Vue prise dans les Landes. ([Page 10.])
océan de verdure pullulante se renouvelle et se nourrit.
La nuit est venue, sans lune. Les étoiles pacifiques luisent comme des points de flamme; tout l’air est rempli d’une lumière bleuâtre et tendre, qui a l’air de dormir dans le réseau de vapeur où elle s’est posée. Le regard y plonge sans rien saisir. De loin en loin, dans ce crépuscule, un bois marque confusément sa tache, comme un roc au fond d’un lac; partout alentour sont des profondeurs vagues, des formes flottantes et voilées, des êtres indistincts et fantastiques qui se continuent dans leurs voisins, des prés qui ressemblent à une mer onduleuse, des bouquets d’arbres qu’on prendrait pour des nuages d’été, tout le gracieux chaos des apparitions brouillées et des choses nocturnes. L’esprit y nage comme sur une eau fuyante, et, dans ce rêve, rien ne lui semble réel que les étangs qui réfléchissent les étoiles et font sur la terre un second ciel.
II.
Bayonne est une ville gaie, originale, demi-espagnole. Partout gens en veste de velours et en culotte courte; on entend la musique âpre et sonore de la langue qu’on parle au delà des monts. Des arcades écrasées bordent les grandes rues; sous ce soleil il faut de l’ombre.
Un joli palais épiscopal, élégant et moderne, enlaidit encore la laide cathédrale. Le pauvre monument avorté lève piteusement, comme un moignon, son clocher arrêté depuis trois siècles. Des échoppes se sont collées dans ses creux, en manière de verrues; on a plaqué ça et là de gros emplâtres de pierre. Ce vieil invalide fait peine à voir à côté des maisons neuves et des boutiques affairées qui se pressent autour de ses flancs salis.
J’étais tout chagrin de cette décrépitude, et une fois entré je me suis trouvé plus triste encore. L’obscurité tombait de la voûte comme un suaire; je ne distinguais rien que des piliers vermoulus, des tableaux enfumés, des pans de murs verdâtres. Deux fraîches toilettes que j’ai rencontrées ont accru le contraste; rien de plus blessant ici que des rubans roses. Je voyais le spectre du moyen âge; comme la sécurité et l’abondance de la vie moderne lui sont contraires ! Ces sombres voûtes, ces colonnettes, ces rosaces sanglantes, appelaient des rêves et des émotions que nous ne pouvons plus avoir. Il faudrait sentir ici ce que sentaient les hommes, il y a six cents ans, quand ils sortaient en fourmilières de leurs taudis, de leurs rues sans pavés, larges de six pieds, cloaques d’immondices, qui exhalaient la lèpre et la fièvre; quand leur corps sans linge, miné par les famines, envoyait un sang pauvre à leur cerveau brut; quand les guerres, les lois atroces et