Pays pauvre, pays libre. Les États du Bigorre se composaient de trois chambres qui opinaient séparément; celle du clergé, celle de la noblesse, celle du tiers État, qui comprenaient des consuls ou officiers principaux des communes, et des députés des vallées. Dans ces assemblées, on répartissait les impôts et l’on discutait toutes les affaires importantes. Une vallée est une cité naturelle et fermée, inspirant l’association, défendue contre l’étranger. On pouvait arrêter l’ennemi au passage, l’écraser sous les roches; en hiver, la neige et les torrents lui fermaient toute entrée. Les chevaliers en armure pouvaient-ils poursuivre les pâtres dans leurs fondrières ? Qu’auraient-ils pris, sauf quelques maigres chèvres ! Les hardis grimpeurs, chasseurs d’ours et de loups, auraient volontiers fait cette partie, sûrs d’y gagner des habits chauds, des armes et des chevaux. Ainsi dura l’indépendance en Suisse.

Pays libre, pays pauvre. Je l’ai déjà vu dans la vallée d’Ossau. Les plaines ne sont que des défilés entre les pieds de deux chaînes. Quand la pente n’est pas trop roide, la culture monte. S’il est entre deux roches un morceau de terre, on l’ensemence. L’homme prend au désert tout ce qu’il peut lui arracher: ainsi s’échelonnent des étages de prés et de moissons sur le versant bariolé de bandes vertes et de carreaux jaunes. Les granges et les étables le parsèment de taches blanches; il est rayé d’un long sentier grisâtre. Mais cette robe trouée de roches saillantes s’arrête à mi-côte, et le sommet n’est vêtu que de mousses stériles.

La récolte se fait en juillet, bien entendu sans chevaux ni charrettes. L’homme seul peut, sur ces pentes, faire le métier de cheval: on enferme les gerbes dans de grandes pièces de toiles qu’on serre avec des cordes; le moissonneur charge sur sa tête cette botte énorme, et remonte pieds nus entre les tiges perçantes et les pierres, sans faire un faux pas.

On trouve ici des ordonnances qui réduisent de moitié le nombre des hommes d’armes auquel le pays est taxé, se fondant sur ce que les grêles et les gelées détruisent chaque année ses récoltes. Plusieurs fois pendant les guerres religieuses, il fut désert. En 1575, Montluc déclare « qu’il est maintenant si pauvre que les habitants d’iceluy sont forcés d’abandonner leurs maisons et d’aller mendier. » En 1592, les gens de Comminge, ayant dévasté la contrée, « les paysans de Bigorre abandonnèrent la culture des terres par manque de bétail, et la plus grande partie d’iceux prit la route d’Espagne. » Il n’y a pas cent ans, on n’y connaissait que trois chapeaux et deux paires de souliers. Aujourd’hui encore les montagnards sont obligés de remonter chaque année leur champ incliné, que la pluie d’hiver entraîne. « Ils s’éclairent avec des morceaux de pins huileux et ne mangent presque jamais de viande. »

Que de misères en ce peu de mots ! qu’il en a fallu pour rompre l’attache par laquelle l’homme s’accroche au sol natal ! Un vieux texte d’histoire, une phrase de statistique indifférente, rassemblent dans leur enceinte des années de souffrance, des milliers de morts, la fuite, les séparations, l’abrutissement. Certainement, il y a trop de mal dans le monde. L’homme ôte chaque siècle une ronce et une pierre dans le mauvais chemin où il avance; mais qu’est-ce qu’une ronce et une pierre ? Il en reste et il en restera toujours plus qu’il n’en faut pour le déchirer et le meurtrir. D’ailleurs, d’autres cailloux retombent, d’autres épines repoussent. Son bien-être grandit sa sensibilité; il souffre autant pour de moindres maux; son corps est mieux garanti, mais son âme est plus malade. Les bienfaits de la Révolution, les progrès de l’industrie, les découvertes de la science, nous ont donné l’égalité, la vie commode, la liberté de penser, mais en même temps l’envie haineuse, la fureur de parvenir, l’impatience du présent, le besoin du luxe, l’instabilité des gouvernements, les souffrances du doute et de la recherche. Un bourgeois de l’an dix-huit cent cinquante est-il plus heureux qu’un bourgeois de l’an seize cent cinquante ? Moins opprimé, plus instruit, mieux fourni de bien-être, cela est certain; mais plus gai, je ne sais. Une seule chose s’accroît, l’expérience, et avec elle la science, l’industrie, la puissance. Dans le reste, on perd autant que l’on gagne et le plus sûr progrès est de s’y résigner.

IV.

Cette vallée est toute rafraîchie et fécondée par les eaux courantes. Sur le chemin de Pierrefitte, deux ruisseaux rapides gazouillent à l’ombre des haies fleuries: ce sont les plus gais compagnons de route. Des deux côtés, de toutes les prairies, arrivent des filets d’eau qui se croisent, se séparent, se réunissent et sautent ensemble dans le Gave. Les paysans arrosent ainsi toutes leurs cultures; un champ a cinq ou six étages de ruisseaux qui courent serrés dans des lits d’ardoises. La troupe bondissante s’agite au soleil, comme une bande folle d’écoliers en liberté. Les gazons qu’ils nourrissent sont d’une fraîcheur et d’une vigueur incomparable; l’herbe se presse sur leurs bords, trempe ses pieds dans l’eau, se couche sous l’élan des petites vagues, et ses rubans tremblent dans un reflet de perle, sous les remous argentés. On ne fait pas dix pas sans rencontrer une chute d’eau; de grosses cascades bouillonnantes descendent sur des blocs; des nappes transparentes s’étalent sur les feuillets de roche; des filets d’écume serpentent en raies depuis la cime jusqu’à la vallée; des sources suintent le long des graminées pendantes et tombent goutte à goutte; le Gave roule sur la droite et couvre tous ces murmures de sa grande voix monotone. De beaux iris bleus croissent sur les pentes marécageuses; les bois et les cultures montent bien haut entre les roches. La vallée sourit, encadrée de verdure; mais, à l’horizon, les pics crénelés, les crêtes en scie et les noirs escarpements de monts ébréchés, montent dans le ciel bleu, sous leur manteau de neige.

Derrière Luz est un mamelon nu, appelé Saint-Pierre, qui porte un reste de ruines grisâtres et d’où l’on voit toute la vallée. Quand le ciel était brumeux, j’y ai passé des heures entières sans un moment d’ennui: l’air est tiède sous son rideau de nuages. Des échappées de soleil découpent sur le Gave des bandes lumineuses, ou font briller les moissons suspendues à mi-côte. Les hirondelles volent haut, avec des cris aigus, dans la vapeur traînante; le bruit du Gave arrive adouci par la distance, harmonieux, presque aérien. Le vent vient, puis s’abat; un peuple de petites fleurs s’agite sous ses coups d’aile; les boutons d’or s’alignent en files; de petits œillets frêles cachent dans l’herbe leurs étoiles purpurines; les graminées penchent leurs tiges grêles sur les grandes plaques ardoisées; le thym est d’une odeur pénétrante. Ces plantes solitaires, abreuvées de rosée, aérées par les brises, ne sont-elles pas heureuses ? Le mamelon est désert, personne ne les foule; elles croissent selon leur caprice, dans les fentes de la pierre, par familles, libres, inutiles, sous le plus beau soleil. Et l’homme, serf de la nécessité, mendie et calcule sous peine de vie ! Trois enfants arrivaient, tous en guenilles: « Qu’est-ce que vous cherchez ici ?

—Des papillons.

—Pour quoi faire ?