De Luz à Gavarnie il y a six lieues.
Il est enjoint à tout être vivant et pouvant monter un cheval, un mulet, un quadrupède quelconque, de visiter Gavarnie; à défaut d’autres bêtes, il devrait, toute honte cessant, enfourcher un âne. Les dames et les convalescents s’y font conduire en chaise à porteurs.
Sinon, pensez quelle figure vous ferez au retour.
« Vous venez des Pyrénées, vous avez vu Gavarnie ?
—Non.
—Pourquoi donc êtes-vous allé aux Pyrénées ? »
Vous baissez la tête, et votre ami triomphe, surtout s’il s’est ennuyé à Gavarnie. Vous subissez une description de Gavarnie, d’après la dernière édition du guide-manuel. Gavarnie est un spectacle sublime; les touristes se dérangent de vingt lieues pour le voir; la duchesse d’Angoulême se fit porter jusqu’aux dernières roches; lord Bute s’écria, lorsqu’il vint là pour la première fois: « Si j’étais encore au fond de l’Inde, et que je soupçonnasse l’existence de ce que je vois en ce moment, je partirais sur-le-champ pour en jouir et pour l’admirer ! » Vous êtes accablé de citations et de superbes sourires; vous êtes convaincu de paresse, de lourdeur d’esprit, et, comme disent certains voyageurs anglais, d’insensibilité inesthétique.
Il n’y a que deux ressources: apprendre par cœur une description ou faire le voyage. J’ai fait le voyage, et je vais donner la description.
II.
On part à six heures du matin, par la route de Scia, dans le brouillard, sans rien voir d’abord que de grandes formes confuses d’arbres et de rochers. Au bout d’un quart d’heure, nous entendons sur le sentier un bruit de cris aigus qui s’approche: c’était un enterrement qui arrivait de Scia. Deux hommes portaient un petit cercueil sous un linceul blanc; derrière venaient quatre pâtres en longs manteaux et capuchons bruns, la tête baissée, en silence; quatre femmes suivaient en mantes noires. C’étaient elles qui poussaient ces lamentations monotones et perçantes; on ne savait si elles faisaient une plainte ou une prière. Ils marchaient à grands pas dans la froide vapeur, sans s’arrêter ni regarder personne, et allaient ensevelir ce pauvre corps dans le cimetière de Luz.