LUZ
I.
Luz est une petite ville toute rustique et agréable. Les rues, étroites et cailloutées, sont traversées d’eaux courantes; les maisons grises se serrent pour avoir un peu d’ombre. Le matin arrivent des bandes de moutons, des ânes chargés de bois, des porcs grognons et indisciplinés, des paysannes pieds nus, qui marchent en filant près de leurs charrettes. Luz est le rendez-vous de quatre vallées. Gens et bêtes s’en vont sur la place: on fiche en terre des parapluies rouges. Les femmes s’asseyent auprès de leurs denrées; autour d’elles, des marmots aux joues rouges grignotent leur pain et frétillent comme une couvée de souris: on vend des provisions, on achète des étoffes. A midi, les rues sont désertes; çà et là vous voyez dans l’ombre d’une porte une figure de vieille femme assise, et vous n’entendez plus que le bruissement léger des ruisseaux sur leur lit de pierres.
Les figures ici sont jolies: c’est plaisir de regarder les enfants avant que le soleil et le travail aient déformé leurs traits. Ils trottinent joyeusement dans la poussière, et tournent vers le passant leur minois rondelet, déluré, leurs yeux parlants, avec des mouvements menus et brusques. Lorsque les jeunes filles en jupe rouge retroussée, en capulet de grosse étoffe rouge, s’approchent pour vous demander l’aumône, vous voyez, sous la couleur crue, l’ovale pur d’une figure fine et fière, un teint mat, presque pâle, et le doux regard de deux grands yeux calmes.
II.
L’église est fraîche et solitaire; elle appartint jadis aux Templiers. Ces moines soldats avaient un pied jusque dans le moindre coin de l’Europe. Le clocher est carré comme un fort; le mur d’enceinte a des créneaux comme une ville de guerre. Le vieux porche sombre serait aisément défendu. Sur sa voûte très-basse on démêle un Christ demi-effacé et deux oiseaux fantastiques grossièrement coloriés. A l’entrée, un petit tombeau découvert sert de bénitier, et l’on montre une porte basse par laquelle passaient les cagots, race maudite. Ce premier aspect est singulier, mais n’a rien qui déplaise. Une bonne femme en capulet rouge, son tricot à la main, priait près d’un confessionnal en planches mal rabotées, sous une galerie brune de vieux bois tourné. La pauvreté et l’antiquité ne sont jamais laides, et cette expression d’attention religieuse me semblait d’accord avec les débris et les souvenirs du moyen âge épars autour de nous.
Mais les gens ont au fond du cœur je ne sais quel amour du ridicule et de l’absurde qui réussit à tout gâter: les arceaux dédorés de cette pauvre église traversaient une voûte d’azur lessivée et d’étoiles salies, de flammes, de roses, de petits chérubins rouges, cravatés d’ailes. Un ange rose brun, pendu par un pied, s’élançait, une couronne d’or à la main. Dans l’autre nef, on voyait la figure du Soleil, avec les joues rondes, les sourcils en demi-cercle et l’air bête qu’il a dans les almanachs. L’autel était chargé d’une profusion de dorures ternies, d’anges jaunâtres, de visages niais et piteux comme ceux des enfants qui ont trop dîné. Cela prouve que leurs cabanes sont fort tristes, fort nues et fort ternes. Au sortir de la boue, on aime la dorure. La plus fade confiture paraît délicieuse quand on a mangé longtemps des racines et du pain sec.
III.
Luz fut autrefois la capitale de ces vallées, qui formaient une sorte de république; chaque commune délibérait sur ses intérêts particuliers; quatre ou cinq villages formaient un vic, et les députés des quatre vics se réunissaient à Luz.
« Le rôle des impositions se faisait de temps immémorial sur des morceaux de bois, qu’ils appelaient totchoux, c’est-à-dire bâtons. Chaque communauté avait son totchou, sur lequel le secrétaire faisait avec un couteau des chiffres romains dont eux seuls connaissaient la valeur. L’intendant d’Auch, qui ne se doutait pas de ces usages, ordonna en 1784 à un des employés du gouvernement de lui apporter les anciens registres; il arriva suivi de deux charretées de totchoux. »