« Le premier an, quand le sire de Coarraze venoit vers le comte à Ortais ou ailleurs, le sire de Coarraze lui disoit: « Monseigneur, telle chose est avenue en Angleterre, ou en Écosse, ou en Allemagne, ou en Flandre, ou en Brabant, ou autres pays; » et le comte de Foix, qui depuis trouvoit ce en voir (vrai), avoit grand’merveille dont telles choses lui venoient à savoir. Et tant le pressa et examina une fois, que le sire de Coarraze lui dit comment et par qui toutes telles nouvelles il savoit, et par quelle manière il y étoit venu. Quand le comte de Foix en sçut la vérité, il en eut trop grand’joie et lui dit: « Sire de Coarraze, tenez-le à amour; je voudrois bien avoir un tel messager; il ne vous coûte rien, et si savez véritablement tout quant que il avient par le monde. » Le chevalier répondit: « Monseigneur, aussi ferai-je. »
« Ainsi était le sire de Coarraze servi de Orton, et fut longtemps. Je ne sais pas si cil Orton avoit plus d’un maître, mais toutes les semaines de nuit, deux ou trois fois, il venoit visiter le seigneur de Coarraze et lui recordoit des nouvelles qui étoient avenues en pays où il avait conversé, et le sire de Coarraze en escriptoit au comte de Foix, lequel en avoit grand’joie, car c’étoit le sire en ce monde, qui plus volontiers oyoit nouvelles d’étranges pays. Une fois étoit le sire de Coarraze avec le comte de Foix; si jangloient entre eux deux ensemble de Orton et chéy à matière que le comte lui demanda: « Sire de Coarraze, avez-vous point encore vu votre messager ? » Il répondit: « Par ma foi, monseigneur, nennil, ni point je ne l’ai pressé.—Non ? dit-il. C’est merveille; si me fût aussi bien appareillé comme il est à vous, je lui eusse prié que il se fût démontré à moi. Et vous prie que vous vous en mettez en peine, si me saurez à dire de quelle forme il est, et de quelle façon. Vous m’avez dit qu’il parole le gascon si comme moi ou vous.—Par ma foi, dit le sire de Coarraze, c’est la vérité, il le parole aussi bien et aussi bel comme moi et vous; et par ma foi, je me mettrai en peine de le voir, puisque vous me le conseillez. »
« Avint que le sire de Coarraze, comme les autres nuits avoit été, étoit en son lit en sa chambre, de côté sa femme, laquelle étoit jà toute accoutumée de ouïr Orton et n’en avoit plus nul doute, lors vint Orton, et tire l’oreiller du seigneur de Coarraze qui fort dormoit; le sire de Coarraze s’éveilla tantôt et demanda: « Qui est-ce là ? » Il répondit: « Ce suis-je, voir Orton.—Et d’où viens-tu ?—Je viens de Prague en Bohême; l’emperière de Rome est mort.—Et quand mourut-il ?—Il mourut devant hier.—Et combien a de ci à Prague en Bohême ?—Combien ? dit-il; il y a bien soixante journées.—Et si en es-tu sitôt venu ?—M’ait Dieu ! voire, je vais aussitôt ou plustôt que le vent.—Et as-tu ailes ?—M’ait Dieu ! Nennil.—Et comment donc peux-tu voler sitôt ? » Répondit Orton: « Vous n’en avez que faire du savoir.—Non, dit-il, je te verrais volontiers pour savoir de quelle forme et façon tu es. » Répondit Orton: « Vous n’en avez que faire du savoir; suffise vous quand vous me oyez et je vous rapporte certaines et vraies nouvelles.—Par Dieu ! Orton, dit le sire de Coarraze, je t’aimerois mieux si je t’avois vu. » Répondit Orton: « Et puisque vous avez tel désir de moi voir, la première chose que vous verrez et encontrerez demain au matin, quand vous saudrez hors de votre lit, ce serai-je.—Il suffit, dit le sire de Coarraze. Or, va, je te donne congé pour cette nuit. »
« Quand ce vint au lendemain matin, le sire de Coarraze se commença à lever, et la dame avoit telle paour que elle fit la malade, et que point ne se leveroit ce jour, ce dit-elle à son seigneur qui vouloit que elle se levât. « Voire, dit la dame, si verrois Orton. Par ma foi, ne le veuil, si Dieu plaît, ni voir ni encontrer. » Or dit le sire de Coarraze: « Et ce fais-je. » Il sault tout bellement hors de son lit, et cuidoit bien adonc voir en propre forme Orton, mais ne vit rien. Adonc vint-il aux fenêtres et les ouvrit pour voir plus clair en la chambre, mais il ne vit rien chose que il pût dire: « Vecy Orton. » Ce jour passé, la nuit vint. Quand le sire de Coarraze fut en son lit couché, Orton vint et commença à parler ainsi comme accoutumé avoit. « Va, va, dit le sire de Coarraze, tu n’es qu’un bourdeur; tu te devois si bien montrer à moi hier qui fut, et tu n’en as rien fait.—Non ! dit-il, si ai, m’aist Dieu !—Non as.—Et ne vîtes-vous pas, ce dit Orton, quand vous saulsistes hors de votre lit, aucune chose ?—Oil, dit-il, en séant sur mon lit, et pensant après toi, je vis deux longs fétus sur le pavement, qui tournèrent ensemble et se jouoient.—Et ce étois-je, dit Orton, en cette forme-là, m’étois-je mis. » Dit le sire de Coarraze: « Il ne me suffit pas; je te prie que tu te mettes en autre forme, telle que je te puisse voir et connoître. » Répondit Orton: « Vous ferez tant que vous me perdrez et que je me tannerois de vous, car vous me requérez trop avant. » Dit le sire de Coarraze: « Non feras-tu, ni te tanneras point de moi; si je t’avois vu une seule fois, je ne te voudrois plus jamais voir.—Or, dit Orton, vous me verrez demain, et prenez bien garde que la première chose que vous verrez, quand vous serez issu hors de votre chambre, ce serois-je.—Il suffit, dit le sire de Coarraze; or, t’en va meshuy, je te donne congé, car je veuil dormir. »
« Orton se partit. Quand ce vint à lendemain à heure de tierce, que le sire de Coarraze fut levé et appareillé, si comme à lui appartenoit, il issit hors de sa chambre et vint en une galeries qui regardoient en mi la cour du chastel. Il jette les yeux et la première chose que il vit, c’étoit que en sa cour a une truie la plus grande que oncques avoit vu, mais elle étoit tant maigre que par semblant on n’y veoit que les os et la pel; et avoit un museau long et tout affamé. Le sire de Coarraze s’émerveilla trop fort de cette truie et ne la vit point volontiers et commanda à ses gens: « Or tôt mettez les chiens hors, je veuil que cette truie soit pillée. » Les varlets saillirent avent, et defrêmèrent le lieu où les chiens étoient et les firent assaillir la truie. La truie jeta un grand cri et regarda contremont sur le seigneur de Coarraze, qui s’appuyoit devant sa chambre à une étaie. On ne la vit oncques puis, car elle s’esvanouit, ni on ne sçut que elle devint.
« Le sire de Coarraze rentra dans sa chambre tout pensif, et lui alla souvenir de Orton, et dit: « Je crois que j’ai huy vu mon messager; je me repens de ce que j’ai huyé et fait huïer mes chiens sur lui; fort y a si je le vois jamais, car il m’a dit plusieurs fois que sitôt que je le courroucerois je le perdrois et ne revenroit plus. » Il dit vérité: oncques puis ne revint en l’hôtel du seigneur de Coarraze, et mourut le chevalier dedans l’an suivant. »
Cet Orton, les fadets, la reine Mab, sont les pauvres petits dieux populaires, fils de l’étang et du chêne, engendrés par les rêveries tristes et craintives de la fileuse et du paysan. Une grande religion officielle couvrait alors toutes les pensées de son ombre; le dogme était fait, imposé; les hommes ne pouvaient plus, comme en Grèce ou en Scandinavie, bâtir le grand poëme qui convenait à leurs mœurs et à leur esprit. Ils le recevaient d’en haut, et répétaient la litanie docilement, sans bien l’entendre. Leur invention ne portait que sur des légendes de saints ou des superstitions de clocher. Ne pouvant toucher à Dieu, ils se forgeaient des lutins, des ermites et des gnomes, et exprimaient par ces figures bonasses ou fantastiques leur vie rustique ou leurs terreurs vagues. Cet Orton qui la nuit tempête aux portes et casse la vaisselle, n’est-ce pas le cauchemar de l’homme demi-éveillé, écoutant avec anxiété le frôlement du vent qui tâtonne aux portes, et les bruits soudains de la nuit grossis par le silence ? L’enfant a des craintes pareilles quand, dans son lit, il se bouche les yeux et les oreilles pour ne pas voir l’ombre étrange de l’armoire, et pour ne pas entendre les cris étouffés du chaume sur le toit. Ces deux brins de paille qui tournoient convulsivement, enlacés comme des jumeaux, et luisent d’un éclat mystérieux sous le soleil pâle, laissent dans une tête maladive une inquiétude vague. Ainsi naissait le peuple des farfadets et des fées, êtres agiles, voyageurs soudains, aussi capricieux et aussi prompts que le rêve, qui malignement s’amusaient à coller les crins des chevaux ou à aigrir le lait, tendres pourtant quelquefois et domestiques, attachés au foyer comme le grillon à son âtre, pénates de campagne et de ferme, puissants et invisibles comme des dieux, bizarres et violents comme des enfants. Toutes les légendes conservent et embellissent ainsi des mœurs et des sentiments évanouis, semblables à ces forces minérales qui, là-bas, au cœur des montagnes, transforment le charbon et la pierre en marbre et en diamant.
IV.
A Lestelle, à peine arrivés, de toutes parts on nous déclare qu’il faut visiter la chapelle. Nous passons entre des rangées de boutiques chargées de chapelets, de bénitiers, de médailles, de petits crucifix, à travers un feu croisé d’offres, d’exhortations et de cris. Après quoi nous sommes libres d’admirer l’édifice, et nous n’usons pas de cette liberté. Il y a bien sur le portail une vierge assez jolie dans le style du dix-septième siècle, quatre évangélistes en marbre, et dans l’intérieur quelques tableaux passables; mais le dôme bleu étoilé d’or a l’air d’une bonbonnière, les murs sont déshonorés d’estampes achetées rue Saint-Jacques, l’autel est encombré de colifichets. Ce trou doré est prétentieux et triste; en si beau pays le bon Dieu est mal logé.
La pauvre petite chapelle s’adosse comme un nid à une grosse montagne boisée de buissons verts serrés, qui s’étale opulemment sous la lumière et chauffe son ventre au soleil. La route arrêtée brusquement se courbe et traverse le Gave. Le joli pont, d’une seule arche, pose ses pieds sur la roche nue et laisse pendre sa chevelure de lierre dans l’eau glauque tournoyante. On monte sur de belles collines boisées où pâturent les vaches et dont les pentes arrondies descendent mollement jusqu’à la rivière. On approche de Saint-Pé, frontière du Bigorre et du Béarn.