Au delà de Pau, s’étend un pays riant, doré de moissons, où le Gave tord ses replis bleus entre des grèves blanches. Sur la droite, dans un voile lointain de vapeur lumineuse, les Pyrénées lèvent leurs cimes dentelées et les pointes nues de leurs rocs noirs. Leurs flancs, que les eaux d’hiver sillonnent, sont parfaitement rayés et comme labourés par un râteau de fer. On voit s’ouvrir le pays pittoresque et les grandes montagnes; les clôtures des champs sont en galets roulés; dans leurs fissures foisonnent des graminées ondoyantes, de jolies bruyères, des touffes de sédums jaunes et surtout de petits géraniums roses qui brillent au soleil comme des étoiles de rubis. On est tout porté à chercher des nymphes; nous en rencontrons six dans un verger, non pas à la vérité dansantes, mais crottées. Elles mangent du pain et du fromage, et nous regardent la bouche béante, accroupies sur leurs talons.

III.

Coarraze garde encore une tour et un portail, débris d’un château. Ce château a sa légende, et Froissart la conte d’un style si coulant, si aimable, si détaillé et si expressif, qu’il faut le copier tout au long.

Le sire de Coarraze était en dispute avec un clerc; le clerc partit en faisant des menaces. « Quand le chevalier y pensoit le moins, environ trois mois après, vinrent en son chastel de Coarraze, là où il se dormoit en son lit de lez de sa femme, messagers invisibles qui commencèrent à bûcher et à tempêter tout ce qu’ils trouvoient parmi ce chastel, en tel manière, que il sembloit que ils dussent tout abattre; et bûchoient les coups si grands à l’huys de la chambre du seigneur, que la dame qui se gisoit en son lit en étoit toute effrayée; le chevalier oyoit bien tout ce, mais il ne sonnoit mot, car il ne vouloit pas montrer courage d’homme ébahi; et aussi il étoit hardi assez pour attendre les aventures.

« Ce tempêtement et effroi fait en plusieurs lieux parmi le chastel dura un long espace et puis se cessa. Quand ce vint à lendemain, toutes les mesnies de l’hôtel s’assemblèrent et vinrent au seigneur à l’heure qu’il fut découché et lui demandèrent: « Monseigneur, n’avez-vous point ouy ce que nous avons anuit ouy ? » Le sire de Coarraze se feignit et dit: « Non; quelle chose avez-vous ouy ? » Adonc lui recordèrent-ils comment on avoit tempêté aval son chastel et retourné et cassé toute la vaisselle de la cuisine. Il commença à rire et dit que ils l’avoient songé et que ce n’avoit été que vent. « En nom Dieu, dit la dame, je l’ai bien ouy. »

« Quant ce vint l’autre nuit après ensuivant, encore revinrent ces tempêteurs mener plus grand’noise que devant et bûcher les coups moult grands à l’huys et aux fenêtres de la chambre du chevalier. Le chevalier saillit sus en my son lit, et ne se put ni se volt abstenir que il ne parlât et ne demandât « Qui est-ce là, qui ainsi bûche en ma chambre à cette heure ? »

« Tantôt lui fut répondu: « Ce suis-je, ce suis-je. » Le chevalier dit: « Qui t’envoye ici ?—Il m’y envoye le grand clerc de Casteloigne à qui tu fais grand tort, car tu lui tols les droits de son héritage. Si ne te lairay en paix, tant que tu lui en auras fait bon compte et qu’il soit content. » Dit le chevalier: « Et comment t’appelle-t-on, qui es si bon messager ?—On m’appelle Orton.—Orton, dit le chevalier, le service d’un clerc ne te vaut rien, il te fera trop de peine si tu veux le croire; je te prie, laisse-le en paix et me sers, et je t’en saurai gré. »

« Orton fut tantôt conseillé de répondre, car il s’enamoura du chevalier et dit: « Le voulez-vous ?—Oui, dit le sire de Coarraze; mais que tu ne fasses mal à personne de céans; je me chevirai bien à toi et nous serons bien d’accord.—Nennil, dit Orton, je n’ai nulle puissance de faire autre mal que de toi réveiller et destourber ou autrui, quand on devrait le mieux dormir.—Fais ce que je dis, dit le chevalier, nous serons bien d’accord, et laisse ce méchant désespéré clerc. Il n’y a rien de bien en lui, fors que peine pour toi, et si me sers.—Et puisque tu le veux, dit Orton, et je le veuil. »

« Là s’enamoura tellement cil Orton du seigneur de Coarraze, que il le venoit voir bien souvent de nuit, et quand il le trouvoit dormant, il lui hochoit son oreiller, ou il heurtoit grands coups à l’huys ou aux fenêtres de la chambre, et le chevalier, quand il étoit réveillé, lui disoit: « Orton, laisse-moi dormir, je t’en prie.—Non ferai, disoit Orton, si t’aurai ainçois dit des nouvelles. » Là avoit la femme du chevalier si grand paour, que tous les cheveux lui dressoient, et se muçoit en la couverture. Là lui demandoit le chevalier:

« Et quelles nouvelles me dirois-tu et de quel pays viens-tu ? » Là disoit Orton: « Je viens d’Angleterre, ou d’Allemagne, ou de Hongrie, ou d’un autre pays, et puis je m’en partis hier, et telles choses et telles y sont avenues. » Si savoit ainsi le sire de Coarraze par Orton tout quant que il avenoit par le monde; et maintint cette ruse cinq ou six ans et ne put s’en taire, mais s’en découvrit au comte de Foix par une manière que je vous dirai.