Jamais campagne ne fut moins champêtre; on longe une file de maisons alignées comme des soldats au port d’armes, toutes percées régulièrement de fenêtres régulières, parées d’enseignes et d’affiches, bordées d’un trottoir, ayant l’aspect désagréable et décent des hôtels garnis. Ces bâtisses uniformes, ces lignes mathématiques, cette architecture disciplinée et compassée, font un contraste risible avec les croupes vertes qui les flanquent. On trouve grotesque qu’un peu d’eau chaude ait transporté dans ces fondrières la cuisine et la civilisation. Ce singulier village essaye tous les ans de s’étendre, et à grand’peine, tant il est resserré et étouffé dans son ravin; on casse le roc, on ouvre des tranchées sur le versant, on suspend des maisons au-dessus du torrent, on en colle d’autres à la montagne, on fait monter leurs cheminées jusque dans les racines des hêtres, on fabrique ainsi derrière la rue principale une triste ruelle qui se creuse ou se relève comme elle peut, boueuse, à pente précipitée, demi-peuplée d’échoppes provisoires et de cabarets en bois, où couchent des artisans et des guides; enfin, elle descend jusqu’au Gave, dans un recoin tout pavoisé du linge qui sèche, et qu’on lave au même endroit que les cochons.
De tous les endroits du monde, les Eaux-Bonnes sont le plus déplaisant un jour de pluie, et les jours de pluie y sont fréquents; les nuages s’engouffrent entre les deux murs de la vallée d’Ossau, et se traînent lentement à mi-côte; les sommets disparaissent, les masses flottantes se rejoignent, s’accumulent dans la gorge sans issue, et tombent en pluie fine et froide. Le village devient une prison; le brouillard rampe jusqu’à terre, enveloppe les maisons, éteint le jour déjà offusqué par les montagnes; les Anglais se croiraient à Londres. On regarde à travers les carreaux les formes demi-brouillées des arbres, l’eau qui dégoutte des feuilles, le deuil des bois frissonnants et humides; on écoute le galop des promeneuses attardées qui rentrent les jupes collées et pendantes, semblables à de beaux oiseaux dont la pluie a déformé le plumage; on essaye un whist avec découragement; quelques-uns descendent au cabinet de lecture, et demandent les œuvres les plus sanglantes de Paul Féval ou de Frédéric Soulié; on ne peut lire que des drames noirs; on se découvre des envies de suicide, et l’on fait la théorie de l’assassinat. On regarde l’heure, et l’on se souvient que trois fois par jour le médecin ordonne de boire; alors, avec résignation, on boutonne son paletot et l’on monte la longue pente roide de la chaussée ruisselante; les files de parapluies et de manteaux trempés sont un spectacle piteux; on arrive, les pieds clapotant dans l’eau, et l’on s’installe dans la salle de la buvette. Chacun va prendre son flacon de sirop à l’endroit numéroté, sur une sorte d’étagère, et la masse compacte des buveurs fait queue autour du robinet. Au reste, la patience ici s’acquiert vite; dans cette oisiveté l’esprit s’endort, le brouillard éteint les idées, on suit machinalement la foule; on n’agit plus que par ressort, et l’on regarde les objets sans en recevoir le contre-coup. Le premier verre bu, on attend une heure avant d’en prendre un autre; cependant on marche en long et en large, coudoyé par les groupes pressés qui se traînent péniblement entre les colonnes. Il n’y a point de siège, sauf deux bancs de bois où les dames s’asseyent, les pieds posés sur la pierre humide: l’économie de l’administration suppose qu’il fait toujours beau temps. Les figures ennuyées et mornes passent devant les yeux sans intéresser. On regarde pour la vingtième fois les colifichets de marbre, la boutique de rasoirs et de ciseaux, une carte de géographie pendue au mur. De quoi n’est-on pas capable un jour de pluie, obligé de tourner une heure entre quatre murs, parmi les bourdonnements de deux cents personnes ? On étudie les affiches, on contemple avec assiduité des images qui prétendent représenter les mœurs du pays: ce sont d’élégants bergers roses, qui conduisent à la danse des bergères souriantes encore plus roses. On allonge le cou à la porte pour voir un couloir sombre où des malades trempent leurs pieds dans un baquet d’eau chaude, rangés en file comme des écoliers le jour de propreté et de sortie. Après ces distractions, on rentre chez soi, et l’on se retrouve en tête-à-tête et en conversation intime avec sa commode et sa table de nuit.
II.
Les gens qui ont appétit se réfugient à table; ils ont compté sans les musiciens. Nous vîmes d’abord venir un aveugle, à grosse tête lourde d’Espagnol, puis les violons du pays, puis un second aveugle. Ils jouent des pots-pourris de valses, de contre-danses, de morceaux d’opéras, enfilés les uns au bout des autres, chevauchant au-dessus et au-dessous du ton avec une intrépidité admirable, ravageant de leurs courses musicales tous les répertoires. Le lendemain, nous eûmes trois Allemands, hauts comme des tours, roides comme des pierres, d’un flegme parfait, jouant sans faire un geste et quêtant sans dire un mot; ceux-là du moins vont en mesure. Le troisième jour, parurent les ménétriers d’un village voisin, un violon et un flageolet; ils exécutèrent leur morceau avec une telle énergie, un tel désaccord, des tons si perçants, si soutenus, si déchirants, qu’à l’unanimité on les mit à la porte. Ils recommencèrent sous les fenêtres.
Un bon appétit console de tous les maux; c’est tant pis, si vous voulez, ou tant mieux pour l’humanité. Il faut supporter l’ennui, la pluie et la musique des Eaux-Bonnes. Le sang renouvelé porte alors de la gaieté au cerveau, et le corps persuade à l’âme que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Vous aurez pitié de ces pauvres musiciens en sortant de table; Voltaire a prouvé qu’une heureuse digestion rend compatissant, et qu’un bon estomac donne un bon cœur. Entre quarante et cinquante ans, un homme est beau quand, son dîner fini, il replie sa serviette et commence la promenade indispensable. Il marche les jambes écartées, la poitrine en avant, puissamment appuyé sur sa canne, les joues colorées d’une chaleur légère, chantonnant entre ses dents quelque vieux refrain de jeunesse; il lui semble que l’univers est consolidé; il sourit, il est affable, il vous tend la main le premier. Que nous sommes machines ! Et pourquoi s’en plaindre ? Mon brave voisin vous dirait que vous avez la clef de vos rouages; tournez le ressort du côté du bonheur. Philosophie de cuisine, soit. Celui-ci, qui la pratiquait, ne s’inquiétait pas du nom.
III.
Les jours de soleil, on vit en plein air. Une sorte de préau, qu’on nomme le Jardin anglais, s’étend entre la montagne et la rue, tapissé d’un maigre gazon troué et flétri; les dames y font salon et y travaillent; les élégants, couchés sur plusieurs chaises, lisent leur journal et fument superbement leur cigare; les petites filles, en pantalons brodés, babillent avec des gestes coquets et des minauderies gracieuses; elles s’essayent d’avance au rôle de poupées aimables. Sauf les casaques rouges des petits paysans qui sautent, c’est l’aspect des Champs-Élysées. On sort de là par de belles promenades ombragées qui montent en zigzag sur les flancs des deux montagnes, l’une au-dessus du torrent, l’autre au-dessus de la ville; vers midi, on y rencontre force baigneurs couchés sur les bruyères, presque tous un roman à la main. Ces amateurs de la campagne ressemblent au banquier amateur de concerts, qui s’y trouvait bien parce qu’il y calculait les dividendes. Pardonnez à ces malheureux; ils sont punis de savoir lire et de ne pas savoir regarder.
IV.
Des hêtres monstrueux soutiennent ici les pentes; aucune description ne peut donner l’idée de ces colosses rabougris, hauts de huit pieds, et que trois hommes n’embrasseraient pas. Refoulée par le vent qui rase la côte, la séve s’est accumulée pendant des siècles en rameaux courts, énormes, entrelacés et tordus; tout bosselés de nœuds, déformés et noircis, ils s’allongent et se replient bizarrement, comme des membres boursouflés par une maladie et distendus par un effort suprême. On voit, à travers l’écorce crevée, les muscles végétaux s’enrôler autour du tronc et se froisser comme des membres de lutteurs. Ces torses trapus, demi-renversés, presque horizontaux, penchent vers la plaine; mais leurs pieds s’enfoncent dans les rocs par de telles attaches, qu’avant de rompre cette forêt de racines on arracherait un pan de montagne. Quelques troncs, pourris par l’eau, s’ouvrent, hideusement éventrés; chaque année, les lèvres de la plaie s’écartent; ils n’ont plus forme d’arbres; ils vivent pourtant, invincibles à l’hiver, à la pente et au temps, et poussent hardiment dans l’air natal leurs jeunes rameaux blanchâtres. Le soir, lorsqu’on passe dans l’ombre près des têtes tourmentées et des troncs béants de ces vieux habitants des montagnes, si le vent froisse les branches, on croit entendre une plainte sourde, arrachée par un labeur séculaire; ces formes étranges rappellent les êtres fantastiques de l’antique mythologie scandinave. On songe aux géants emprisonnés par le destin entre des murs qui tous les jours se resserrent, les ploient, les rapetissent, et, après mille ans de tortures, les rendent à la lumière, furieux, difformes et nains.