Le postillon, bon homme, prend une pauvresse en route, et la met à côté de lui sur son siège. Quels gens gais ! Elle chante en patois, le voilà qui chante, le conducteur s’en mêle, puis un des gens de l’impériale. Ils rient de tout leur cœur; leurs yeux brillent. Que nous sommes loin du Nord ! Dans tous ces méridionaux il y a de la verve; de temps en temps la pauvreté, la fatigue, l’inquiétude l’écrasent; à la moindre ouverture, elle jaillit comme une eau vive en plein soleil.

Cette pauvresse m’amuse. Elle a cinquante ans, point de souliers, des vêtements en lambeaux, pas un sou dans sa poche. Elle adresse familièrement la parole à un gros monsieur bien vêtu, qui est derrière elle. Point d’humilité; elle se croit l’égale de tout le monde. La gaieté est comme un ressort qui rend l’âme élastique; les gens plient, mais se relèvent. Un Anglais serait scandalisé. Plusieurs m’ont dit que la nation française n’avait point le sentiment du respect. Voilà pourquoi nous n’avons plus d’aristocratie.

La chaîne des montagnes ondule à gauche, bleuâtre et pareille à une longue assise de nuées. La riche vallée ressemble à une grande coupe, toute regorgeante d’arbres fruitiers et de maïs. Des nuages blancs planent lentement au plus haut du ciel comme une volée de cygnes tranquilles. L’œil se repose sur le duvet de leurs flancs, et tourne avec volupté sur les rondeurs de leurs nobles formes. Ils voguent en troupe, poussés par le vent du sud, d’un essor égal, comme une famille de dieux bienheureux, et de là-haut ils semblent regarder avec tendresse la belle terre qu’ils protégent et vont nourrir.

II.

Orthez, au quatorzième siècle, était une capitale; de cette grandeur il reste quelques débris: des murs ruinés et la haute tour d’un château où pendent des lierres. Les comtes de Foix avaient là un petit État presque indépendant, fièrement planté entre les royaumes de France, d’Angleterre et d’Espagne. Les gens y ont gagné, je le sais: ils ne haïssent plus leurs voisins et vivent tranquilles; ils reçoivent de Paris les inventions et les nouvelles; la paix, l’échange et le bien-être sont plus grands. On y a perdu pourtant; au lieu de trente capitales actives, pensantes, il y a trente villes de province inertes, dociles. Les femmes souhaitent un chapeau, les hommes vont fumer au café; voilà leur vie; ils ramassent de vieilles idées creuses dans des journaux imbéciles. Autrefois ils avaient des pensées politiques et des cours d’amour.

III.

Le bon Froissart vint ici l’an 1388, ayant chevauché et devisé d’armes sur toute la route avec le chevalier messire Espaing de Lyon; il logea dans l’auberge de la Belle-Hôtesse, qu’on appelait alors l’hôtel de la Lune. Le comte Gaston Phœbus l’envoya chercher bien vite: « car c’étoit le seigneur du monde qui, le plus volontiers, veoit étranger pour ouïr nouvelles. » Froissart passa douze semaines dans son hôtel: « car on lui fit bonne chère, et ses chevaux bien repus et de toutes choses bien gouvernés aussi. »

Froissart est un enfant, et quelquefois un vieil enfant. La pensée s’ouvre à ce moment, comme en Grèce au temps d’Hérodote. Mais, tandis qu’en Grèce on sent qu’elle va se déployer jusqu’au bout, on découvre ici qu’un obstacle l’arrête: il y a un nœud dans l’arbre; la séve arrêtée ne peut monter plus haut. Ce nœud, c’est la scolastique.

Car, il y a déjà trois siècles qu’on écrit en vers et deux siècles qu’on écrit en prose; après cette longue culture, voyez quel historien est Froissart. Un matin il monte à cheval avec quelques valets, par un beau soleil, et galope en avant; un seigneur le rencontre, il l’accoste: « Sire, quel est ce château ? » L’autre lui conte les siéges., et quels grands coups d’épée s’y donnèrent. « Sainte Marie, s’écria Froissart, que vos paroles me sont agréables, et qu’elles me font grand bien, pendant que vous me les contez ! Et vous ne les perdrez pas, car toutes seront mises en mémoire et chronique en l’histoire que je poursuis. » Puis il se fait expliquer la parenté du seigneur, ses alliances, comment ont vécu