En effet, ce sont des faucons ou des vautours. Dans la chanson de Roland, quand les preux demandent à Turpin l’absolution de leurs fautes, l’archevêque leur recommande pour pénitence de bien frapper.
Mais en même temps, c’étaient des esprits et des âmes d’enfants. « Hauts sont les puits, et les vallées ténébreuses, les rochers noirs, les défilés merveilleux, » voilà toute leur description des Pyrénées; ils sentent en bloc et disent de même. Un enfant interrogé sur Paris, qu’il venait de voir pour la première fois, répondit: « Il y a beaucoup de rues, et des voitures partout, et des maisons très-grandes, et deux grandes colonnes sur deux places. » Le vieux poëte est comme lui; il ne sait pas décomposer ses impressions. Comme lui, il aime le merveilleux, et se plaît aux histoires gigantesques. Dans la bataille de Roncevaux tout grandit, et à l’infini. Les preux tuent toute l’avant-garde des Sarrasins, cent mille hommes, puis l’armée du roi Marsile, trente bataillons, chacun de dix mille hommes. Roland sonne le cor, et la clameur arrive à trente lieues jusqu’à Charlemagne, dont les soixante mille hautbois se mettent à retentir. Quelles visions de pareils mots éveillaient dans ces cerveaux neufs ! Puis tout d’un coup l’arc se débandait; Roland blessé se souvient « des hommes de son lignage, de la douce France, de Charlemagne son seigneur qui le nourrit, et ne peut se tenir d’en pleurer et d’en soupirer. » Au sortir du carnage dont ils emplirent Jérusalem, les croisés allèrent pieds nus, pleurant, et chantant, jusqu’au saint sépulcre. Plus tard, quand une partie des barons voulut quitter la croisade de Constantinople, les autres allèrent à leur rencontre, et tombant à genoux les supplièrent; tous s’embrassèrent alors, éclatant en sanglots. Enfants robustes: ce mot exprime tout; ils tuaient et hurlaient en bêtes de proie, puis la fougue apaisée ils revenaient aux larmes et aux tendresses d’un enfant qui se jette au cou de son frère, ou qui va faire sa première communion.
VI.
Je reviens à mes Béarnais: ils étaient les plus alertes et les plus avisés de la bande.
Les comtes de Béarn se battent et traitent avec tout le monde; ils flottent entre le patronage de la France, de l’Espagne et de l’Angleterre, et ne sont sujets de personne; ils passent de l’un à l’autre et toujours avec profit, « attirés, dit Matthieu Paris, par les livres sterling et par les écus dont ils avaient grand besoin, et dont il y avait grande foison. » Ils sont toujours les premiers aux rudes coups et aux bonnes affaires; ils vont se faire tuer en Espagne ou demander de l’argent à Poitiers. Ce sont des calculateurs et des aventuriers, amoureux des batailles par imagination et courage, amoureux du gain par nécessité et réflexion.
C’est ainsi que leur Henri gagna la couronne de France, très-occupé de ses intérêts, très-peu occupé de sa vie, et toujours pauvre. Du camp de la Fère, déjà reconnu roi, il écrivait: « Je n’ai quasi un cheval sur lequel je puisse combattre ni un harnais complet que je puisse endosser; mes chemises sont toutes déchirées, mes pourpoints troués au coude. Ma marmite est souvent renversée, et, depuis deux jours, je dîne et je soupe chez les uns et chez les autres, mes pourvoyeurs disant n’avoir plus moyen de fournir pour ma table, d’autant qu’il n’y a plus de six mois qu’ils n’ont reçu d’argent. »
Un mois après, à Fontaine-Française, il chargeait une armée avec huit cents cavaliers et faisait le coup de pistolet par plaisir, comme un soldat. Mais en même temps ce père du peuple traitait le peuple de la façon que voici: « Les prisons de Normandie étaient pleines de prisonniers pour le payement de l’impôt du sel. Ils y pourrissaient tellement qu’on en avait tiré jusqu’à cent vingt cadavres pour une fois. Le parlement de Rouen supplia Sa Majesté d’avoir pitié de son peuple; mais le roi, qui avait été instruit qu’il venait un grand trésor de cet impôt, commença à dire qu’il voulait que ledit impôt fût levé, et semblait qu’il voulût tourner le reste en risée. »
Bon diable sans doute, mais diable à quatre; nous les aimons, nous autres Français; ils sont aimables, mais parfois pendables. Ceux-ci prudents par-dessus le marché, étaient faits pour être officiers de fortune.
« Gassion, dit Tallemant des Réaux, était le quatrième garçon et avait un cadet. Après qu’il eut fait ses études, on l’envoya à la guerre; mais on ne le mit pas autrement en bon équipage. Son père lui donna pour tous chevaux un vieux courtaud qui pouvait bien avoir trente ans; il n’y avait plus que celui-là dans tout le Béarn, et on l’appelait par rareté le courteau de Gassion. Il y a apparence que ce jeune homme n’était guère mieux pourvu d’argent que de monture. Ce gentil coursier le laissa à quatre ou cinq lieues de Pau. Cela n’empêcha pas qu’il n’allât jusqu’en Savoie, où il se mit dans les troupes du duc de Savoie, car alors il n’y avait point de guerre en France. Mais le feu roi ayant rompu avec ce prince, tous les Français eurent ordre de quitter son service; cela obligea notre aventurier à revenir au service du roi.
« A la prise du pas de Suze, il fit si bien, n’étant que simple cavalier, qu’on le fit cornette; mais la compagnie dont il était cornette ayant été cassée, il vient à Paris et demande une casaque de mousquetaire. On la lui refuse à cause de sa religion. De dépit, il passe avec quelques Français en Allemagne, et, quoique dans la troupe il y eût des gens plus qualifiés que lui, sachant parler latin, on le prit partout pour le principal de la bande. Un de ceux-là fit les avances d’une compagnie de chevau-légers qu’ils vinrent lever en France pour le roi de Suède; il en fut lieutenant; son capitaine fut tué, le voilà capitaine lui-même. Il se fit bientôt connaître pour un homme de cœur, de telle sorte qu’il obtint du roi de Suède qu’il ne recevrait d’ordre que de Sa Majesté seule; ce fut à la charge de marcher toujours à la tête de l’armée et de faire en quelque sorte le métier d’enfant perdu. Dans cet emploi, il reçut un furieux coup de pistolet dans le côté droit, dont la plaie s’est rouverte plusieurs fois, tantôt avec danger de la vie, tantôt cette ouverture servant de crise aux autres maladies. »