A Scia, la route passe sur un petit pont fort élevé, qui domine un autre pont grisâtre abandonné. Le double étage d’arcades se courbe gracieusement au-dessus du torrent bleu; cependant une clarté pâle flotte déjà dans la vapeur diaphane; une gaze dorée ondule sur le Gave; le voile aérien s’amincit et va s’évanouir.
Rien ne peut donner l’idée de cette lumière si jeune, timide et souriante, qui brille comme les ailes bleuâtres d’une demoiselle poursuivie, et s’arrête captive dans un réseau de brume. Au-dessous d’elle, l’eau bouillonnante s’engouffre dans un conduit étroit et saute comme une écluse. La colonne d’écume, haute de trente pieds, croule avec un fracas furieux, et ses vagues glauques, amoncelées dans la profonde ravine, s’entre-choquent et se brisent contre une traînée de rocs tombés. D’autres blocs énormes, débris de la même montagne, penchent au-dessus de la route leurs têtes carrées et leurs chevelures de ronces; rangés en file, inexpugnables, ils semblent regarder les tourments du Gave, que leurs frères tiennent sous eux écrasé et dompté.
III.
Nous tournons un second pont, et nous entrons dans la campagne de Gèdres, verdoyante et cultivée, les foins sont en tas; on coupe les moissons; nos chevaux marchent entre deux haies de noisetiers; nous longeons des vergers; mais la montagne est toujours voisine; le guide nous montre un rocher haut comme trois hommes, qui roula il y a deux ans et broya une maison.
Nous rencontrons plusieurs caravanes singulières: une bande de jeunes prêtres en chapeaux noirs, en gants noirs, en soutane noire retroussée, en bas noirs, très-apparents, cavaliers novices qui, à chaque pas, sursautent comme le Gave; un gros bonhomme tout rond, en chaise à porteurs, les mains croisées sur le ventre, qui nous regarde d’un air paterne, et lit son journal; trois dames d’un âge assez mûr, très-élancées, très-maigres, très-roides, qui, par dignité, mettent leurs bêtes au trot dès que nous nous approchons d’elles. Le cavalier servant est un gentilhomme osseux et cartilagineux, fiché perpendiculairement sur sa selle, comme un poteau de télégraphe. Nous entendons un gloussement aigre, comme d’une poule étranglée, et nous reconnaissons la langue anglaise.
Pour la nation française, elle est mal représentée à Gèdres. D’abord paraît un long douanier moisi, qui vise le laisser passer des chevaux; avec son habit jadis vert, le pauvre homme a l’air d’avoir séjourné une semaine dans la rivière. Sitôt qu’il nous lâche, une bande de polissons, garçons et filles, fond sur nous: les uns tendent la main, les autres veulent nous vendre des pierres: ils font signe au guide d’arrêter; ils réclament les voyageurs, deux ou trois tiennent la bride de chaque bête, et tous ensemble crient: « La grotte ! la grotte ! » Force est de se résigner et de voir la grotte.
Une servante ouvre une porte, nous fait descendre deux escaliers, jette en passant une motte de terre dans une lagune pour réveiller les poissons qui dorment, fait six pas sur deux planches. « Eh bien ! la grotte ?—La voilà, monsieur. » Nous voyons un filet d’eau entre deux rochers sous des frênes. « Est-ce tout ? » Elle ne comprend pas, ouvre de grands yeux et s’en va. Nous remontons et nous lisons cet écriteau: On paye dix sous pour visiter la grotte. L’affaire s’explique: les paysans des Pyrénées ont beaucoup d’esprit.
IV.
Après Gèdres est une vallée sauvage qu’on nomme le Chaos, et qui est bien nommée. Là, au bout d’un quart d’heure, les arbres disparaissent, puis les genévriers et les buis, enfin les mousses; on ne voit plus le Gave, tous les bruits cessent. C’est la solitude morte et peuplée de débris. Trois avalanches de roches et de cailloux écrasés sont descendues de la cime jusqu’au fond. L’effroyable marée, haute et longue d’un quart de lieue, étale comme des flots ses myriades de pierres stériles, et la nappe inclinée semble encore glisser pour inonder la gorge. Ces pierres sont fracassées et broyées; leurs cassures vives et leurs pointes âpres blessent l’œil; elles se froissent et s’écrasent encore. Pas un buisson, pas un brin d’herbe; l’aride traînée grisâtre brûle sous un soleil de plomb; ses débris sont roussis d’une teinte morne, comme dans une fournaise. Une montagne ruinée est plus désolée que toutes les ruines humaines.
Cent pas plus loin, l’aspect de la vallée devient formidable. Des troupeaux de mammouths et de mastodontes de pierre gisent accroupis sur le versant oriental, échelonnés et amoncelés dans toute la pente. Ces croupes colossales reluisent d’une fauve couleur ferrugineuse; les plus énormes boivent au bas l’eau du fleuve. Ils semblent chauffer au soleil leur peau bronzée, et dormir, renversés, étalés sur le flanc, couchés dans toutes les attitudes, tous gigantesques et effrayants. Leurs pattes difformes sont reployées; leurs corps demi-enfoncés dans la terre; leurs dos monstrueux s’appuient les uns sur les autres. Lorsqu’on entre dans cette prodigieuse bande, l’horizon disparaît, les blocs montent à cinquante pieds en l’air; le chemin tournoie péniblement entre les masses qui surplombent; les hommes et les chevaux paraissent des nains; ces croupes rouillées montent en étages jusqu’à la cime, et la noire armée suspendue semble prête à fondre sur les insectes humains qui viennent troubler son sommeil.