Ils auraient bien dû réformer les voitures: les mauvaises petites diligences du pays sont tirées par des haridelles décharnées qui descendent les côtes au pas et font halte aux montées. Tous les encouragements du fouet sont perdus sur leur dos; on ne saurait leur en vouloir, tant elles ont piteuse apparence, échine saillante, oreilles pendantes, ventre efflanqué. Le cocher se lève sur son siége, tire les rênes, agite les bras, crie et tempête, descend et remonte; son métier est rude, mais il a l’âme de son métier. Peu lui importent les voyageurs, il les traite en paquets utiles, en contre-poids obligés sur lesquels il a droit. Au bas d’une montagne, la machine mit sa roue dans un fossé et pencha; chacun de sauter dehors à la façon des moutons de Panurge. Il courait de l’un à l’autre pour les faire rentrer, exhortant surtout les gens de l’impériale, et leur montrant le danger de la voiture qui, inclinée en arrière, avait besoin de lest en avant. Ceux-ci restèrent froids et montèrent à pied; il suivait en grommelant, et les appelait égoïstes.

Chaîne des Pyrénées.—Vue prise de l’Esplanade. ([Page 80.])

VI.

Les moissons, pâles dans le Nord, ondoient ici avec un reflet d’or rougeâtre. Un soleil plus chaud fait reluire plus richement la verdure vigoureuse; les tiges de maïs sortent de terre en fusées, et leurs fortes feuilles chiffonnées retombent en panaches; il faut ces rayons ardents pour pousser la séve à travers ces lourdes fibres et dorer l’épi massif. Vers Gan, les collines sur lesquelles ondule la route se rapprochent, et l’on chemine en de petits vallons verts, plantés de frênes et d’aunes, qui se groupent en bouquets selon le caprice des pentes, et trempent leurs pieds dans l’eau vive; un ruisseau bien clair court le long de la route, à flots sombres et pressés sous le couvert des arbres, et, par échappées, brillant et bleu comme le ciel. A chaque quart de lieue, il rencontre un moulin, bondit et écume, puis reprend son allure précipitée et furtive; pendant deux lieues nous l’accompagnons, presque cachés dans les arbres qu’il nourrit, et respirant la fraîcheur qu’il exhale. L’eau, dans ces gorges, est la mère de toute vie et la nourrice de toute beauté.

A Louvie s’ouvre la vallée d’Ossau, entre deux montagnes boisées de broussailles, pelées par places, tachées de mousses et de bruyères, dont les rocs font saillie comme des os, et dont les flancs s’avancent en bosselures grisâtres ou se courbent en crevasses sombres. La plaine des moissons et des prairies s’enfonce dans les anfractuosités comme en des criques; son contour se plie autour de chaque masse nouvelle; elle s’essaye à gravir les premières croupes, et s’arrête vaincue par la pierre stérile. On traverse trois ou quatre hameaux blanchis de poussière, dont les toits brillent d’une couleur lourde, semblable à du plomb terni. Là l’horizon se ferme; le mont Gourzy, couvert d’une robe de forêts, barre la route; au delà et plus haut, comme une deuxième barrière, le pic du Ger lève sa tête chauve, argentée de neige. La voiture escalade lentement une rampe qui serpente sur le flanc de la montagne; au détour d’un rocher, dans une petite gorge abritée, on aperçoit les Eaux-Bonnes.

EAUX-BONNES

I.

Je comptais trouver ici la campagne: un village comme il y en a tant, de longs toits de chaume ou de tuiles, des murs fendillés, des portes branlantes, et dans les cours un pêle-mêle de charrettes, de fagots, d’outils, d’animaux domestiques, bref, tout le laisser aller pittoresque et charmant de la vie rustique. Je rencontre une rue de Paris et les promenades du bois de Boulogne.