Ne trouvant rien, il se rabattit sur l’enfant; ayant mandé les nobles, les prélats et tous les hommes notables de son comté, il leur conta l’affaire, et qu’il le voulait faire mourir. Mais eux ne voulurent pas, et dirent que la comté avait besoin d’un héritier pour être bien gardée et défendue, « et ne voulurent point partir d’Orthez, jusqu’à ce que le comte les assura que Gaston ne mourrait point, tant aimaient-ils l’enfant. »
Cependant l’enfant restait dans la tour d’Orthez, « où petit avait de lumière, toujours couché, seul, ne voulant pas manger, maudissant l’heure que il fut oncques né ni engendré pour être venu à telle fin. » Le dixième jour, le gardien vit toutes les viandes en un coin, et vint dire la chose au comte. Le comte se renflamma, comme une bête de proie rassasiée qui rencontre encore un reste de résistance; « sans mot dire, » il arriva à la prison, tenant par la pointe un petit couteau dont il curait ses ongles. Puis portant le poing sur la gorge de son fils, il le poussa rudement, disant: « Ha ! traître, pourquoi ne manges-tu point ? » Puis il s’en alla sans plus parler. Son couteau avait touché une artère; l’enfant, épouvanté et blême, se tourna silencieusement de l’autre côté du lit, rendit le sang et mourut.
Le comte l’ayant appris s’affligea outre mesure. Car ces âmes violentes ne sentaient qu’avec excès et par contrastes; il se fit raser, et se vêtit de noir. « Et fut le corps de l’enfant porté en pleurs et en cris aux frères mineurs à Orthez, et là fut ensépulturé. » De tels meurtres laissaient dans le cœur une plaie mal fermée; il restait une anxiété sourde, et de temps en temps quelque noir nuage traversait le tumulte des festins. C’est pourquoi le comte n’eut plus jamais « si parfaite joie qu’il avait devant. »
Ce temps est triste; il n’y en a guère où l’on serait plus fâché d’avoir vécu. La poésie radotait, la chevalerie devenait un brigandage, la religion altérée s’affaiblissait, l’État disloqué croulait, la nation pressurée par le roi, par les nobles et par les Anglais, se débattait pour cent ans dans un cloaque, entre le moyen âge qui finissait et l’âge moderne qui ne s’ouvrait pas encore. Et cependant un homme comme Ernauton devait ressentir une joie unique et superbe, lorsque, étayé sur ses deux pieds d’athlète, sentant sa chemise d’acier sur sa poitrine, il trouait une haie de piques, et maniait sa grande épée au soleil.
IV.
Rien de plus doux que de voyager seul, en pays inconnu, sans but précis, sans soucis récents; toutes les pensées petites s’effacent. Sais-je si ce champ est à Pierre ou à Paul, si l’ingénieur est en guerre avec le préfet, si l’on se dispute ici sur un projet de canal ou de route ? Je suis bien heureux de n’en rien savoir; je suis encore plus heureux de passer ici pour la première fois, de trouver des sensations fraîches, de ne point être troublé par des comparaisons et des souvenirs. Je puis considérer les choses par des vues générales, ne plus songer que ce sol est exploité par les hommes, oublier l’utile, ne penser qu’au beau, sentir le mouvement des formes et l’expression des couleurs.
Ce chemin même me semble beau. Quel air résigné dans ces vieux ormes ! Ils bourgeonnent et s’éparpillent en branches, depuis le pied jusqu’à la tête, tant ils ont envie de vivre, même sous cette poussière. Puis viennent des platanes lustrés, agitant leurs belles feuilles régulières. Des liserons blancs, des campanules bleues, pendent au rebord des fossés. N’est-il pas étrange que ces jolies créatures restent ainsi solitaires, qu’elles soient destinées à mourir demain, qu’elles nous aient à peine regardés un instant, que leur beauté n’ait fleuri que pour être admirée deux secondes ? Elles aussi ont leur monde, ce peuple de hautes graminées qui se penchent sur elles, ces lézards qui font onduler le fourré des herbes, ces guêpes dorées qui bourdonnent dans leur calice. Ce monde-là vaut bien le nôtre, et je les trouve heureux d’ouvrir ainsi, puis de fermer leurs yeux pâles au souffle paisible du vent.
La route courbe et relève à perte de vue sa ceinture blanche autour des collines; ce mouvement sinueux est d’une douceur infinie; le long ruban serre sur leur taille leur voile de moissons blondes ou leur robe de prairies vertes. Ces pentes et ces rondeurs sont aussi expressives que les formes humaines; mais combien plus variées, combien plus étranges et plus riches en attitudes ! Celles-ci, là-bas, à l’horizon, presque cachées derrière la troupe des autres, timides, sourient faiblement, sous leur couronne de gaze vaporeuse; elles forment une ronde au bord du ciel, ronde fuyante que le moindre trouble de l’air fera disparaître, et qui cependant regarde avec tendresse les êtres agités perdus dans son sein. Les autres, voisines, bossellent rudement le sol de leurs hanches et de leurs côtes brunes; la structure humaine y perce à demi, puis
Orthez. ([Page 60.])