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et sont morts ses amis et ses ennemis, et tout l’écheveau des aventures entre-croisées pendant deux siècles et dans trois pays. « Et sitôt que aux hôtels, sur le chemin que nous faisions ensemble, j’étais descendu, je les écrivais, fût de soir ou matin, pour en avoir mieux la mémoire au temps à venir; car il n’est si juste rétentive que c’est d’écriture. » Tout s’y trouve, le pêle-mêle et les cent détours des conversations, des réflexions, des petits accidents de voyage. Un vieil écuyer lui conte des légendes de montagne, comment Pierre de Béarn, ayant une fois tué un ours énorme, ne sut plus dormir tranquille, « mais dorénavant se réveilla chaque nuit, menant un tel terribouris et tel brouillis qu’il semblait que tous les diables d’enfer dussent tout emporter et fussent dedans avec lui. » Froissart juge que cet ours était peut-être un cavalier changé en bête pour quelque méfait, et cite à l’appui l’histoire d’Actéon « appert et joli chevalier, lequel fut mué en cerf. » Ainsi va sa vie et se fait son histoire; elle ressemble à une tapisserie du temps, éclatante et variée, pleine de chasses, de tournois, de batailles, de processions. Il se donne et donne à ses auditeurs le plaisir d’imaginer des cérémonies et des aventures; nulle autre idée, ou plutôt nulle idée. De critique, de pensées générales, de raisonnements sur l’homme ou la société, de conseils ou de prévisions, nulle trace; c’est un héraut d’armes qui cherche à plaire aux yeux curieux, à l’humeur belliqueuse et à l’esprit vide de chevaliers vigoureux, grands mangeurs, amateurs de horions et de parades. Cette stérilité de la raison n’est-elle pas étrange ? En Grèce, au bout de cent ans, Thucydide, Platon, Xénophon, la philosophie et la science avaient paru. Pour comble, lisez les vers de Froissart, ces rondeaux, ballades et virelais qu’il récitait la nuit au comte de Foix, « lequel prenait grand solas à les bien entendre, » vieilleries de décadence, allégories usées, recherchées, bavardage de pédant décrépit qui s’amuse à faire des tours d’adresse ennuyeux. Et les autres sont pareils. Charles d’Orléans n’a qu’une grâce fanée, Christine de Pisan n’a qu’une solennité officielle. Ces esprits débiles n’ont pas la force d’enfanter les idées générales; celles qu’on accroche sur eux les plient sous leur poids.

La cause est là, tout près; regardez ce gros docteur cornificien aux yeux mornes, un confrère de Froissart, si vous voulez, mais combien différent ! Il tient en main son manuel de droit canon, Pierre le Lombard, un traité du syllogisme. Dix heures par jour il dispute en Baralipton sur l’hiccæité. Une fois enroué, il replongeait son nez dans son in-folio jaune; les syllogismes et les quiddités achevaient de le rendre stupide; il ignorait les choses ou n’osait les voir; il remuait des mots, entre-choquait des formules, se cassait la tête, perdait le sens commun, et raisonnait comme une machine à vers latins[A]. Quel maître pour les fils des seigneurs, et les vifs esprits poétiques ! Quelle éducation que ce grimoire de logique sèche et de scolastique extravagante ! Lassés, dégoûtés, fouettés, abêtis, ils oubliaient au plus vite ce vilain rêve, couraient au grand air, et ne songeaient plus qu’à la chasse, à la guerre ou aux dames, n’ayant garde de tourner les yeux une seconde fois vers leur rebutante litanie; s’ils y revenaient, c’était par vanité, pour nicher dans leurs chansons quelque fable latine ou quelque abstraction savante, n’y comprenant mot, s’en affublant par mode, comme d’une docte hermine. Chez nous aujourd’hui les idées générales poussent en tout esprit, vivantes et florissantes; chez les laïques alors, la racine en était coupée, et chez les clercs il n’en restait qu’un fagot de bois mort.

Les hommes n’en étaient que plus propres à la vie corporelle et plus capables de passions violentes; là-dessus le style de Froissart, si naïf, nous trompe. Nous croyons entendre le gentil bavardage d’un enfant qui s’amuse; sous ce babil, il faut démêler la rude voix des combattants, chasseurs d’ours et chasseurs d’hommes, et la large hospitalité grossière des mœurs féodales. Le comte de Foix venait à minuit souper dans sa haute salle. « Devant lui avait douze torches allumées que douze valets portaient; et icelles douze torches étaient tenues devant sa table qui donnaient grande clarté en la salle, laquelle était pleine de chevaliers et écuyers; et toujours étaient à foison tables dressées pour souper, qui souper voulait. » Ce devait être un étonnant spectacle que ces figures sillonnées et ces puissants corps, avec leurs robes fourrées et leurs justaucorps rayés sous les éclairs vacillants des torches. Un jour de Noël, allant dans sa galerie, il vit qu’il n’y avait qu’un petit feu, et le dit tout haut. Là-dessus, un chevalier, Ernauton d’Espagne, ayant regardé par la fenêtre, aperçut dans la cour quantité d’ânes qui apportaient du bois. « Il prit le plus grand de ces ânes tout chargé de bûches, et le chargea sur son cou moult légèrement, et l’apporta amont les degrés qui étaient environ vingt-quatre, et ouvrit la presse des chevaliers et écuyers qui devant la cheminée étaient, et renversa les bûches, et l’âne les pieds dessus en la cheminée sur les cheminaux, dont le comte de Foix eut grande joie et tous ceux qui là étaient. » Ce sont les rires et les amusements de géants barbares. Il leur fallait du bruit et des chants proportionnés. Froissart conte une fête où siégeaient des évêques, des comtes, des abbés, des chevaliers presque au nombre de cent. « Et je vous dis que grand foison de ménestrels, tant de ceux qui étaient au comte que d’autres étrangers, firent tous par grand loisir leur devoir de ménestrandie. » Ceux de Touraine le firent si fort et si bien que le comte les emmitoufla le jour même « en des robes de drap d’or et fourré de fin menu vair. »

Ce comte, dit Froissart, « fut prud’homme à régner; de toutes choses, il était si très-parfait qu’on ne le pourrait trop louer. Nul haut prince de son temps ne se pouvait comparer à lui de sens, d’honneur et de sagesse. » En ce cas, les hauts princes du temps ne valaient pas grand’chose. De justice et d’humanité, le bon Froissart ne s’inquiète guère; il trouve le meurtre fort naturel: en effet, c’était la coutume; on ne s’en étonnait pas plus qu’en voyant un loup on ne s’étonne d’un coup de gueule. L’homme ressemblait à une bête de proie, et personne ne se scandalise quand une bête de proie a mangé un mouton. Cet excellent comte de Foix fut assassin, non pas une fois, mais dix. Par exemple, un jour, voulant avoir le château de Lourdes, il manda le capitaine, Pierre Ernault, qui l’avait reçu en garde du prince de Galles. Pierre Ernault « eut plusieurs imaginations, et ne savait lequel faire, du venir ou du laisser. » Il vint enfin, et le comte lui demanda le château de Lourdes. « Le chevalier pensa un petit pour savoir quelle chose il répondrait. Toutefois, tout pensé et tout considéré, il dit: « Monseigneur, vraiment je vous dois foi et hommage, car je suis un pauvre chevalier de votre sang et de votre terre; mais ce châtel de Lourdes ne vous rendrai-je jà. Vous m’avez mandé, si vous pouvez faire de moi ce qu’il vous plaira. Je le tiens du roi d’Angleterre, qui m’y a mis et établi, et à personne qui soit je ne le rendrai, fors à lui. » Quand le comte de Foix ouït cette réponse, si lui mua le sang en félonie et en courroux, et dit, en tirant hors une dague: « Ho ! faux traître, as-tu dit ce mot de non-faire ? Par cette tête, tu ne l’as pas dit pour néant. » Adonc férit-il de sa dague sur le chevalier, par telle manière que il le navra moult vilainement en cinq lieux, et il n’y avait là baron ni chevalier qui osât aller au-devant. Le chevalier disait bien: « Ha ! monseigneur, vous ne faites pas gentillesse; vous m’avez mandé, et si m’occiez. » Toutes voies, point il n’arrêta, jusques à tant qu’il lui eût donné cinq coups d’une dague. Puis après commanda le comte qu’il fût mis dans la fosse, et il le fut, et là mourut, car il fut pauvrement curé de ses plaies. »

On retrouve dans le peuple cette domination de la passion soudaine, cette violence du premier mouvement, cette émotion de la chair et du sang, ce brusque appel à la force physique; à la moindre injure leurs yeux s’allument et les coups de poing trottent. Au sortir de Dax, une diligence dépassa la nôtre en froissant un des chevaux. Le conducteur sauta à bas de son siége un pieu à la main et voulut assommer son confrère. Les seigneurs vivaient et sentaient à peu près comme nos charretiers, et le comte de Foix en était un.

Je demande pardon aux charretiers; je leur fais insulte. Celui-ci, ne craignant pas la gendarmerie, en venait tout de suite non aux coups de poing, mais aux coups de couteau. Son fils Gaston, étant allé chez le roi de Navarre, reçut une poudre noire qui, selon ce roi, devait réconcilier pour toujours le comte et sa femme; l’enfant mit la poudre dans une petite bourse et la cacha dans sa poitrine; un jour Yvain, son frère bâtard, jouant avec lui, vit la bourse, voulut l’avoir, et alla le dénoncer au comte. A ce mot, le comte « entra tantôt en soupçon, car il était moult imaginatif, » et demeura ainsi jusqu’à son dîner, la tête travaillant, toute traversée et labourée de sombres rêves. Ces cerveaux orageux, comblés par la guerre et le danger d’images lugubres, entraient à l’instant en tumulte et en tempête. L’enfant vint et commença à servir debout, goûtant les viandes. C’était la coutume; l’idée du poison était à la porte de chaque esprit. Le comte, regardant, vit les pendants de la bourse; cette sensation des yeux lui mit le feu aux veines, « le sang lui mua, » il prit l’enfant, ouvrit sa cotte, coupa les cordons de la bourse, et versa de la poudre sur une tranche de pain, pendant que le pauvre petit « tout blanc de peur tremblait. » « Puis il siffla un lévrier qu’il avait de lez lui et lui donna à manger. Sitôt que le chien eut mangé ce premier morcel, il tourna les yeux en la tête et mourut. »

Le comte ne dit rien, se leva soudain, et empoignant son couteau, le lançait sur son fils. Mais les chevaliers se jetèrent au-devant: « Monseigneur, pour Dieu, merci ! ne vous hâtez pas; mais vous informez de la besogne, avant que vous fassiez à votre fils nul mal. » Le comte cria contre l’enfant des malédictions et des injures, puis tout d’un coup sautant par delà la table, couteau en main, il courut sur lui comme un taureau. Mais les chevaliers et les écuyers se mirent à genoux en pleurant devant lui, et lui dirent: « Ha ! monseigneur, pour Dieu merci ! n’occiez pas Gaston, vous n’avez plus d’enfants. » A grand’peine enfin il s’arrêta, pensant sans doute qu’il était prudent de chercher si nul autre n’avait part à la chose, et mit l’enfant dans la tour d’Orthez.

Il chercha donc, mais d’une façon singulière, en loup affamé, aheurté contre une idée unique, venant s’y choquer machinalement et bestialement à travers le meurtre et les cris, tuant à l’aveugle sans réfléchir que sa tuerie ne lui sert pas. « Il fit prendre grand foison de ceux qui servaient son fils, et en fit mourir jusqu’à quinze très-horriblement. Et la raison qu’il y mettait était telle, qu’il ne pouvait être qu’ils ne sussent ses secrets, et lui dussent avoir signifié et dit: « Monseigneur, Gaston porte à la poitrine une bourse telle et telle. » Rien n’en firent, et pour ce moururent horriblement, dont ce fut pitié, aucuns écuyers, car il n’y en avait en toute Gascogne si jolis, si beaux, si acesmés comme ils étaient. »