Bayonne.—Confluent de la Nive et de l’Adour. ([Page 12.])
les légendes de sorcelleries emplissaient leurs rêveries d’images éclatantes et lugubres; quand sur les draperies chamarrées, sur le grimoire des vitraux fantastiques, les rosaces versaient comme un incendie ou comme une auréole leurs rayons transfigurés.
Ce sont les souvenirs de la fièvre et de l’extase: pour m’en délivrer, je suis allé sur le port; c’est une longue allée de vieux arbres au bord de l’Adour. Il est tout gai et pittoresque. Des bœufs graves, le front baissé, tirent les poutres qu’on décharge. Des cordiers, ceints d’une liasse de chanvre, reculent serrant les fils et tissant leur câble qui s’allonge. Les navires en file s’amarrent au quai; les cordages grêles dessinent leur labyrinthe sur le ciel, et les matelots y pendent accrochés comme des araignées dans leur toile. Les tonneaux, les ballots, les pièces de bois sont pêle-mêle sur les dalles. On sent avec plaisir que l’homme travaille et prospère. Et ici la nature est aussi heureuse que l’homme. La large rivière d’argent se déroule sous le rayonnement du matin. De minces nuages détachent sur l’azur leurs bandes de nacre. Le ciel ressemble à une arcade de lapis-lazuli. Sa voûte se pose sur l’extrémité du fleuve qui avance sans flots et sans effort, sous les miroitements de ses ondulations paisibles, entre deux rangées de coteaux, jusqu’à une colline où des bois de pins d’un vert tendre descendent à sa rencontre, aussi gracieux que lui. Cependant la marée monte, et les feuilles des chênes commencent à luire et à chuchoter sous le faible vent de la mer.
III.
Il pleut; l’auberge est insupportable. On s’étouffe sous les arcades; je m’ennuie au café, et je ne connais personne. La seule ressource est d’aller à la bibliothèque. Elle est fermée.
Heureusement le conservateur a pitié de moi et m’ouvre. Bien mieux, il m’apporte toutes sortes de chartes et de vieux livres; il est très-savant, très-aimable, m’explique tout, me guide, me renseigne et m’installe. Me voilà dans un coin, seul, à une table, avec les documents d’une belle histoire toute réjouissante; c’est une pastorale du moyen âge. Je n’ai rien de mieux à faire que de me la conter.
Pé de Puyane était un homme brave et habile en mer, qui de son temps fut maire de Bayonne et amiral; mais il était rude aux gens, comme tous ceux qui ont mené des navires, et il avait plus tôt assommé un homme qu’ôté son bonnet. Il avait bataillé longtemps contre les gens de mer normands, et une fois en pendit soixante-dix à ses vergues, côte à côte avec des chiens. Ayant mis à ses galères des bannières rouges qui signifiaient mort sans remède, il prit à la bataille de l’Écluse le grand vaisseau génois Christophle, et y mena si bien les mains que nul Français n’échappa; car tous y furent noyés ou tués, et les deux amiraux Quieret et Bahuchet s’étant rendus, Bahuchet eut le col serré d’une corde et Quieret la gorge coupée. Ce qui était bien fait; car plus on tue de ses ennemis, moins on en a. C’est pourquoi, quand il revint, les gens de Bayonne le fêtèrent avec un tel bruit et un tel tintamarre de trompes, de cornets, de tambours et de toutes sortes d’instruments, que ce jour-là on n’eût pas ouï Dieu tonnant.
Il se trouva que les Basques ne voulaient plus payer la redevance sur le cidre qu’on brassait à Bayonne pour le vendre en leur pays. Pé de Puyane dit que les marchands de la ville ne leur en porteraient plus, et que, si quelqu’un leur en portait, il aurait le poing coupé. De fait, Pierre Cambo, un pauvre homme, en ayant voituré nuitamment deux muids, fut mené sur la place du marché, devant Notre-Dame de Saint-Léon, qu’on bâtissait, eut la main tranchée, puis les veines bouchées par des fers rougis; ensuite il fut promené en tombereau dans toute la ville, ce qui était un bon exemple; car les petites gens doivent toujours faire ce qu’ont ordonné les gens de haut lieu.
Ensuite Pé de Puyane, ayant assemblé les cent pairs dans la maison de ville, leur montra que les Basques étant traîtres, rebelles envers la seigneurie de Bayonne, ne devaient plus garder les franchises qu’on leur avait accordées; que la seigneurie de Bayonne, ayant souveraineté de la mer, pouvait justement faire payer impôt en tous les endroits où montait la mer, tout comme dans son port, et qu’ainsi dorénavant les Basques devaient payer pour passer à Villefranche, au pont de la Nive, jusqu’où va le flux. Tous crièrent que cela était juste, et Pé de Puyane dénonça aux Basques le péage; mais tous se mirent à rire, disant qu’ils n’étaient point des chiens de matelots comme ceux du maire. Puis étant venus en force, ils battirent les gens du pont et en laissèrent trois pour morts.