II.

Il y a un phare au nord du rivage, sur une esplanade de grève et d’herbes piquantes. Les plantes ici sont aussi âpres que l’Océan. Ne regardez pas la place à gauche; les piquets de soldats, les baraques de baigneurs, les ennuyés, les enfants, les malades, le linge qui sèche, tout cela est triste comme une caserne et un hôpital. Mais au pied du phare, les belles vagues vertes se creusent et escaladent les rochers, éparpillant au vent leur panache d’écume; les flots arrivent à l’assaut et montent l’un sur l’autre, aussi agiles et aussi hardis que des cavaliers qui chargent; les cavernes clapotent; la brise souffle avec un bruit joyeux; elle entre dans la poitrine et tend les muscles; on respire à pleins poumons la vivifiante salure de la mer.

Plus loin, en remontant vers le nord, des sentiers rampent le long des falaises. Au bas de la dernière, la solitude s’ouvre; toute chose humaine a disparu; ni maisons, ni culture, ni verdure. On est ici comme aux premiers âges, alors que les vivants n’avaient point paru encore, et que l’eau, la pierre et le sable, étaient les seuls habitants de l’univers. La côte allonge dans la vapeur sa longue bande de sable poli; la plage dorée ondule doucement et ouvre ses golfes aux rides de la mer. Chaque ride avance, écumeuse d’abord, puis insensiblement s’aplanit, laisse derrière elle les flocons de sa toison blanche, et vient s’endormir sur la rive qu’elle a baisée. Cependant une autre approche, et derrière celle-ci une nouvelle, puis tout un troupeau qui raye l’eau bleuâtre de ses broderies d’argent. Elles chuchotent bien bas, et on les entend à peine sous les clameurs des vagues lointaines; nulle part la plage n’est si douce, si riante; la terre amollit son embrassement pour mieux accueillir et caresser ces mignonnes créatures, qui sont comme les petits enfants de la mer.

III.

Il a plu toute la nuit; mais le matin, un vent sec a séché la terre, et je suis allé à Saint-Jean-de-Luz en longeant la côte.

Partout des falaises rongées plongeant à pic; des tertres mornes, des sables qui s’écoulent; de misérables herbes qui enfoncent leurs filaments dans le sol mouvant; des ruisseaux qui se plient en vain et s’engorgent refoulés par la mer; des anses tourmentées, des grèves nues. L’Océan déchire et dépeuple sa plage. Tout souffre par le voisinage du vieux tyran. En contemplant ici son aspect et son œuvre, on trouve vraies les superstitions antiques. C’est un Dieu lugubre et hostile, toujours grondant, sinistre, aux caprices subits, que rien n’apaise, que nul ne dompte, qui s’irrite d’être exclu de la terre, qui l’embrasse impatiemment, et la tâte, et l’ébranle, et demain peut la reprendre ou la briser. Ses vagues violentes sursautent convulsivement, et se tordent en se heurtant comme les têtes d’un grand troupeau de chevaux sauvages; une sorte de crinière grisonnante traîne au bord de l’horizon noir; les goëlands crient; on les voit s’enfoncer dans la vallée qui se creuse entre deux lames, puis reparaître; ils tournoient et vous regardent étrangement de leurs yeux pâles. On dirait qu’ils se réjouissent de ce tumulte et attendent une proie.

Un peu plus loin, une pauvre chaumière se cache dans une anse. Trois enfants jouaient là, dans un ruisseau débordé, en haillons, jambes nues. Un gros phalène, alourdi par la pluie, était tombé dans un trou. Ils y amenaient l’eau avec leurs pieds, et barbotaient dans la bourbe froide; le flot tombait par averses sur la pauvre bête, qui battait en vain des ailes; ils riaient aux éclats en trébuchant et en s’accrochant les uns aux autres de leurs mains rouges. A cet âge et dans cette misère, il ne leur en fallait pas davantage pour être heureux.

La route monte et descend en tournoyant sur de hautes collines qui marquent le voisinage des Pyrénées. A chaque tournant la mer reparaît, et c’est un spectacle singulier que cet horizon subitement abaissé, et ce triangle verdâtre qui va s’élargissant du côté du ciel. Deux ou trois villages s’allongent échelonnés de haut en bas sur la route. Les femmes sortent de leurs maisons blanches, en robe noire, avec un voile noir pour aller à la messe. Cette sombre couleur annonce l’Espagne. Les hommes, en vestes de velours, s’entassent au cabaret et boivent du café sans rien dire. Pauvres maisons, pauvre pays; j’ai vu cuire, en guise de pain, dans une sorte de hangar, des galettes de maïs et d’orge. Cette misère fait toujours peine. Qu’est-ce qu’un journalier a gagné à nos trente siècles de civilisation ? Il y a gagné pourtant, quand nous nous accusons, c’est que nous oublions l’histoire. Il n’a plus la petite vérole, ni la lèpre; il ne meurt plus de faim comme au seizième siècle, sous Montluc; il n’est plus brûlé comme sorcier, ce qui arriva encore sous Henri IV ici même; il peut, s’il est soldat, apprendre à lire, devenir officier; il a du café, du sucre, du linge. Nos fils diront que c’est peu; nos pères auraient dit que c’est beaucoup.

Saint-Jean-de-Luz est une vieille petite ville aux rues étroites, aujourd’hui silencieuse et déchue; ses marins jadis combattaient les Normands pour le roi d’Angleterre; trente ou quarante navires en sortaient chaque année pour pêcher la baleine. A présent le port est vide; cette terrible mer de Biscaye a trois fois brisé sa digue. Contre la houle grondante amoncelée depuis l’Amérique, nul ouvrage d’homme ne tient. L’eau s’engouffrait dans le chenal et arrivait comme un cheval de course aussi haut que les quais, fouettant les ponts, secouant ses crêtes, creusant sa vague; puis elle clapotait lourdement dans les bassins, quelquefois avec des bonds si brusques qu’elle retombait par-dessus les parapets comme une écluse, et noyait le pied des maisons. Un pauvre bateau dansait dans un coin au bout d’une corde; point de marins; point d’agrès, de filets, voilà ce port célèbre. On dit pourtant qu’à une demi-lieue de là, il y a cinq ou six barques dans une crique.

De la digue, on voyait le tumulte de la marée haute. Un mur massif de nuées noires cernait l’horizon; le soleil flamboyait par une crevasse, comme un feu par la gueule d’une forge, et dégorgeait sur la houle son incendie de flammes ferrugineuses. La mer sautait comme une folle à l’entrée du port, heurtée par une bande de roches invisibles, et joignait de sa traînée blanche les deux cornes de la côte. Les vagues arrivaient hautes de quinze pieds contre la plage, puis, minées au pied par l’eau descendante, s’abattaient la tête la première, désespérées, avec un hurlement affreux; elles revenaient pourtant à l’assaut, et à chaque minute montaient plus haut, laissant sur la plage leur tapis de mousse neigeuse, et s’enfuyant avec le petit frissonnement d’une fourmilière qui fourrage dans les feuilles sèches. A la fin, l’une d’elles vint mouiller les pieds des gens qui regardaient du haut de la digue. Heureusement, c’était la dernière; la ville est à vingt pieds plus bas, et ne serait qu’un tas de ruines si quelque grande marée était poussée par un ouragan.