Il était doux ici d’être moine: c’est en de tels lieux qu’il faut lire l’Imitation; c’est en de tels lieux qu’on l’a écrite. Pour une âme délicate et noble, un couvent était alors le seul refuge; tout la blessait et la rebutait alentour.
Alentour, quel horrible monde ! Des seigneurs brigands qui pillent les voyageurs et s’égorgent entre eux; des artisans et des soudards qui s’emplissent de viandes et s’accouplent en brutes; des paysans dont on brûle la hutte, dont on viole la femme, qui par désespoir et par faim s’en vont au sabbat. Nul souvenir de bien, nul espoir de mieux. Qu’il est doux de renoncer à l’action, à la compagnie, à la parole, de se cacher, d’oublier toutes les choses extérieures, et d’écouter dans la sécurité et dans la solitude les voix divines qui, semblables à des sources recueillies, murmurent pacifiquement au fond du cœur !
Ici qu’il est aisé d’oublier le monde ! Ni livres, ni nouvelles, ni sciences; personne ne voyage et personne ne pense. Cette vallée est tout l’univers; de temps en temps, un paysan, un homme d’armes passe. Un instant après, il est passé; l’esprit n’en a pas gardé plus de traces que la route vide. Tous les matins, les yeux retrouvent les grands bois reposés sur la croupe des montagnes, et les assises de nuages allongées au bord du ciel. Les rocs s’éclairent, la cime des forêts tremble sous la brise qui s’élève, l’ombre tourne au pied des chênes, et l’esprit prend le calme et la monotonie de ces lents spectacles dont il se nourrit. Cependant les répons des moines bourdonnent vaguement dans la chapelle; puis leurs pas mesurés bruissent dans les hauts corridors. Chaque jour les mêmes heures ramènent les mêmes impressions et les mêmes images. L’âme se vide des idées mondaines, et le rêve divin, qui commence à couler en elle, amasse peu à peu le flot silencieux qui va l’emplir.
Loin d’elle la science et les traités de doctrine. Ils tarissent ce flot au lieu de l’accroître. Tant de mots augmenteront-ils la paix et la tendresse intérieure ? « Le royaume de Dieu n’est pas dans les discours, mais dans la piété. » Il faut que le cœur s’agite, que les larmes coulent, que les bras s’ouvrent vers un lieu invisible, et ce trouble subit ne sera point l’œuvre des livres, mais l’attouchement de la main divine. C’est cette main « qui élèvera en un moment l’âme humble; » c’est elle « qui enseigne sans bruits de paroles, sans confusion de sentiments, sans faste d’ambition, sans combat d’arguments. » Une lumière perce, et tout d’un coup les yeux voient comme une nouvelle terre et un nouveau ciel.
Les hommes du siècle n’aperçoivent dans les événements que les événements eux-mêmes; le solitaire découvre derrière le voile des êtres la présence et la volonté de Dieu. C’est lui qui par le soleil échauffe la terre, et par les pluies la rafraîchit. C’est lui qui soutient les montagnes et les enveloppe, au soleil couché, dans le repos de la nuit. Le cœur sent partout, autour des choses et dans l’intérieur des choses, une bonté immense, comme un vague océan de clarté qui pénètre et anime le monde; il s’y confie et s’y abandonne, comme un enfant qui le soir s’endort sur les genoux de sa mère. Cent fois par jour les choses divines lui deviennent palpables. La lumière ruisselle dans la brume matinale, aussi chaste que le front de la Vierge; les étoiles luisent comme des yeux célestes, et là-bas, quand le soleil tombe, les nuages s’agenouillent au bord du ciel, comme un chœur enflammé de séraphins.
Les païens étaient bien aveugles dans leurs pensées sur la grandeur de la nature. Qu’est-ce que notre terre, sinon un petit défilé entre deux mondes éternels ? Là-dessous, sous nos pieds, sont les réprouvés et leurs peines; ils hurlent dans leurs cavernes, et le sol tremble; sans le signe de Dieu, ces murs demain seraient engloutis dans leur abîme; ils en sortent souvent par les précipices déserts; les passants entendent leurs éclats de rire dans les cascades; derrière ces hêtres bosselés, on a vu parfois leurs visages grimaçants, leurs yeux de flamme, et plus d’un pâtre, qui la nuit s’est égaré vers leur repaire, a été retrouvé le matin les cheveux hérissés et le col tordu. Mais là-haut, dans l’azur, au-dessus du cristal, sont les anges; la voûte maintes fois s’est ouverte, et, dans une traînée de lumière, les saints ont paru plus rayonnants que l’argent fondu, subitement entrevus, puis tout d’un coup évanouis. Un moine les a vus; le dernier abbé a connu par eux, dans une vision, la source qui l’a guéri de ses maladies. Un autre, il y a bien longtemps, chassant un jour les bêtes sauvages vit un grand cerf s’arrêter devant lui, les yeux pleins de larmes; ayant regardé, il aperçut sur sa ramure la croix de Jésus-Christ, tomba à genoux, et, de retour au couvent, vécut trente ans dans sa cellule, sans vouloir sortir, faisant pénitence. Un autre, tout jeune, étant allé dans la forêt de pins, entendit de loin un rossignol qui chantait merveilleusement; il avança étonné, et il lui sembla que toutes les choses se transfiguraient: les ruisseaux coulaient comme un long flot de larmes, et d’autres fois lui paraissaient pleins de perles; les franges violettes des sapins luisaient magnifiquement, comme une étole, sur leurs troncs funèbres. Les rayons couraient sur les feuilles, empourprés et bleuis comme par des vitraux; des fleurs d’or et de velours ouvraient leur cœur sanglant au milieu des roches. Il approcha de l’oiseau, qu’il ne vit pas entre les branches, mais qui chantait aussi bien que les plus belles orgues, avec des sons si perçants et si tendres, que son cœur tout à la fois se déchira et se fondit. Il ne vit plus rien de ce qui était autour de lui, et il lui sembla que son âme se détachait de sa poitrine, et s’en allait jusqu’à l’oiseau, et se confondait avec la voix qui montait toujours plus vibrante par un chant de ravissement et d’angoisses, comme si c’eût été le discours intérieur du Christ avec son père lorsqu’il mourait sur la croix. Étant revenu vers le couvent, il s’étonna de trouver que les murs tout neufs étaient devenus bruns comme de vieillesse, et que les petits tilleuls dans le jardin étaient maintenant de grands arbres, et que nul visage de moine ne lui était connu, et que personne ne se souvenait de l’avoir vu. A la fin, un vieux moine infirme se rappela qu’on lui avait parlé autrefois d’un novice, lequel était allé, il y avait de cela cent ans, dans la forêt de pins, mais n’était pas revenu, tellement que nul n’avait su jamais ce qui lui était arrivé. Ainsi vivront oubliés et ravis ceux qui écouteront les voix intérieures. Dieu nous enveloppe, et il ne faut que nous abandonner à lui pour le sentir.
Car il ne se communique pas seulement par les choses du dehors; il est en nous, et nos pensées sont ses paroles. Celui qui se retire en soi-même, et qui n’écoute plus les nouvelles de ce monde, et qui efface de son esprit les raisonnements et les imaginations, et qui se tient dans l’attente et le silence et la solitude, voit peu à peu se lever en lui une pensée qui n’est pas la sienne, qui vient et s’en va sans qu’il le veuille et quoi qu’il veuille, qui l’occupe et l’enchante, comme ces paroles qu’on entend en rêve et qui assoupissent l’âme de leur chant mystérieux. Elle écoute et n’aperçoit plus la fuite des heures; toutes ses puissances s’arrêtent, et ses mouvements ne sont plus que les impressions qui lui viennent d’en haut. Le Christ parle, elle répond; elle demande, et il enseigne; elle s’afflige, et il console. « Mon fils, je t’apprendrai maintenant la voie de la paix et de la vraie liberté.—Faites-le, Seigneur, comme vous le dites, car il m’est agréable d’entendre.—Étudie-toi, mon fils, à faire plutôt la volonté des autres que la tienne. Préfère toujours d’avoir moins que plus. Cherche toujours la place inférieure et à être au-dessous des autres. Un tel homme entre promptement dans la paix et le repos.—Seigneur, votre discours est bref, mais il contient en soi beaucoup de perfection. Il est petit en paroles, mais plein de pensée et abondant en fruit. » Que tout est languissant auprès de cette compagnie divine ! Comme tout ce qui s’en écarte est laid ! « Quand Jésus est là, tout est bien, et rien ne paraît difficile. Quand Jésus est absent, tout est pénible. Quand Jésus ne parle pas au dedans, toute consolation est vide; mais si Jésus prononce seulement un mot, on sent une grande consolation. Que tu es aride et dur sans Jésus ! Que tu es insensé et vain, si tu désires quelque chose en dehors de Jésus ! N’est-ce pas une plus grande perte que de perdre tout l’univers ? Celui qui a trouvé Jésus a trouvé un bon trésor, bien plus, un trésor au-dessus de tout bien. Et celui qui perd Jésus perd beaucoup trop et bien plus que tout l’univers. Celui-là est très-pauvre qui vit sans Jésus, et celui-là est très-riche qui est bien avec Jésus. C’est un grand art que de savoir converser avec Jésus, et une grande science que de savoir retenir Jésus. Sois humble et pacifique, et Jésus sera avec toi. Sois dévoué et paisible, et Jésus demeurera avec toi. Tu peux promptement faire fuir Jésus et perdre sa grâce, si tu te détournes vers les choses extérieures. Et si tu le fais fuir, et que tu le perdes, vers qui te réfugieras-tu, et qui chercheras-tu alors pour ami ? Sans ami, tu ne peux vivre bien, et si Jésus n’est pas ton ami au-dessus de tous les autres, tu seras trop triste et abandonné.—Voici mon Dieu et tout. Que veux-je de plus, et que puis-je désirer de plus heureux ? Mon Dieu est tout: cette parole est assez pour qui comprend, et la répéter souvent est doux pour qui aime. »
Plusieurs moururent de cet amour, perdus dans des extases, ou noyés d’une langueur divine. Ce sont les grands poëtes du moyen âge.