IV

La Princesse est une féerie sentimentale comme celles de Shakspeare. Tennyson cette fois a pensé et senti en jeune chevalier de la Renaissance. Le propre de ce genre d'esprit est une surabondance et comme un regorgement de séve. Il y a chez les personnages de la Princesse, comme chez ceux d'As you like it, un trop plein d'imagination et d'émotions. Ils fouillent, pour exprimer leur pensée, dans tous les siècles et dans tous les pays; ils emportent le discours jusqu'aux témérités les plus abandonnées; ils enveloppent et chargent toute idée d'une image éclatante qui traîne et luit autour d'elle comme une robe de brocart constellée de pierreries. Leur nature est trop riche; à chaque secousse, il se fait en eux comme un ruissellement de joie, de colère ou de désirs; ils vivent plus que nous, plus chaudement et plus vite. Ils sont excessifs, raffinés, prompts aux larmes, au rire, à l'adoration, à la plaisanterie, enclins à mêler l'une à l'autre, précipités par une verve nerveuse à travers les contrastes et jusqu'aux extrêmes. Ils fourragent dans la prairie poétique, avec des caprices et des joies impétueuses et changeantes. Pour contenter la subtilité et la surabondance de leur invention, ils ont besoin de féeries et de mascarades. En effet, la Princesse est une féerie et une mascarade. La belle Ida, fille du roi de Gama, qui est un monarque du Sud (ces contrées ne sont pas sur la carte), a été fiancée toute enfant à un beau prince du Nord. L'âge venu, on la réclame. Elle, fière et toute nourrie de doctes raisonnements, s'est irritée de la domination des hommes, et pour affranchir les femmes, a fondé sur la frontière une Université qui relèvera son sexe et sera la colonie d'où sortira l'égalité future. Le prince part avec Cyril et Florian, deux amis, obtient permission du bon vieux Gama, et, déguisé en fille, entre dans l'enceinte virginale, où nul ne peut pénétrer sous peine de mort. Il y a une grâce charmante et moqueuse dans cette peinture d'une Université de filles. Le poëte joue avec la beauté; nul badinage n'est plus romanesque ni plus tendre. On sourit d'entendre les gros mots savants échappés de ces lèvres roses. «Les voilà le long des bancs comme des colombes au matin sur le chaume du toit, quand le soleil tombe sur leurs blanches poitrines;» elles écoutent des tirades d'histoire et des promesses de rénovation sociale, en robes de soie lilas, avec des ceintures d'or, «splendides comme des papillons qui viennent d'éclore;» parmi elles une enfant, Mélissa, «une blonde rose, pareille à un narcisse d'avril, les lèvres entr'ouvertes,—et toutes ses pensées visibles au fond de ses beaux yeux,—comme les agates du sable qui semblent ondoyer et flotter au matin,—dans les courants de cristal de la mer transparente[196].»—Et croyez que l'endroit aide à la magie. Ce vilain mot de collége et de Faculté ne rappelle chez nous que des bâtiments étriqués et sales, qu'on prendrait pour des casernes où des hôtels garnis. Ici, comme dans une Université anglaise, les fleurs montent le long des portiques, les vignes entourent les pieds des statues, les roses jonchent les allées de leurs pétales; des touffes de laurier croissent autour des porches, les cours dressent leur architecture de marbre, bosselées de frises sculptées, parsemées d'urnes d'où pend la chevelure verte des plantes. Au milieu ondoie une fontaine, et «les Muses et les Grâces, trois par trois, l'entourent de leurs groupes.» Après la leçon, les unes, dans l'herbe haute des prairies, caressent des paons apprivoisés; d'autres, «appuyées sur une balustrade,—au-dessus de la campagne empourprée, respirent la brise,—qui, gorgée par les senteurs des innombrables roses,—vient battre leurs paupières de son parfum[197].» On reconnaît à chaque geste, à chaque attitude, des jeunes filles anglaises; c'est leur éclat, leur fraîcheur, leur innocence. Et çà et là aussi on aperçoit la profonde expression de leurs grands yeux rêveurs. «Des larmes, chante l'une d'elles, de vaines larmes, je ne sais pas ce qu'elles veulent dire.—Des larmes sorties de la profondeur de quelque divin désespoir—s'élèvent dans le cœur et se rassemblent dans les yeux—lorsqu'on regarde les heureux champs de l'automne—et qu'on pense aux jours qui ne sont plus[198].»—Voilà la volupté exquise et étrange, la rêverie pleine de délices et aussi d'angoisses, le frémissement de passion délicate et mélancolique que vous avez déjà trouvés dans Winter's Tale ou dans la Nuit des Rois.

Ils sont partis avec la princesse et son cortége, tous à cheval, et s'arrêtent dans une gorge auprès d'un taillis, «pendant que le soleil s'élargit aux approches de sa mort, et qu'au-dessus des prairies se détachent les hauteurs roses.» Cyril, échauffé par le vin, commence une chanson de cabaret, et se découvre. Ida, indignée, veut partir; son pied glisse, elle tombe dans la rivière; le prince la sauve et veut fuir. Mais il est saisi par les gardiennes et amené devant le trône où la hautaine jeune fille se tient debout prête à prononcer la sentence. À ce moment un grand tumulte s'élève, et l'on aperçoit dans la cour un spectacle étrange. «De la salle illuminée partaient de longs ruissellements de splendeur oblique—qui tombaient sur une presse—d'épaules de neige serrées comme des brebis en troupeau,—sur un arc-en-ciel de robes, sur des diamants, sur des yeux de diamant,—sur l'or des habits, sur des cheveux d'or. Çà et là,—elles ondoyaient ainsi que des fleurs sous l'orage, les unes rouges, d'autres pâles,—toutes la bouche ouverte, toutes les yeux vers la lumière,—quelques-unes criant qu'il y avait une armée dans le pays,—d'autres qu'il y avait des hommes jusque dans les murs;—et d'autres qu'elles ne s'en souciaient point, jusqu'à ce que leur clameur monta,—comme celle d'une nouvelle Babel.... Au-dessus d'elles se dressaient debout—les sereines Muses de marbre, la paix dans leurs grands yeux[199].» C'est que le père du prince est venu avec son armée pour le délivrer et a saisi le roi Gama comme otage. La voilà obligée de relâcher le jeune homme; elle vient sur lui les narines gonflées, les cheveux flottants, la tempête dans le cœur, et le remercie avec une ironie amère: «Vous vous êtes bien conduit et comme un gentilhomme, et comme un prince. Et vous avez bon air aussi dans vos habits de femme.» Elle est toute palpitante d'orgueil blessé; elle balbutie, elle veut, puis elle ne veut plus; elle tâche de se contraindre pour mieux insulter, et tout d'un coup elle éclate: «Vous qui avez osé forcer nos barrières et duper nos gardiennes, et nous froisser, et nous mentir, et nous outrager!—Moi, t'épouser! moi votre fiancée, votre esclave! Non, quand tout l'or qui gît dans les veines de la terre serait entassé pour faire votre couronne, et quand toute langue parlante vous appellerait seigneur.—«Seigneur! votre fausseté et votre visage nous sont en dégoût. Je marche sur vos offres et sur vous. Partez. Qu'on le pousse hors des portes[200]!» Comment amollir ce cœur farouche enfiévré de colère féminine, aigri par le désappointement et l'offense, exalté par de longs rêves de puissance et de primauté et que sa virginité rend plus sauvage! Mais comme la colère lui sied, et qu'elle est belle! Et comme cette fougue de sentiment, cette altière déclaration d'indépendance, cette chimérique ambition de réformer l'avenir révèlent la générosité et la hauteur d'un cœur jeune et épris du beau! On convient que la querelle sera décidée par un combat de cinquante contre cinquante. Le prince est vaincu, et Ida le voit sanglant sur le sable. Lentement, par degrés, en dépit d'elle-même, elle cède aux prières, recueille les blessés dans son palais et vient au lit du mourant. Devant sa langueur et son délire, la pitié éclot, puis la tendresse, puis l'amour, «comme une campanule des Alpes, humide de larmes matinales, auprès de quelque froid glacier, fragile d'abord et faible, mais qui de jour en jour prend de l'éclat[201].» Un soir, il revient à lui, épuisé, les yeux encore troublés de visions funèbres; il la voit flotter devant lui comme un rêve, ouvre péniblement ses lèvres pâles, et lui dit tout bas: «Si vous êtes cette Ida que j'ai connue,—je ne vous demande rien; mais si vous êtes un songe,—doux songe, achevez-vous. Je mourrai cette nuit;—baissez-vous, et faites semblant de m'embrasser avant que je meure[202].—Elle se retourna; elle s'arrêta;—elle se baissa; et avec un grand tremblement de cœur,—nos lèvres se rencontrèrent. Du fond de ma langueur jaillit un cri,—l'Amour couronné s'élançant des bords de la mort,—et tout le long des veines frémissantes l'âme monta,—et se colla dans un baiser de feu sur la bouche d'Ida. Je retombai en arrière, et de mes bras elle se leva,—toute rougissante d'une noble honte.—Toute la fausse enveloppe avait glissé à ses pieds comme une robe,—et la laissait femme, plus aimable que l'autre,—l'Immortelle, lorsqu'elle sortit de l'abîme stérile pour conquérir tout par l'amour, et que le long de son corps le cristal ruisselant coulait,—et qu'elle volait au loin le long des îles empourprées,—nue comme une double lumière dans l'air et dans la vague[203].» Voilà l'accent de la Renaissance, tel qu'il est sorti du cœur de Spenser et de Shakspeare; ils ont eu cette adoration voluptueuse de la forme et de l'âme, et ce divin sentiment de la beauté.

V

Il y a une autre chevalerie qui ouvre le moyen âge comme celle-ci le ferme, chantée par des enfants comme celle-ci par des jeunes gens, et retrouvée dans les Idylles du roi comme celle-ci dans la Princesse. C'est la légende d'Arthur, de Merlin et des chevaliers de la Table-Ronde. Avec un art admirable, Tennyson en a renouvelé les sentiments et le langage; cette âme flexible prend tous les tons pour se donner tous les plaisirs. Cette fois il s'est fait épique, antique et naïf, comme Homère et comme les vieux trouvères des chansons de Geste. Il est doux de sortir de notre civilisation savante, de remonter vers l'âge et les mœurs primitives, d'écouter le paisible discours qui coule abondamment et lentement comme un fleuve sur une pente unie. Le propre de l'ancienne épopée est la clarté et le calme. Les idées viennent de naître; l'homme est heureux et encore enfant. Il n'a pas eu le temps de raffiner, de ciseler et d'enluminer sa pensée; il la montre toute nue. Il n'est point encore aiguillonné par des convoitises multipliées; il pense à loisir. Toute idée l'intéresse; il la développe curieusement; il l'explique. Son discours ne bondit jamais; il va pas à pas d'un objet à l'autre, et tout objet lui semble beau; il s'arrête, il regarde et se complaît à regarder. Cette simplicité et cette paix sont étranges et charmantes; on se laisse aller, on est bien, on ne désire pas aller plus vite; il semble que volontiers on resterait toujours ainsi. Car la pensée primitive est la pensée saine; nous n'avons fait que l'altérer par les greffes et la culture; nous y revenons comme dans notre fonds le plus intime pour y trouver le contentement et le repos.

Mais entre toutes les épopées, ce qui distingue celle de la Table-Ronde, c'est la pureté. Arthur, «le roi irréprochable,» a assemblé «cette glorieuse compagnie, la fleur des hommes, pour servir de modèle au vaste monde, et pour être le beau commencement d'un âge. Il leur a fait mettre leurs mains dans les siennes, jurer de respecter leur roi comme s'il était leur conscience, et leur conscience comme si elle était leur roi; de ne point dire de calomnie et de n'en point écouter; de passer leur douce vie dans la plus pure chasteté; de n'aimer qu'une jeune fille, de s'attacher à elle; de lui offrir pour culte des années de nobles actions.» Il y a une sorte de plaisir raffiné à manier un pareil monde; car il n'y en a point où puissent naître de plus pures et de plus touchantes fleurs. Je n'en montrerai qu'une, Elaine, «le lis d'Astolat,» qui, ayant vu Lancelot une seule fois, l'aime à présent qu'il est parti, et pour toute sa vie. Elle garde dans la tourelle le bouclier qu'il a laissé, et tous les jours elle y monte pour le contempler, comptant les marques des coups de lance et vivant de ses rêves. Il est blessé, elle va le soigner et le guérit. Et cependant elle murmurait: «En vain; en vain; cela ne peut pas être. Il ne m'aimera pas. Quoi donc, faut-il que je meure?»—«Puis, comme un pauvre petit oiseau innocent—qui n'a qu'un simple chant de quelques notes,—répète son simple chant et le répète toujours, pendant toute une matinée d'avril, jusqu'à ce que l'oreille—se lasse de l'entendre, ainsi l'innocente enfant—allait la moitié de la nuit répétant: «Faut-il que je meure[204]?» Elle se déclare enfin, avec quelle pudeur et de quel élan! Mais il ne peut l'épouser, il est lié à une autre. Elle languit et s'affaisse; on veut la consoler, elle ne le veut pas; on lui dit que Lancelot est coupable avec la reine; elle ne le croit pas. Elle dit à ses frères: «Chers frères, vous aviez coutume, quand j'étais une petite fille, de me prendre avec vous dans le bateau du batelier, et de remonter avec la marée la grande rivière. Seulement vous ne vouliez pas passer au delà du cap où est le peuplier. Et je pleurais parce que vous ne vouliez pas aller au delà, et remonter bien loin la rivière luisante, jusqu'à ce que nous eussions trouvé le palais du roi. À présent, j'irai[205].» Elle meurt, et, selon sa dernière prière, ils l'emportent «comme une ombre à travers les champs qui brillent dans leur pleine fleur d'été,» et la posent sur la barque toute tendue de velours noir. La barque remonte poussée par la marée, «et la morte avec elle, dans sa main droite un lis, dans sa main gauche—une lettre qu'elle avait dictée, toute sa chevelure blonde ruisselant autour d'elle.—Et tout le linceul était de drap d'or—ramené jusqu'à la ceinture; elle-même tout en blanc,—excepté son visage, et ce visage aux traits si purs—était aimable, car elle ne semblait point morte,—mais profondement endormie, et reposait en souriant[206].» Elle arrive ainsi dans un grand silence, et le roi Arthur lit la lettre devant tous les chevaliers et toutes les dames qui pleurent: «Très-noble seigneur, sir Lancelot du Lac,—moi qu'on appelait quelquefois la vierge d'Astolat,—je viens ici, car vous m'avez quittée sans prendre congé de moi;—je viens ici afin de prendre pour la dernière fois congé de vous.—Je vous aimais, et mon amour n'a point eu de retour.—C'est pourquoi mon fidèle amour a été ma mort.—C'est pourquoi, devant notre dame Ginèvre—et devant toutes les autres dames, je fais ma plainte.—Priez pour mon âme et accordez-moi la sépulture.—Prie pour mon âme, toi aussi, sir Lancelot,—car tu es un chevalier sans égal[207].» Rien de plus; elle finit sur ce dernier mot, plein d'un regret si triste et d'une admiration si tendre: on aurait peine à trouver quelque chose de plus simple et de plus délicat.

Il semble qu'un archéologue puisse refaire tous les styles, excepté le grand, et celui-ci a tout refait, jusqu'au grand style. C'est le soir de la dernière bataille; tout le jour le tumulte de la grande mêlée «a roulé le long des montagnes près de la mer d'hiver;» un à un les chevaliers d'Arthur sont tombés; il est tombé lui-même, le crâne fendu à travers le casque, et sire Bedivere, son dernier chevalier, l'a porté tout près de là, «dans une chapelle brisée avec une croix brisée, debout sur une noire bande de terre stérile. D'un côté était l'Océan, de l'autre une grande eau; et la lune était pleine[208].» Arthur, sentant qu'il va mourir, lui dit de prendre son épée Excalibur; car il l'a reçue des fées de la mer, et il ne faut pas qu'après lui homme mortel mette la main sur elle. Deux fois sire Bedivere part pour faire la volonté du roi: deux fois il s'arrête et revient dire faussement au roi qu'il a jeté l'épée; car ses yeux sont éblouis par la merveilleuse broderie de diamants qui fleuronnent et luisent autour de la poignée. La troisième fois enfin il la lance: «La grande épée jeta des éclairs sous la splendeur de la lune,—et fit dans l'air une arche de clarté,—comme le rayonnement d'aube boréale—qui jaillit lorsque les îles mouvantes de l'hiver s'entrechoquent—la nuit, parmi les bruits de la mer du Nord.—Mais avant que l'épée eût touché la surface,—un bras s'éleva, vêtu de velours blanc, mystique, merveilleux,—et la saisit par la poignée, et la brandit trois fois;—puis s'enfonça avec elle dans la mer[209].» Alors Arthur, se soulevant douloureusement et respirant avec peine, ordonne à sire Bedivere de le charger sur ses épaules et de le porter jusqu'au rivage. «Hâte-toi, hâte-toi, car je crains qu'il ne soit trop tard, et je crois que je vais mourir.» Ils arrivent ainsi, le long des cavernes glacées et des roches retentissantes, jusqu'au bord du lac où «s'étalent les longues gloires de la lune d'hiver.»—«Là s'était arrêtée une barque sombre,—noire comme une écharpe funèbre de la proue à la poupe;—tout le pont était couvert de formes majestueuses,—avec des robes noires et des capuchons noirs, comme en songe; auprès d'elles,—trois reines avec des couronnes d'or; de leurs lèvres partit—un cri qui monta en frémissant jusqu'aux étoiles palpitantes.—Et comme si ce n'était qu'une voix, il y eut un grand éclat de lamentations, pareil à un vent qui crie—toute la nuit dans une terre déserte, où personne ne vient—et n'est venu depuis le commencement du monde[210]. Alors Arthur murmura: Place-moi dans la barque.—Ils vinrent à la barque; là les trois reines—étendirent leurs mains et prirent le roi et pleurèrent.—Mais celle qui était la plus grande entre elles toutes,—et la plus belle, mit la tête du roi dans son giron—et défit le casque brisé, et l'appela par son nom en pleurant tout haut[211].» La barque se détache, et Arthur, élevant sa voix lente, console sire Bedivere qui s'afflige sur le rivage, et prononçant ces paroles d'adieu, héroïques et solennelles: «Le vieil ordre change, cédant la place au nouveau;—et Dieu s'accomplit lui-même en plusieurs façons,—de peur qu'une bonne coutume étant seule ne corrompe le monde.—Si tu ne dois plus voir ma face, prie pour moi; plus de choses sont accomplies par la prière que ce monde ne l'imagine.—Car par elle la terre, ronde tout entière en toutes ses parties,—est liée comme par des chaînes d'or aux pieds de Dieu. Mais à présent adieu; je m'en vais pour un long voyage—avec ceux-là que tu vois, si en effet je m'en vais—(car toute mon âme est obscurcie de doutes) vers l'île et la vallée d'Avilion,—où ne tombe point de pluie, ni de grêle, ni de neige,—et où même le vent ne souffle jamais rudement; mais elle repose—enveloppée de profondes prairies, heureuse, belle avec des pelouses sous des vergers,—et des creux pleins d'arbres couronnés par une mer d'été—où je me guérirai de ma douloureuse blessure[212].» Je crois que depuis Gœthe on n'a rien vu de plus calme et de plus imposant.

Comment rassembler en quelques mots tous les traits de ce talent si multiple? Il est né poëte, c'est-à-dire constructeur de palais aériens et de châteaux imaginaires. Mais la passion personnelle et les préoccupations absorbantes qui ordinairement maîtrisent la main de ses pareils lui ont manqué; il n'a point trouvé en lui-même le plan d'un édifice nouveau; il a bâti d'après tous les autres; il a simplement choisi parmi les formes les plus élégantes, les mieux ornées, les plus exquises. Il n'a pris que la fleur dans leurs beautés. C'est tout au plus si, par occasion, il s'est amusé çà et là à arranger quelque cottage vraiment anglais et moderne. Si, dans ce choix d'architectures retrouvées ou renouvelées, on cherche sa trace, on la devinera çà et là dans quelque frise plus finement sculptée, dans quelque rosace plus délicate et plus gracieuse; mais on ne la trouvera marquée et sensible que dans la pureté et dans l'élévation de l'émotion morale qu'on emportera en sortant de son musée.

§ 2.
LE PUBLIC.

Le poëte favori d'une nation, ce semble, est celui qu'un homme du monde, partant pour un voyage, met le plus volontiers dans sa poche. Aujourd'hui ce poëte serait Tennyson en Angleterre, et Alfred de Musset en France. Les deux publics diffèrent: par suite, leurs genres de vie, leurs lectures et leurs plaisirs. Essayons de les décrire; on comprendra mieux les fleurs en voyant le jardin.