Comme est le mari ainsi est la femme. Tu es accouplée à un rustre,—et la pesanteur de sa nature te fera tomber aussi bas que lui.

Il te tiendra, quand sa passion aura usé sa force nouvelle,—pour quelque chose d'un peu mieux que son chien, et qu'il aimera un peu plus que son cheval.

Qu'est-ce qu'il a? Ses yeux sont appesantis et vitreux; oublie que c'est de vin.—Va à lui; c'est ton devoir; embrasse-le; prends sa main dans la tienne.

Peut-être que monseigneur est las, que sa cervelle est surchargée;—amuse-le de tes plus légères imaginations, caresse-le de tes plus délicates pensées.

Il te répondra à propos, et des choses aisées à comprendre....—Mieux vaudrait que tu fusses morte devant moi, quand je t'aurais tuée de mes mains[192].

Ceci est bien franc et bien fort. Maud parut, qui l'était davantage. La verve y éclatait avec toutes ses inégalités, toutes ses familiarités, tous ses abandons, toutes ses violences. Le poëte si correct, si mesuré, se livrait, semblait penser, pleurer tout haut. Ce livre est le journal intime d'un jeune homme triste, aigri par de grands malheurs de famille, par de longues méditations solitaires, qui peu à peu se sent pris d'amour, ose le dire, et se trouve aimé. Il ne chante pas, il parle; ce sont les mots risqués, négligés, de la conversation ordinaire; ce sont les détails de la vie domestique; c'est la description d'une toilette, d'un dîner politique, d'un sermon, d'une messe de village. La prose de Dickens et de Thackeray ne serrait pas de plus près les mœurs réelles et présentes. Et tout à côté la poésie la plus magnifique foisonnait et fleurissait, comme en effet elle fleurit et elle foisonne au milieu de nos vulgarités. Le sourire d'une jeune fille parée, un éclair de soleil sur une mer violente ou sur une touffe de roses jette tout d'un coup dans les âmes passionnées ces illuminations subites. Quels vers que ceux où il se peint dans son petit jardin sombre, «écoutant la marée et le rugissement sinistre de ses lourdes lames, puis le cri de la grève désespérée que la vague arrache et entraîne;» tantôt contemplant au bout de l'horizon «la mer, fleur d'azur liquide, et son silencieux croissant, anneau étoilé de saphirs, anneau de mariage de la terre[193]!» Quelle fête dans son cœur quand il est aimé! quelle folie dans ses cris, dans cette ivresse, dans cette tendresse qui voudrait se répandre sur tous les êtres et appeler tous les êtres au spectacle et au partage de son bonheur! comme à ses yeux tout se transfigure! et comme incessamment il se transforme lui-même! De la gaieté, puis des extases, puis des miévreries, puis de la satire, puis des effusions, tous les prompts mouvements, toutes les variations brusques, comme d'un feu qui pétille et flamboie, et renouvelle à chaque instant sa forme et sa teinte; que l'âme est riche, et comme elle sait vivre cent ans en un jour! Surpris et insulté par le frère, il le tue en duel et perd celle qu'il aimait. Il s'enfuit, on le voit qui erre dans Londres. Quel triste contraste que celui de la grande ville affairée, indifférente, et d'un homme seul poursuivi par une douleur vraie! On le suit parmi les carrefours bruyants, le long du brouillard jaunâtre, sous le soleil morne qui se lève au-dessus de la rivière comme un boulet rouge, et on écoute, le cœur serré, les profonds sanglots, l'agitation insensée d'une âme qui veut et ne peut s'arracher à ses souvenirs. Le désespoir croît, et à la fin la rêverie devient vision: «Mort, mort, mort depuis longtemps!—Et mon cœur est une poignée de poussière,—et les roues passent par-dessus ma tête,—et mes os sont secoués douloureusement,—car ils les ont jetés dans un étroit tombeau,—seulement trois pieds au-dessous de la rue,—et les pieds des chevaux frappent, frappent,—les pieds des chevaux frappent—frappent jusque dans mon crâne et dans ma cervelle,—avec un flot qui ne cesse jamais de pieds qui passent.—Ô mon Dieu, pourquoi ne m'ont-ils pas enterré assez profondément!—Était-ce humain de me faire une tombe si rude,—à moi qui ai toujours eu le sommeil léger?—Peut-être ne suis-je encore qu'à demi mort.—Alors je ne suis pas tout à fait muet.—Je crierai aux pas qui vont sur ma tête,—et quelqu'un sûrement, quelque bon cœur viendra—pour m'enterrer, pour m'enterrer—plus avant, ne serait-ce qu'un peu plus avant[194]....» Il se ranime pourtant, et peu à peu se relève. La guerre vient, la guerre libérale et généreuse, la guerre contre la Russie, et le grand cœur viril se guérit par l'action et par le courage de la profonde blessure de l'amour.

«Et j'étais debout sur le pont d'un navire géant, et je mêlais mon souffle—à celui d'un peuple loyal qui poussait un cri de bataille.—Désormais la pensée noble sera plus libre sous le soleil,—et le cœur d'une nation battra d'un seul désir.—Car la longue, la longue gangrène de la paix est ôtée et lavée,—et à présent, le long des abîmes de la Baltique et de la Crimée,—sous la gueule grimaçante des mortelles forteresses, on voit flamboyer—la fleur de la guerre, rouge de sang avec un cœur de feu[195]

Cette explosion de sentiment a été la seule; Tennyson n'a pas recommencé. Malgré la fin qui était morale, on cria qu'il imitait Byron; on s'emporta contre ces déclarations amères; on crut retrouver l'accent révolté de l'école satanique; on blâma ce style décousu, obscur, excessif; on fut choqué des crudités et des disparates; on rappela le poëte à son premier style si bien proportionné. Il fut découragé, quitta la région des orages et rentra dans son azur. Il eut raison, il y était mieux qu'ailleurs. Une âme fine peut s'emporter, atteindre parfois la fougue des êtres les plus violents et les plus forts; des souvenirs personnels, dit-on, lui avaient fourni la matière de Maud et de Locksley Hall; avec une délicatesse de femme, il avait eu des nerfs de femme. L'accès passé, il retomba «dans ses langueurs dorées,» dans son tranquille rêve. Après Locksley Hall, il avait écrit la Princesse; après Maud, il écrivit les Idylles du Roi.

III

La grande affaire pour un artiste est de rencontrer des sujets qui conviennent à son talent. Celui-ci n'y a pas toujours réussi. Son long poëme In memoriam, écrit à la louange et au souvenir d'un ami mort jeune, est froid, monotone et trop joliment arrangé. Il mène le deuil, mais en gentleman correct, avec des gants parfaitement neufs, essuie ses larmes avec un mouchoir de batiste, et manifeste pendant le service religieux qui termine la cérémonie toute la componction d'un laïque respectueux et bien appris. C'est ailleurs qu'il trouvera ses sujets. Être heureux poétiquement, voilà l'objet d'un poëte dilettante. Pour cela il faut bien des choses. Il faut d'abord que le lieu, les événements et les personnages n'existent pas. Les choses réelles sont grossières, et toujours laides par quelque endroit; à tout le moins, elles sont pesantes; nous ne les manions pas à notre gré, elles oppriment l'imagination; au fond, il n'y a de vraiment doux et de vraiment beau dans notre vie que nos rêves. Nous sommes mal à notre aise tant que nous restons collés au sol, clopinant sur nos deux pieds qui nous traînent misérablement çà et là dans l'enclos où nous sommes parqués. Nous avons besoin de vivre dans un autre monde, de voler dans le grand royaume de l'air, de bâtir des palais dans les nuages, de les voir se faire et se défaire, de suivre dans un lointain vaporeux les caprices de leur architecture mouvante et les enroulements de leurs volutes d'or. Il faut encore que dans ce monde fantastique tout soit agréable et beau, que le cœur et les sens en jouissent, que les objets y soient riants ou pittoresques, que les sentiments y soient délicats ou élevés, que nulle crudité, nulle disparate, nulle brutalité, nulle sauvagerie, ne vienne tacher par son excès l'harmonie nuancée de cette perfection idéale. Ceci conduit le poëte vers les légendes de la chevalerie; voilà le monde fantastique, magnifique aux yeux, noble et pur par excellence, où l'amour, la guerre, les aventures, la générosité, la courtoisie, tous les spectacles et toutes les vertus qui conviennent aux instincts de nos races européennes, se sont assemblés pour leur offrir l'épopée qu'elles aiment et le modèle qui leur convient.