IV.
Au sommet croissent les mousses. Battues par le vent, desséchées par le soleil, elles perdent la teinte verte et fraîche qu’elles ont dans les vallées, au bord des sources. Elles se roussissent de tons fauves, et leurs filaments lisses ont le reflet des poils du loup. D’autres, jaunies et pâles, couvrent de leurs couleurs maladives les crevasses qui saignent. Il y en a de grises, presque blanches, qui poussent comme des restes de cheveux sur les rochers chauves. De loin, sur le dos de la montagne, toutes ces teintes se fondent, et ce pelage nuancé jette un éclat sauvage. Les derniers végétaux sont des croûtes rougeâtres, collées aux parois des roches, qui semblent faire partie de la pierre, et qu’on prendrait non pour une plante, mais pour une lèpre. Le froid, la sécheresse et la hauteur, ont par degrés transformé ou tué la végétation.
V.
Le climat façonne et produit les bêtes aussi bien que les plantes.
L’ours est une bête grave, toute montagnarde, curieuse à voir dans sa houppelande grisâtre ou jaunâtre de poils feutrés. Il semble formé pour son domicile et son domicile pour lui. Sa grosse fourrure est un excellent manteau contre la neige. Les montagnards la jugent si bonne, qu’ils la lui empruntent le plus souvent qu’ils peuvent, et il la juge si bonne, qu’il la défend contre eux le mieux qu’il peut. Il aime à vivre seul, et les gorges des hauteurs sont aussi désertes qu’il le souhaite. Les arbres creux lui fournissent une maison toute prête; comme ce sont pour la plupart des hêtres et des chênes, il y trouve à la fois le vivre et le couvert. Du reste, brave, prudent, robuste, c’est un animal estimable; ses seuls défauts sont de manger ses petits, quand il les rencontre, et de mal danser.
Pour le chasser, on s’embusque et on le tire au passage. Dernièrement, dans une battue, on dépista une femelle superbe. Quand les premiers chasseurs, gens novices, virent briller ces petits yeux féroces, et qu’ils aperçurent la masse noire qui descendait à grandes enjambées, froissant les taillis, ils oublièrent tout d’un coup qu’ils avaient des fusils et se tinrent cois derrière leur chêne. Cent pas plus loin un brave fit feu. L’ours qui n’était pas touché, arrive au galop. L’homme de lâcher son fusil et de glisser dans une fondrière. Arrivé au fond, il se tâtait les membres et se trouvait sauf par miracle, lorsqu’il vit l’animal arrêté au-dessus de sa tête, occupé à examiner la pente, et appuyant le pied sur les pierres pour voir si elles étaient solides. Il flairait çà et là, et regardait l’homme avec l’intention manifeste de lui rendre visite. La fondrière était un puits; s’il arrivait au fond, il fallait se résigner au tête-à-tête. Pendant que l’homme faisait cette réflexion et songeait aux dents de la bête, l’ours se mit à descendre avec infiniment de précaution et d’adresse, ménageant sa précieuse personne, s’accrochant aux racines, lentement, mais sans jamais trébucher. Il approchait, quand les chasseurs arrivèrent et le tuèrent à coups de balles.
L’isard habite plus haut que l’ours, sur les cimes nues, dans les régions des glaciers. Il a besoin d’espace pour bondir et s’ébattre. Il est trop vif et trop gai pour se tenir comme le lourd misanthrope enfermé dans les gorges et les forêts. Nul animal n’est plus agile: il saute de roche en roche, franchit des précipices, et se tient sur des pointes où il y a place juste pour ses quatre pieds. On entend parfois sur les hauteurs un bêlement sourd: c’est une bande d’isards qui broutent l’herbe entre les neiges; leur robe fauve et leurs petites cornes se détachent dans le bleu du ciel; l’un d’eux donne l’alerte, et tous disparaissent en un moment.
VI.
Souvent pendant une demi-heure on entend derrière la montagne un tintement de clochettes; ce sont des troupeaux de chèvres qui changent de pâturage. Il y en a quelquefois plus de mille. Au passage des ponts, on se trouve arrêté, jusqu’à ce que toute la caravane ait défilé. Elles ont de longs poils pendants qui leur font une fourrure; avec leur manteau noir et leur grande barbe, on dirait qu’elles sont habillées pour une mascarade. Leurs yeux jaunes regardent vaguement, avec une expression de curiosité et de douceur. Elles semblent étonnées de marcher ainsi en ordre sur un terrain uni. A voir cette jambe sèche et ces pieds de corne, on sent qu’elles sont faites pour errer au hasard et pour sauter sur les roches. De temps en temps les moins disciplinées s’arrêtent, posent leurs pattes de devant contre la montagne, et broutent une ronce ou la fleur d’une lavande. Les autres arrivent et les poussent; elles repartent la bouche pleine d’herbes, et mangent en marchant. Toutes leurs physionomies sont intelligentes, résignées et tristes, avec des éclairs de caprice et d’originalité. On voit la forêt de cornes s’agiter au-dessus de la masse noire, et les fourrures lisses luire au soleil. Des chiens énormes, à poil laineux, tachés de blanc, marchent gravement sur les côtés, grondant lorsqu’on approche. Le pâtre vient derrière, dans sa cape brune, avec le regard immobile, brillant, vide de pensées, qu’ont ses bêtes; et toute la bande disparaît dans un nuage de poussière d’où sort un bruit de bêlements grêles.