Pau.—La ville et le château. ([Page 64.])
la symétrie. La grande cour, en forme d’œuf, est une mosaïque de maçonneries disparates: au-dessus du porche, un mur en galets du Gave et en briques rouges croisées comme les dessins d’une tapisserie; en face, collés au mur, une rangée de médaillons en pierre; sur les côtés, des portes de toute forme et de tout âge; des fenêtres en mansarde, carrées, pointues, crénelées, dont les châssis de pierre sont festonnés de bosselures ouvragées. Cette mascarade d’architectures trouble l’esprit sans lui déplaire; elle est sans prétention et naïve; chaque siècle a bâti à sa guise, sans s’occuper de son voisin.
Au premier étage, on montre une grande écaille de tortue qui fut le berceau d’Henri IV. Des bahuts sculptés, des dressoirs, des tapisseries, des horloges du temps, le lit et le fauteuil de Jeanne d’Albret, tout un ameublement dans le goût de la Renaissance, éclatant et sombre, d’un style tourmenté et magnifique, reportent d’abord l’esprit vers cet âge de force et d’effort, d’audace inventive, de plaisirs effrénés et de labeur terrible, de sensualité et d’héroïsme. Jeanne d’Albret, mère d’Henri IV, traversa la France pour venir, selon sa promesse, accoucher dans ce château, « princesse, dit d’Aubigné, n’ayant de la femme que le sexe, l’âme entière aux choses viriles, l’esprit puissant aux grandes affaires, le cœur invincible aux adversités. » Elle chantait un cantique béarnais quand elle le mit au monde. On dit que le vieux grand-père frotta d’une gousse d’ail les lèvres du nouveau-né, lui versa dans la bouche quelques gouttes de vin de Jurançon, et l’emporta dans sa robe de chambre. L’enfant naquit dans la chambre qui touche à la tour de Mazères, au coin du sud-ouest. « Son grand-père l’ôta au père et à la mère, et voulut faire nourrir cet enfant à sa porte, reprochant à sa fille et à son gendre que, par les délicatesses françaises, ils avaient perdu plusieurs de leurs enfants. Et, de fait, il l’éleva à la béarnaise, c’est-à-dire pieds nus et tête nue, bien souvent avec aussi peu de curiosité que l’on nourrit les enfants des paysans. Cette bizarre résolution succédant forma un corps auquel le froid et le chaud, les labeurs immodérés et toutes sortes de peines n’ont pu apporter d’altération, en cela s’accordant sa nourriture à sa condition, comme Dieu voulant dès ce temps préparer un sûr remède et un ferme cœur d’acier aux nœuds ferrés de nos dures calamités. »
Sa mère, ardente et austère calviniste, l’emmena à quinze ans, à travers l’armée catholique, jusqu’à la Rochelle, et le donna aux siens pour général. A seize ans, au combat d’Arnay-le-Duc, il conduisait la première charge de cavalerie. Quelle éducation et quels hommes ! Leurs descendants tout à l’heure passaient dans la rue, allant au collége pour composer des vers latins et réciter les pastorales de Massillon.
II.
Ces vieilles guerres sont les plus poétiques de France; on les faisait par plaisir plus que par intérêt: c’était une chasse où l’on trouvait des aventures, des dangers, des émotions, où l’on vivait au soleil, à cheval, parmi les coups de feu, où le corps, aussi bien que l’âme, avait sa jouissance et son exercice. Henri la mène aussi vivement qu’une danse, avec un entrain de Gascon et une verve de soldat, par brusques saillies, et poussant sa pointe contre les ennemis comme auprès des dames. On ne voit pas de grosses masses d’hommes, bien disciplinés, se heurter lourdement et tomber par milliers sur le carreau, selon les règles de la bonne tactique: le roi sort de Pau ou de Nérac avec une petite troupe, ramasse en passant les garnisons voisines, escalade une forteresse, coupe un corps d’arquebusiers qui passent, se dégage le pistolet au poing du milieu d’une troupe ennemie, et revient aux pieds de Mlle de Tignonville. On dresse son plan au jour le jour; on ne fait rien que d’imprévu et de hasardé. Les entreprises sont des coups de fortune. En voici une que Sully se fait raconter par son secrétaire; j’ai plaisir à écouter des paroles anciennes parmi des monuments anciens, et à sentir la convenance mutuelle des objets et du style:
« Le roi de Navarre fit dessein de se saisir de la ville d’Eause, qui était à lui en propre, où il courut de grandes fortunes; car estimant que les habitants, qui n’avaient point voulu recevoir garnison, auraient du respect à la personne de lui, qui était leur seigneur, il voulut marcher tout le jour pour entrer dedans avec peu de gens, afin de ne donner point d’alarme, et, de fait, n’ayant pris que quinze ou seize de vous autres, messieurs, qui vous rangiez le plus près de lui, desquels vous fûtes, avec de simples cuirasses sous vos jupes de chasse, deux épées et deux pistolets, il surprit la porte de la ville et entra dedans avant que ceux de la garde eussent eu moyen de prendre les armes. Mais l’un d’iceux ayant crié à celui qui était au portail en sentinelle, il coupa la corde de la herse coulisse, qui s’abattit aussitôt quasi sur la croupe de votre cheval et de celui de M. de Béthune l’aîné, votre cousin, ce qui empêcha la suite qui venait au galop de pouvoir entrer, tellement que le roi et vous quinze ou seize tout seuls demeurâtes enfermés dans cette ville, de laquelle tout le peuple s’étant armé, il vous tomba à diverses troupes et diverses fois sur les bras, le tocsin sonnant furieusement, et un cri d’arme, arme, et de tue, tue, retentissant de toutes parts. Ce que voyant le roi de Navarre, dès la première troupe qui se présenta de quelque cinquante, les uns bien, les autres mal armés, lui marchant le pistolet au poing, droit à eux, il vous cria: « Or sus, mes amis, mes compagnons; c’est ici où il vous faut montrer du courage et de la résolution, car d’icelle dépend notre salut; que chacun donc me suive et fasse comme moi, sans tirer le pistolet qui ne touche. » Et en même temps, oyant trois ou quatre qui criaient: « Tirez à cette jupe d’écarlate, à ce panache blanc, car c’est le roi de Navarre, » il les chargea de telle impétuosité que, sans tirer que cinq ou six coups, ils prirent l’épouvante et se retirèrent par diverses troupes. D’autres semblables vous vinrent encore mugoter par trois ou quatre fois; mais sitôt qu’ils se voyaient enfoncés, ils tiraient quelques coups et s’écartaient jusqu’à ce que, s’étant ralliés près de deux cents, ils vous contraignirent de gagner un portail, et deux de vous autres montèrent pour donner un signal au reste de la troupe que le roi était là et qu’il fallait enfoncer la porte, le pont-levis n’ayant pas été levé. A quoi chacun commença de travailler, et lors plusieurs de cette populace, qui aimaient le roi, et d’autres qui craignaient de l’offenser, étant leur seigneur, se mirent à tumultuer en sa faveur; enfin, après quelques arquebusades et coups de pistolets tirés de part et d’autre, il se mit une telle dissension entre eux, les uns criant: « Il faut se rendre »; les autres: « Il faut se défendre, » que cette irrésolution donna moyen et loisir de faire ouverture des portes, et à toutes les troupes de se présenter, à la tête desquels le roi se mit, voyant la plupart des peuples s’enfuir et des consuls avec leurs chaperons crier: « Sire, nous sommes vos sujets et vos serviteurs particuliers. Hélas ! ne permettez pas le saccagement de cette ville, qui est vôtre, pour la folie de quelques méchants garnements qu’il faut chasser. » Il se mit, dis-je, à la tête pour empêcher le pillage: aussi ne se commit-il aucune violence, ni désordre, ni autre punition, sinon que quatre, qui avaient tiré au panache blanc, furent pendus, avec la joie de tous les autres habitants, qui ne pensaient pas devoir en être quittes à si bon marché. »
A Cahors, il creva les deux portes à coups de pétard et de hache, et combattit cinq jours et cinq nuits dans la ville, emportant maison après maison. Ne sont-ce pas là des aventures de chevalerie et la poésie en action ? « Çà, çà, cavaliers, criaient les catholiques à Marmande, un coup de pistolet pour l’amour de la maîtresse; car votre cour est trop remplie de belles dames pour en manquer. » Henri s’échappait en vrai paladin et perdait sa victoire de Coutras pour porter à la belle Corisandre les drapeaux qu’il avait pris. Agir, oser, jouir, dépenser sa force et sa peine en prodigue, s’abandonner à la sensation présente, être toujours pressé de passions toujours vivantes, supporter et rechercher les excès de tous les contrastes, voilà la vie du seizième siècle. Henri à Fontenay « travaillait dans les tranchées du pic et de la pioche. » Au retour, ce n’était que fêtes. « Nous nous rassemblions, dit Marguerite, pour nous aller promener ensemble, ou dans un très-beau jardin qui a des allées de cyprès et de lauriers fort longues, ou dans le parc que j’avais fait faire, en des allées de trois mille pas qui sont au long de la rivière; et le reste de la journée se passait en toutes sortes de plaisirs honnêtes, le bal se tenant ordinairement l’après-dîner et le soir. » Le grave Sully « prenait une maîtresse comme les autres. » Quand on visite la salle à manger restaurée, on la repeuple involontairement des costumes somptueux décrits par Brantôme: dames « habillées d’orangé et de clinquant, robes de toiles d’argent, de drap d’or frisé, étoffes toutes roides d’ornements et de broderies. La reine Marguerite était vêtue d’une robe de velours incarnadin d’Espagne, fort chargée de clinquant, et d’un bonnet du même velours, tant bien dressé de plumes et pierreries que rien plus.