II.
La géologie est une noble science. Sur cette cime, les théories s’animent; les raisonnements des livres ressuscitent l’histoire des montagnes, et le passé paraît encore plus grandiose que le présent. Ce pays était une mer d’abord déserte et bouillante, puis lentement refroidie, enfin peuplée d’êtres vivants et exhaussée par leurs débris. Ainsi se formèrent les calcaires anciens, les schistes de transition et plusieurs des terrains secondaires. Que de milliers de siècles accumulés en une seule phrase ! Le temps est une solitude où nous posons çà et là des bornes; elles révèlent son immensité, mais ne la mesurent pas.
Cette croûte se fendit, et une longue vague de granit fondu s’éleva, formant la haute chaîne du Gave, des Nestes, de la Garonne, la Maladetta, Néouvielle. On voit d’ici Néouvielle au nord-est. Ce que ce mur de feu fit en se dressant dans cette mer bouleversée, l’imagination de l’homme ne le concevra jamais. La masse liquide de granit s’empâta dans les roches; les couches les plus basses se changèrent en ardoise sous la tempête embrasée; les terrains plats se redressèrent et se renversèrent. La coulée souterraine monta d’un effort si brusque, qu’ils se collèrent à ses flancs en étages presque perpendiculaires. « Elle se figea dans la tourmente, et son agitation se peint encore dans ses ondes pétrifiées. »
Combien de temps s’écoula entre cette révolution et la suivante ? Les monuments manquent; les siècles n’ont pas laissé de traces. C’est une page arrachée dans l’histoire de la terre. Notre ignorance nous accable comme notre science. Nous voyons un infini, et nous en devinons un autre que nous ne voyons pas.
Enfin l’Océan se déplaça, peut-être par le soulèvement de l’Amérique; du sud-ouest une mer vint s’abattre sur la chaîne. Le choc tomba sur la barrière noire crénelée qu’on aperçoit vers Gavarnie. Ce fut une destruction épouvantable d’animaux marins. Leurs cadavres ont formé les bancs coquilliers qu’on traverse en montant à la Brèche; plusieurs couches de la Brèche, du Taillon et du mont Perdu, sont des champs de mort encore fétides. La mer roulante, arrachant son lit, le charria contre la muraille de rochers, l’amoncela contre les flancs, l’entassa sur les cimes, mit une montagne sur la montagne, couvrit l’immense écueil, et oscilla en courants furieux dans son bassin dévasté. Il me semblait voir à l’horizon la nappe limoneuse arriver plus haute que les cimes, dresser ses flots sur le ciel, tourbillonner dans les vallées, et par-dessus les montagnes noyées mugir comme une tempête.
Cette mer apportait la moitié des Pyrénées; ses eaux violentes appliquèrent contre le versant primitif des étages calcaires inclinés et tourmentés; ses eaux apaisées déposèrent sur eux les hautes couches horizontales. Là-bas, au sud-ouest, le Vignemale en est couvert. Des générations d’êtres marins naissaient et mouraient pour élever les sommets, populations silencieuses et inertes qui pullulaient dans le limon tiède et regardaient à travers leurs vagues vertes les rayons du soleil bleui. Ils ont péri avec leur sépulcre. Les orages ont déchiré les bancs où ils s’enfouissaient, et ces lambeaux de leurs débris disent à peine combien ce monde enseveli a vu passer de myriades de siècles.
Un jour enfin on vit grandir les grands monts qui forment l’horizon du sud, Troumousse, le Vignemale, le mont Perdu et tous les sommets qui entourent Gèdres. Le sol avait crevé une seconde fois. Une ondée de nouveau granit s’élevait, chargée du granit ancien et de la prodigieuse masse des calcaires; les alluvions montèrent à plus de dix mille pieds; les anciennes cimes de granit pur étaient dépassées; les bancs de coquilles furent soulevés dans des nuages, et les cimes exhaussées se trouvèrent pour toujours au-dessus des mers.
Deux mers ont séjourné sur ces sommets; deux coulées de roche embrasée ont dressé ces chaînes. Quelle sera la révolution prochaine ? Combien de temps l’homme durera-t-il encore ? Un retrait de la croûte qui le porte fera jaillir une vague de lave ou déplacera le niveau des mers. Nous vivons entre deux accidents du sol; notre histoire tient au large dans une ligne de l’histoire de la terre; notre vie dépend d’une variation de la chaleur; notre durée est d’une minute, et notre force un néant. Nous ressemblons à ces petits myosotis bleus qu’on cueille en descendant sur la côte; leur forme est délicate et leur structure admirable; la nature les prodigue et les brise; elle met toute son industrie à les former, et toute son insouciance à les détruire. Il y a plus d’art en eux que dans toute la montagne. Sont-ils fondés à prétendre que la montagne est faite pour eux ?
III.
Paul est monté sur le pic du Midi de Bigorre; voici son journal de voyage: