—Deux fois sur trois. Les guides jurent que non. »

PLANTES ET BÊTES

I.

Les hêtres s’avancent haut sur les versants, jusqu’à plus de trois mille pieds. Leurs gros piliers s’enfoncent dans les creux où il s’est amassé de la terre. Leurs racines entrent dans les fentes du roc, le soulèvent, et viennent ramper à la surface comme une famille de serpents. Leur peau, blanche et tendre dans les plaines, se change en écorce grisâtre et solide; leurs feuilles tenaces reluisent d’un vert vigoureux, sous le soleil qui ne peut les traverser. Ils vivent isolés, parce qu’ils ont besoin d’espace, et s’échelonnent de distance en distance comme des lignes de tours. De loin, entre les bruyères ternes, leur môle se lève éclatant de lumière, et bruit de ses cent mille feuilles, comme par autant de clochettes de corne.

II.

Mais les vrais habitants des montagnes sont les pins, arbres géométriques, parents des blocs ferrugineux qu’ont taillés les éruptions primitives. La végétation des plaines se déploie en formes ondoyantes, avec tous les gracieux caprices de la liberté et de la richesse, les pins au contraire semblent à peine vivants; leur tige se dresse en ligne perpendiculaire le long des roches; leurs branches horizontales partent du tronc à angles droits, égales comme les rayons d’un cercle, et l’arbre tout entier est un cône terminé par une aiguille nue. Les petites lames ternes qui servent de feuilles ont une teinte morne, sans transparence ni éclat; elles semblent ennemies de la lumière, elles ne la renvoient pas, elles ne la laissent pas passer, elles l’éteignent: à peine si le soleil de midi les frange d’un reflet bleuâtre. A dix pas, sous cette auréole, la pyramide noire tranche sur l’horizon comme une masse opaque. Ils se serrent en files sous leurs manteaux funèbres. Leurs forêts sont silencieuses comme des solitudes; le souffle du vent n’y fait point de bruit; il glisse sur la barbe roide des feuilles sans les remuer ni les froisser. On n’entend d’autre bruit que le chuchotement des cimes et le grésillement des petites lamelles jaunâtres qui tombent en pluie dès qu’on touche une branche. Le gazon est mort, le sol nu; on marche dans l’ombre sous une verdure inanimée, entre des tiges pâles qui montent comme des cierges. Une senteur âpre emplit l’air, semblable au parfum des aromates. C’est l’impression que fait une cathédrale déserte, lorsque, après une cérémonie, l’odeur de l’encens flotte encore sous les arcades, et que le jour tombant dessine au loin dans l’obscurité la forêt des piliers.

Ils vivent en famille et chassent de leur domaine les autres arbres. Souvent, dans une gorge dévastée, on les voit comme une draperie de deuil descendre entre des glaciers blancs. Ils aiment le froid, et l’hiver restent vêtus de neige. Le printemps ne les renouvelle pas; on voit seulement quelques lignes vertes courir sous le feuillage; elles s’assombrissent bientôt comme le reste. Mais lorsque l’arbre sort d’un morceau de terre profond, et qu’il monte à cent pieds, lisse et droit comme le mât d’un navire, l’esprit suit d’un élan jusqu’à la cime l’essor de sa forme inflexible, et la colonne végétale semble aussi grandiose que le mont qui la nourrit.

III.

Plus haut, sur les escarpements stériles, le buis jaunâtre tord ses pieds noueux sous des pierres. C’est un être triste et tenace, rabougri et resserré sur lui-même; écrasé entre les roches, il n’ose s’élancer ni s’épandre. Ses petites feuilles épaisses se suivent en rangées monotones, lourdement ovales et d’une régularité compassée. Ses tiges, courtes, grisâtres, sont âpres au toucher; le fruit rond enferme des capsules noires, dures comme l’ébène, qu’il faut déchirer pour avoir la graine. Tout dans la plante est calculé en vue de l’utile: elle ne songe qu’à durer et à résister; elle n’a ni ornements, ni élégance, ni richesse; elle ne dépense sa sève qu’en tissus solides, en couleurs ternes, en fibres durables. C’est une ménagère économe et vivace, seule capable de végéter dans les fondrières qu’elle remplit.

Si l’on continue à monter, les arbres commencent à manquer. Le sapin broussaille rampe dans un tapis de gazon. Les rhododendrons poussent en touffes et couronnent la montagne de bouquets roses. Les bruyères serrent leurs grappes blanches, petites fleurs ouvertes, en forme de vase, d’où sort une couronne d’étamines grenat. Dans les creux abrités, les campanules bleues balancent leurs jolies clochettes; le moindre vent les couche; elles vivent pourtant et sourient, tremblantes et gracieuses. Mais, entre toutes ces fleurs nourries de lumière et d’air pur, la plus précieuse est la rose sans épines. Jamais pétales n’ont formé une corolle plus frêle et plus mignonne; jamais vermillon si vif n’a coloré un tissu plus délicat.