La montagne autrefois, dans un accès de fièvre, a secoué ses sommets, comme une cathédrale qui s’effondre. Quelques pointes ont résisté, et leurs clochetons crénelés s’alignent sur la crête; mais leurs assises sont disloquées, leurs flancs crevassés, leurs aiguilles déchiquetées. Toute la cime fracassée chancelle. Au-dessous d’eux la roche manque tout d’un coup par une plaie vive qui saigne encore. Les éclats sont plus bas, sur le versant encombré. Les rochers écroulés se sont soutenus les uns les autres, et l’homme aujourd’hui passe en sûreté à travers le désastre. Mais quel jour que celui de la ruine ! Elle n’est pas très-ancienne, peut-être du VIᵉ siècle, et de l’année d’un terrible tremblement raconté par Grégoire de Tours. Si un homme a pu voir sans périr les cimes se fendre, vaciller et tomber, les deux mers de roches bondissantes arriver dans la gorge à la rencontre l’une de l’autre et se broyer dans une pluie d’étincelles, il a contemplé le plus grand spectacle qu’aient jamais eu des yeux humains.

A l’occident, un môle perpendiculaire, fendillé comme une vieille ruine, se dresse à pic vers le ciel. Une lèpre de mousses jaunâtres s’est incrustée dans ses pores et l’a vêtu tout entier d’une livrée sinistre. Cette robe livide sur cette pierre brûlée est d’un effet splendide. Rien n’est laid comme les cailloux crayeux qu’on tire d’une carrière; ces déterrés semblent froids et humides dans leur linceul blanchâtre; ils ne sont point habitués au soleil, ils font contraste avec le reste. Mais le roc qui vit à l’air depuis dix mille ans, où la lumière a tous les jours déposé et fondu ses teintes métalliques, est l’ami du soleil; il en porte le manteau sur ses épaules; il n’a pas besoin d’un manteau de verdure; s’il souffre des végétations parasites, il les colle à ses flancs et les empreint de ses couleurs. Les tons menaçants dont il s’habille conviennent au ciel libre, au paysage nu, à la chaleur puissante qui l’environne; il est vivant comme une plante; seulement il est d’un autre âge, plus sévère et plus fort que celui où nous végétons.

V.

Gavarnie est un village fort ordinaire, ayant vue sur l’amphithéâtre qu’on vient visiter. Lorsqu’on

Cirque de Gavarnie. ([Page 222.])

l’a quitté, il faut encore faire une lieue dans une triste plaine, à demi engravée par les débordements d’hiver; les eaux du Gave sont fangeuses et ternes; un vent froid souffle du cirque; les glaciers, parsemés de boue et de pierres sont collés au versant comme des plaques de plâtre sali. Les montagnes sont pelées et ravinées par les cascades; des cônes noirâtres de sapins épars y montent comme des soldats en déroute; un maigre et terne gazon habille misérablement leurs têtes tronquées. Les chevaux passent le Gave à gué, en trébuchant, glacés par l’eau qui sort des neiges. Dans cette solitude dévastée, on rencontre tout d’un coup le plus riant parterre. Un peuple de beaux iris se presse dans le lit d’un torrent desséché; le soleil traverse de ses rayons d’or leurs pétales veloutés d’un bleu tendre; la moisson de panaches serpente avec les sinuosités de la berge, et l’œil suit sur toute la plaine les plis du ruisseau de fleurs.

Nous gravissons un dernier tertre, semé d’iris et de roches. Là est une cabane où l’on déjeune et où on laisse les chevaux. On s’arme d’un grand bâton, et l’on descend sur les glaciers du cirque.

Les glaciers sont fort laids, très-sales, très-inégaux, très-glissants; on court à chaque pas risque de tomber, et, si l’on tombe, c’est sur des pierres aiguës ou dans des trous profonds. Ils ressemblent beaucoup à des plâtras entassés, et ceux qui les ont admirés ont de l’admiration à revendre. L’eau les a percés, de sorte qu’on marche sur des ponts de neige. Ces ponts ont l’air de soupiraux de cuisine; l’eau s’y engouffre dans une arcade très-basse, et, quand on y regarde, on voit distinctement un trou noir. Un Anglais qui voulut jouir de cette vue, se laissa choir, et sortit demi-mort « avec la rapidité d’une truite. » Nous avons laissé ces tentatives aux Anglais et aux poissons.