
Une terre d'eaux courantes: quelques-unes, comme une fumée qui descend,—laissent tomber lentement leur voile de fine gaze;—d'autres, lancées à travers des ombres et des clartés vacillantes,—roulaient avec un bruit assoupissant leur nappe d'écume.—Ils voyaient la rivière luisante rouler vers l'Océan,—sortie du milieu des terres; bien loin, trois cimes de montagnes,—trois tours silencieuses de neige antique—se dressaient rougies par le soleil couchant, et le pin ombreux,—humecté de rosée, montait au-dessus des taillis entrelacés.
Il y a ici une musique suave, qui tombe plus doucement—que les pétales des roses épanouies sur le gazon,—que les rosées de la nuit sur les eaux calmes—entre des parois de granit sombre dans un creux qui luit;—une musique qui se pose plus mollement sur l'âme—que des paupières lassées sur des yeux lassés;—une musique qui amène un doux sommeil du haut des cieux bienheureux.—Il y a ici de fraîches mousses profondes,—et à travers les mousses rampent les lierres,—et dans le courant pleurent les fleurs aux longues feuilles,—et sur les corniches rocheuses le pavot pend endormi.
Regardez; au milieu du bois, sur la branche,—la feuille pliée sort du bouton,—sollicitée par la brise caressante;—elle devient verte et large et ne prend point de souci,—toute baignée de soleil à midi, et, sous la lune,—nourrie de rosée nocturne; puis elle jaunit,—tombe et descend en flottant à travers l'air.—Regardez; adoucie par la lumière d'été,—la pomme juteuse devenue trop mûre—se détache par une nuit silencieuse d'automne.—Selon la longueur des jours qui lui sont accordés,—la fleur s'épanouit à sa place,—s'épanouit et se flétrit et tombe, et n'a point de travail,—solidement enracinée dans le sol fertile.
Qu'il est doux, pendant que la brise tiède en chuchotant nous caresse de son souffle,—appuyés sur des couches d'amarante et de moly[189],—nos calmes paupières à demi baissées,—sous les voûtes sacrées du ciel sombre,—de suivre la longue rivière brillante qui traîne lentement—ses eaux en quittant la colline empourprée;—d'entendre les échos humides qui s'appellent—de caverne en caverne à travers les épaisses vignes entrelacées;—d'entendre les eaux qui tombent avec des teintes d'émeraude,—à travers les guirlandes tressées de l'acanthe divine;—entendre et voir seulement dans le lointain la vague étincelante;—rien que l'entendre serait doux;—rien que l'entendre et sommeiller sous les pins[190].
II
Ce charmant rêveur n'était-il qu'un dilettante? On aimait à se le figurer ainsi; on le trouvait trop heureux pour lui permettre les passions violentes. La gloire lui était venue aisément et vite: il en avait joui dès trente ans. La reine avait consacré la faveur publique en le nommant poëte lauréat. Un grand romancier l'avait déclaré plus véritablement poëte que lord Byron, et soutenait qu'on n'avait rien vu d'aussi parfait depuis Shakspeare. L'étudiant logeait ses livres dans sa chambre d'Oxford, entre un Euripide annoté et un manuel de philosophie scolastique. Les jeunes dames les trouvaient dans leur corbeille de mariage. On le disait riche, adoré des siens, admiré de ses amis, aimable, exempt d'affectation, naïf même. Il vivait à la campagne, principalement dans l'île de Wight, parmi des livres et des fleurs, à l'abri des tracasseries, des rivalités et des assujettissements du monde, et l'on imaginait volontiers sa vie comme un beau songe, aussi doux que ceux qu'il nous avait donnés.
On regarda de plus près cependant, et l'on vit qu'il y avait un foyer de passion sous cette surface unie. Un vrai tempérament poétique n'en manque jamais. Il sent trop vivement pour être paisible. Quand on vibre au moindre attouchement, on palpite et on frémit sous les grands chocs. Déjà çà et là, dans ses peintures de la campagne et de l'amour, un vers éclatant traversait de sa couleur ardente le dessin correct et calme. Il avait senti cet étrange épanouissement de puissances inconnues qui subitement tient l'homme immobile[191] les yeux fixes devant la beauté qui se révèle. Le propre du poëte, c'est d'être toujours jeune et éternellement vierge: Pour nous autres, gens du commun, les choses sont usées; soixante siècles de civilisation ont terni leur fraîcheur originelle; elles sont devenues vulgaires; nous ne les apercevons plus qu'à travers un voile de phrases toutes faites; nous nous servons d'elles, nous ne les comprenons plus; nous ne voyons plus en elles des fleurs splendides, mais de bons légumes; la riche forêt primitive n'est plus pour nous qu'un potager bien aligné et trop connu. Au contraire, le poëte est devant ce monde comme le premier homme au premier jour. En un instant nos catalogues, nos raisonnements, tout l'attirail des souvenirs et des préjugés disparaît de sa mémoire; les choses lui semblent neuves; il est étonné et il est ravi; un flot impétueux de sensations arrive en lui et l'oppresse; c'est la séve toute-puissante de l'invention humaine qui, arrêtée chez nous, recommence à couler chez lui. Les sots l'appellent fou; la vérité est qu'il est clairvoyant; car nous avons beau être inertes, la nature est toujours vivante; ce soleil qui se lève est aussi grand qu'à la première aurore; ces fleuves qui roulent, ces plantes qui pullulent, ces passions qui frémissent, ces forces qui précipitent le tourbillon tumultueux des êtres, aspirent et combattent du même élan qu'à leur naissance; le cœur immortel de la nature palpite encore, soulevant son enveloppe brute, et ses battements retentissent dans le cœur du poëte quand ils n'ont plus d'écho chez nous. Celui-ci les a sentis, non pas toujours; mais deux ou trois fois du moins il a osé les faire entendre. Nous avons retrouvé l'accent libre de l'émotion pleine, et nous avons reconnu une voix d'homme dans ces vers sur Locksley Hall:
Sa joue était pâle et plus mince qu'il ne fallait pour son âge;—et ses yeux, avec une attention muette, étaient suspendus à tous mes mouvements.
Et je lui dis: «Ma cousine Amy, parle-moi et dis-moi la vérité.—Fie-t'en à moi, cousine. Tout le courant de mon être va vers toi.»