VI.
Après les glaciers nous trouvons une esplanade en pente; nous grimpons pendant dix minutes en nous meurtrissant les pieds sur des quartiers de roches tranchantes. Depuis la cabane nous n’avions pas levé les yeux, afin de nous réserver la sensation tout entière. Ici enfin nous regardons.
Une muraille de granit couronnée de neige se creuse devant nous en cirque gigantesque. Ce cirque a douze cents pieds de haut, près d’une lieue de tour, trois étages de murs perpendiculaires, et sur chaque étage des milliers de gradins. La vallée finit là; le mur est d’un seul bloc, inexpugnable. Les autres sommets crouleraient, que ses assises massives ne remueraient pas. L’esprit est accablé par l’idée d’une stabilité inébranlable et d’une éternité assurée. Là est la borne de deux contrées et de deux races; c’est elle que Roland voulut rompre, lorsque d’un coup d’épée il ouvrit une brèche à la cime. Mais l’immense blessure disparaît dans l’énormité du mur invaincu. Trois nappes de neige s’étalent sur les trois étages d’assises. Le soleil tombe de toute sa force sur cette robe virginale, sans pouvoir la faire resplendir. Elle garde sa blancheur mate. Tout ce grandiose est austère; l’air est glacé sous les rayons du midi; de grandes ombres humides rampent au pied des murailles. C’est l’hiver éternel et la nudité du désert. Les seuls habitants sont les cascades assemblées pour former le Gave. Les filets d’eau arrivent par milliers de la plus haute assise, bondissent de gradin en gradin, croisent leurs raies d’écume, serpentent, s’unissent et tombent par douze ruisseaux qui glissent de la dernière assise en traînées floconneuses pour se perdre dans les glaciers du sol. La treizième cascade sur la gauche a douze cent soixante-six pieds de haut. Elle tombe lentement, comme un nuage qui descend, ou comme un voile de mousseline qu’on déploie; l’air adoucit sa chute; l’œil suit avec complaisance la gracieuse ondulation du beau voile aérien. Elle glisse le long du rocher, et semble plutôt flotter que couler. Le soleil luit à travers son panache, de l’éclat le plus doux et le plus aimable. Elle arrive en bas comme un bouquet de plumes fines et ondoyantes, et rejaillit en poussière d’argent; la fraîche et transparente vapeur se balance autour de la pierre trempée, et sa traînée qui rebondit monte légèrement le long des assises. L’air est immobile; nul bruit, nul être vivant dans cette solitude. On n’entend que le murmure monotone des cascades, semblable au bruissement des feuilles que le vent froisse dans une forêt.
Au retour, nous nous sommes assis à la porte de la cabane. La pauvre maison est trapue, lourdement appuyée sur de gros murs; les solives noueuses du plafond ont encore leur écorce. Il faut bien qu’elle puisse résister seule aux neiges d’hiver. On rencontre partout l’empreinte des terribles mois qu’elle a traversés. Deux sapins morts sont debout à la porte. Le jardin, de trois pieds carrés, est défendu par d’énormes murs d’ardoises entassées. L’écurie basse et noire ne laisse point de prise ni d’entrée au vent. Un poulain maigre cherchait un peu d’herbe entre les pierres. Un petit taureau, l’air refrogné, nous regardait d’un œil oblique; les bêtes, les arbres et le site, avaient un aspect menaçant ou triste. Mais dans les fentes d’une roche poussaient des boutons d’or admirables, lustrés, splendides, et qui semblaient peints par un rayon du soleil.
Nous rencontrâmes au village nos compagnons de route qui s’étaient assis. Les bons touristes fatigués, s’arrêtent ordinairement à l’auberge, dînent substantiellement, se font apporter une chaise sur la porte, et digèrent en regardant le cirque, qui de là paraît haut comme une maison. Sur quoi ils s’en retournent, louant ce spectacle grandiose, et très-contents d’être venus aux Pyrénées.
LE BERGONZ—LE PIC DU MIDI
I.
Il faut être utile à ses semblables; je suis monté sur le Bergonz, pour avoir au moins une ascension à raconter.
Un sentier pierreux, en zigzag, écorche la montagne verte de sa traînée blanchâtre. La vue change à chaque détour. Au-dessus et au-dessous de nous, des prairies, des faneuses, de petites maisons collées au versant comme des nids d’hirondelles. Plus bas, une fondrière immense de roc noir, où de tous côtés accourent des ruisseaux d’argent. A mesure que nous nous élevons, les vallées se rétrécissent et s’effacent, les montagnes grises s’élargissent et s’étalent dans leur énormité. Tout d’un coup, sous le soleil ardent, la perspective se brouille; nous sentons l’attouchement froid et humide de je ne sais quel être invisible. Un instant après, l’air s’éclaircit, et nous apercevons derrière nous le dos blanc, arrondi, d’un beau nuage qui s’éloigne, et dont l’ombre glisse légèrement sur la pente. Bientôt l’herbe utile disparaît; des mousses roussies, des milliers de rhododendrons, revêtent les escarpements stériles; la route se dégrade sous l’effort des sources perdues; elle s’encombre de pierres roulées. Elle tourne tous les dix pas pour vaincre la roideur des pentes. On atteint enfin une crête nue, où l’on descend de cheval; là commence l’arête de la montagne. On marche pendant dix minutes sur un tapis de bruyères serrées, et l’on est sur la plus haute cime.
Quelle vue ! Tout ce qui est humain disparaît; villages, enclos, cultures, on dirait des ouvrages de fourmis. J’ai deux vallées sous les yeux, qui semblent deux petites bandes de terre perdues dans un entonnoir bleu. Les seuls êtres ici sont les montagnes. Nos routes et nos travaux y ont égratigné un point imperceptible; nous sommes des mites, qui gîtons, entre deux réveils, sous un des poils d’un éléphant. Notre civilisation est un joli jouet en miniature, dont la nature un instant s’amuse, et que tout à l’heure elle va briser. On n’aperçoit qu’un peuple de montagnes assises sous la coupole embrasée du ciel. Elles sont rangées en amphithéâtre, comme un conseil d’êtres immobiles et éternels. Toutes les réflexions tombent sous la sensation de l’immense: croupes monstrueuses qui s’étalent, gigantesques échines osseuses, flancs labourés qui descendent à pic jusqu’en des fonds qu’on ne voit pas. On est là comme dans une barque au milieu de la mer. Les chaînes se heurtent comme des vagues. Les arêtes sont tranchantes et dentelées comme les crêtes des flots soulevés; ils arrivent de tous côtés, ils se croisent, ils s’entassent, hérissés, innombrables, et la houle de granit monte haut dans le ciel aux quatre coins de l’horizon. Au nord, les vallées de Luz et d’Argelès s’ouvrent dans la plaine par une percée bleuâtre, brillantes d’un éclat terne, et semblables à deux aiguières d’étain bruni. A l’ouest, la chaîne de Baréges s’allonge en scie jusqu’au pic du midi, énorme hache ébréchée, tachée de plaques de neige; à l’est, des files de sapins penchés montent à l’assaut des cimes. Au midi, une armée de pics crénelés, d’arêtes tranchées au vif, de tours carrées, d’aiguilles, d’escarpements perpendiculaires, se dresse sous un manteau de neige; les glaciers étincellent entre les rocs sombres; les noires saillies se détachent avec un relief extraordinaire sur l’azur profond. Ces formes rudes blessent l’œil, on sent avec accablement la rigidité des masses de granit qui ont crevé la croûte de la planète, et l’invincible âpreté du roc soulevé au-dessus des nuages. Ce chaos de lignes violemment brisées annonce l’effort des puissances dont nous n’avons plus l’idée. Depuis, la nature s’est adoucie; elle arrondit et amollit les formes qu’elle façonne; elle brode dans les vallées sa robe végétale, et découpe, en artiste industrieux, les feuillages délicats de ses plantes. Ici, dans sa barbarie primitive, elle n’a su que fendre des blocs et entasser les masses brutes de ses constructions cyclopéennes. Mais son monument est sublime, digne du ciel qu’il a pour voûte et du soleil qu’il a pour flambeau.