« Ainsi qu’ils étaient tous à la messe, il va entrer en l’église un homme tout en chemise, fuyant comme si quelqu’un le chassait et poursuivait. C’était un de leurs compagnons nommé Guébron, lequel leur conta comme étant dans une cabane auprès de Pierrefitte, arrivèrent trois hommes, lui étant au lit; mais lui tout en chemise, avec son épée seulement, en blessa si bien un qu’il demeura sur la place, et, pendant que les deux autres s’amusèrent à recueillir leur compagnon, pensa qu’il ne pouvait se sauver sinon à fuir, comme le moins chargé d’habillement.

« L’abbé de Saint-Savin leur fournit les meilleurs chevaux qui fussent en Lavedan, de bonnes capes de Béarn, force vivres, et de gentils compagnons pour les mener sûrement dans les montagnes. »

Mais il fallait bien s’occuper un peu, en attendant que le Gave fût dégonflé. Le matin on allait trouver Mme Oysille, la plus âgée des dames; on écoutait dévotement la messe avec elle; après quoi « elle ne manquait pas d’administrer la salutaire pâture, qu’elle tirait de la lecture des actes des saints et glorieux apôtres de Jésus-Christ. » L’après-midi était employée d’une façon très-différente: « ils allaient dans un beau pré, le long de la rivière du Gave, où les arbres sont si feuillus que le soleil ne saurait percer l’ombre ni échauffer la fraîcheur, et s’asseyaient sur l’herbe verte, qui est si molle et délicate qu’il ne leur fallait ni carreaux ni tapis. » Et chacun à son tour contait une aventure galante, avec détails infiniment naïfs et singulièrement précis. Il y en avait sur les maris et encore plus sur les moines. L’aimable théologienne est petite-fille de Boccace et grand’mère de La Fontaine.

Cela nous choque et n’est point choquant. Chaque siècle a son degré de décence, lequel est pruderie pour tel autre et polissonnerie pour tel autre. Les Chinois trouvent horriblement immodestes nos pantalons et nos manches d’habits collants; je sais une dame, Anglaise à la vérité, laquelle n’admet que deux parties dans le corps, le pied et l’estomac: tout autre mot est indécent; de sorte que lorsque son petit garçon fait une chute, la gouvernante doit dire: « Madame, M. Henri est tombé sur l’endroit où le haut des pieds rejoint le bas de l’estomac. »

Les habitudes du seizième siècle étaient fort différentes. Les seigneurs vivaient un peu en hommes du peuple; c’est pourquoi ils parlaient un peu en hommes du peuple. Bonnivet et Henri II s’amusaient à sauter comme des écoliers, et franchissaient des fossés de vingt-trois pieds. Quand Henri VIII d’Angleterre eut salué François Iᵉʳ, au camp du Drap-d’Or, il l’empoigna à bras-le-corps, et voulut par gaieté le jeter par terre; mais le roi, bon lutteur, le mit à bas par un croc-en-jambe. Imaginez aujourd’hui l’empereur Napoléon accueillant de cette façon à Tilsitt l’empereur Alexandre. Les dames étaient tenues d’être robustes et agiles comme nos paysannes. Pour aller en soirée, il fallait monter à cheval; Marguerite, en Espagne, craignant d’être retenue, fit en huit jours les traites qu’un bon cavalier eût mis quinze jours à faire; il fallait se garder des voies de fait; elle eut un jour besoin contre Bonnivet de ses deux poings et de tous ses ongles. Parmi de pareilles mœurs, le mot cru n’était que le mot naturel; elles l’entendaient à table tous les jours, et orné des plus beaux commentaires. Brantôme vous décrira la coupe où certains seigneurs les faisaient boire, et Cellini vous rapportera les discours qu’on tenait à la duchesse de Ferrare. Une vachère aujourd’hui en aurait honte. Les étudiants entre eux hasardent à peine, étant gris, ce que les filles d’honneur de Catherine de Médicis chantaient à plein gosier et à plein cœur. Pardonnez à notre pauvre Marguerite; proportion gardée, elle est délicate et décente, et songez que dans deux cents ans peut-être, vous aussi, monsieur et madame, vous paraîtrez des polissons.

V.

Parfois ici, après un jour brûlant, les nuages s’amassent, l’air est étouffant, on se sent malade, et un orage éclate. Il y en eut un cette nuit: à chaque minute, le ciel s’ouvrait, fendu par un éclair immense, et la voûte des ténèbres se levait tout entière comme une tente. La lumière éblouissante dessinait à une lieue de distance les lignes des cultures et les formes des arbres. Les glaciers flamboyaient avec des lueurs bleuâtres: les pics déchiquetés se dressaient subitement à l’horizon comme une armée de spectres. La gorge était illuminée dans ses profondeurs; ses blocs entassés, ses arbres accrochés aux roches, ses ravines déchirées, son Gave écumant, apparaissaient dans une blancheur livide, et s’évanouissaient comme les visions fugitives d’un monde tourmenté et inconnu. Bientôt la grande voix du tonnerre roula dans les gorges; les nuages qui le portaient rampaient à mi-côte et venaient se choquer entre les roches; la foudre éclatait comme une décharge d’artillerie. Le vent se leva et la pluie vint. La plaine inclinée des cimes s’ouvrait sous ses rafales; la draperie funèbre des sapins était collée aux flancs de la montagne. Une plainte traînante sortait des pierres et des arbres. Les longues raies de la pluie brouillaient l’air; on voyait sous les éclairs l’eau ruisseler, inonder les cimes, descendre des deux versants, glisser en nappe sur les rochers, et de toutes parts à flots précipités courir au Gave. Le lendemain, les routes étaient fendues de fondrières, les arbres pendaient par leurs racines saignantes, des pans de terre avaient croulé, et le torrent était un fleuve.

SAINT-SAVIN

I.

Sur une colline, au bord de la route, sont les restes de l’abbaye de Saint-Savin. La vieille église fut, dit-on, bâtie par Charlemagne; les pierres croulent, rongées et roussies; les dalles, disjointes, sont incrustées de mousse; du jardin, le regard embrasse la vallée brunie par le soir; le Gave, qui tourne, élève déjà dans l’air sa traînée de fumée pâle.