IV.

Un noble hôtel, aux larges salles, aux grands appartements antiques, s’étale au coin du premier bassin en face de la mer. Anne d’Autriche y logea en 1660, lors du mariage de Louis XIV. Au-dessus d’une cheminée, on voit encore le portrait d’une princesse en habit de déesse. N’étaient-elles point déesses ? Un pont tapissé allait de ce logis à la petite église, sombre et splendide, traversée de balcons de chêne noir, et chargée de châsses étincelantes. Les deux époux le traversèrent, entre deux haies de suisses et de gardes chamarrés, le roi, tout brodé d’or, le chapeau garni de diamants; la reine, avec un manteau de velours violet, semé de fleurs de lis, et par-dessous un habit blanc de brocart étoilé de pierreries, la couronne sur la tête. Ce ne furent que processions, entrées, magnificences et parades. Qui de nous aujourd’hui voudrait être grand seigneur à condition de représenter ainsi ? L’ennui du rang supprimerait les plaisirs du rang; on s’impatienterait d’être un mannequin brodé, toujours en spectacle et à la montre. Alors c’était toute la vie. Quand M. de Créqui vint porter à l’infante les présents du roi, « il avait soixante personnes de livrée à sa suite avec un grand nombre de gentilshommes et beaucoup d’amis. » Les yeux se complaisaient dans cette splendeur. L’orgueil était plus vaniteux, les jouissances plus extérieures. On avait besoin d’étaler sa puissance pour la sentir. La vie d’apparat avait appliqué l’esprit aux cérémonies. On apprenait à danser, comme aujourd’hui à réfléchir; on passait des années à l’académie; on étudiait avec un sérieux et une attention extrême l’art de saluer, d’avancer le pied, de se tenir debout, de jouer avec son épée, de bien poser sa canne; l’obligation de vivre en public y contraignait; c’était le signe du rang et de l’éducation; on prouvait ainsi ses alliances, son monde, sa place auprès du roi, son titre. Bien mieux, c’était la poésie du temps. Une belle façon de saluer est belle; elle rappelait mille souvenirs d’autorité et d’aisance, comme une attitude en Grèce rappelait mille souvenirs de guerre et de gymnase; une demi-inclination du col, une jambe noblement étendue, un sourire complaisant et calme, une ample jupe traînante avec des plis majestueux, remplissaient l’âme de pensées commandantes et polies, et ces grands seigneurs étaient les premiers à jouir du spectacle qu’ils offraient. « J’allai porter mon offrande, dit Mlle de Montpensier, et fis mes révérences aussi bien que pas une de la compagnie; je me trouvais assez propre pour les jours de cérémonie; ma personne y tenait aussi bien sa place que mon nom dans le monde. » Ces mots expliquent l’attention infinie qu’on donnait aux préséances et aux cérémonies; Mademoiselle ne tarit pas sur ce point; elle parle comme un tapissier et un chambellan; elle s’inquiète de savoir à quel moment précis les grands d’Espagne ôtent leur chapeau, si le roi d’Espagne baisera la reine mère ou ne fera que l’embrasser: ces importants intérêts la troublent. En effet, c’étaient alors des intérêts importants. Le rang ne dépendait point, comme dans une démocratie, du mérite prouvé, de la gloire acquise, de la puissance exercée ou de la richesse étalée, mais des prérogatives visibles transmises par héritage ou accordées par le roi: de sorte qu’on se battait pour un tabouret ou pour une mante, comme aujourd’hui pour une place ou pour un million. Entre autres perfidies, on machina de loger les sœurs de Mademoiselle chez la reine. « La proposition m’en déplut; elles auraient toujours mangé avec elle, ce que je ne faisais point. Cela réveilla ma gloire, j’étais au désespoir en ce moment. » Les combats furent plus grands lorsqu’on en vint au mariage. « On s’avisa qu’il fallait porter une offrande à la reine, qu’ainsi je ne pouvais pas porter sa queue, et que ce seraient mes sœurs qui la porteraient avec Mme de Carignan. Dès qu’on avait parlé de porter les queues, M. le duc de Roquelaure s’était offert de porter la mienne. L’on chercha des ducs pour porter celles de mes sœurs, et, comme pas un ne voulait le faire, Mme de Saugeon cria fort que Madame serait au désespoir de cette distinction. » Quelle joie de marcher la première sur le pont tapissé, la queue dans la main d’un duc, pendant que les autres vont honteusement derrière, avec une queue sans duc ! Mais tout d’un coup d’autres y prétendent. Mme d’Uzès accourt tout effarée: il s’agit d’une usurpation atroce. « La princesse palatine aura une queue; ne voulez-vous pas empêcher cela ? » On s’assemble, on va chez le roi, on lui représente l’énormité du fait: le roi interdit cette nouvelle queue usurpatrice et criminelle, et la palatine, qui pleure et tempête, déclare qu’elle n’assistera pas au mariage si on la prive de son appendice. Hélas ! toute prospérité humaine a ses revers; Mademoiselle, si heureuse en matière de queues, ne put obtenir de baiser la reine, et, sur cette défense, resta plongée tout le jour dans le plus noir chagrin. C’est que ces recherches de rang avaient été, dès l’enfance, son unique souci; elle avait voulu épouser tous les princes du monde, et toujours en vain; peu lui importait la personne. D’abord le cardinal infant, le contraire d’un Amadis: à l’âge des rêves, au seuil de la jeunesse, parmi les songes vagues et les premiers enchantements de l’amour, elle choisissait ce vieux grimaud à fraise pour trôner avec lui, sur un beau fauteuil, dans le gouvernement des Pays-Bas. Puis Philippe IV d’Espagne; l’empereur Ferdinand, l’archiduc: d’elle-même négociant avec eux, au risque de faire pendre son diplomate. Puis le roi de Hongrie, le futur roi d’Angleterre, Louis XIV, Monsieur, le roi de Portugal. Qui pourrait les compter ? Au besoin, elle s’y prenait d’avance: la princesse de Condé se trouvant malade, puis grosse, cette tête romanesque imagina que le prince allait devenir veuf, et voulut le retenir pour mari. Personne ne prit cette main qu’elle avait tendue à toute l’Europe. En vain elle tira le canon dans la Fronde; elle resta aventurière, poupée de parade, girouette, jusqu’au bout, de temps en temps exilée, vingt fois veuve, mais toujours avant les noces, promenant par toute la France les ennuis et les imaginations de son célibat involontaire. Enfin Lauzun parut; pour l’épouser, et secrètement, il lui en coûta la moitié de ses biens; le roi puisait la dot de son bâtard dans la mésalliance de sa cousine. Ce fut un ménage exemplaire: elle le griffa; il la battit.—Nous rions de ces prétentions et de ces picoteries, de ces mésaventures et de ces querelles d’aristocratie; notre tour viendra, comptons-y; notre démocratie aussi apprête à rire: notre habit noir est, comme leur habit brodé, chamarré de ridicules; nous avons l’envie, la tristesse, le manque de mesure et de politesse, les héros de George Sand, de Victor Hugo et de Balzac. Au fait, qu’importe ?

Sifflez-moi librement; je vous le rends, mes frères.

Ainsi parlait Voltaire, qui donnait à la fois à tout le monde la charte de l’égalité et de la gaieté.

II
LA VALLÉE D’OSSAU

DAX—ORTHEZ

I.

J’ai vu Dax en passant, et je ne me rappelle que deux files de murs blancs, d’un éclat cru, où çà et là des portes basses enfonçaient leur cintre noir avec un relief étrange. Une vieille cathédrale, toute sauvage, hérissait ses clochetons et ses dentelures au milieu du luxe de la nature et de la joie de la lumière, comme si le sol crevé eût jadis poussé hors de sa lave un amas de soufre cristallisé.